À M. SPA^HEM
RÉSIDENT DB L'ÉLECTECB PiUTll , À COLOGNE.
Monsieur, je vous avoiie que j'avois impatiemment souhaitté l'anq^liation ' de vostre ouvrage touchant Texcellence et Tusage des médailles' et sa publication dont M' deCandenat m'avoit donné espérance à son retour d'Allemagne et de Hollande , mais je vous avoue aussi que je lesperois foiblement et avec quelque chagrin, sachant les illustres emplois où vostre vertu et vostre capacité sont occupées par vostre Prince. Jugés , Monsieur, quelle agréable surprise ça esté pour moy d'en avoir hier receu un exemplaire avec la lettre dont vous l'avés accompagné , non pas par la personne que la lettre m'a marquée qui, depuis un mois, n'est point à Paris et semble s'en estre retirée pour tousjours, mais par M' JusteP que je n'ay encore pu sçavoirqui le luy a fait tomber entre les mains pour me rendre ce bon office. De quelque manière qu'il l'ait receu
il s'en est aquité avec honneur et j'en suis en possession comme si je l'avois eu de vous mesme. J'en ay desja leu la Préface avant que de l'envoyer au relieur et j'en ay pris la teinture qu'il mérite avec une satisfaction qui ne se peut exprimer. Elle sera sans doute entière quand on me rapportera le livre en estât de le lire moins dilBcilement. C'est de quoy je presse et represse l'ouvrier, tant j'en ay de passion pour le devoi'er, toutes affaires cessantes.
Il ne se peut rien de plus judicieux, de plus modeste nideplusélegantquecelte Préface et je n'ay garde de m'estonner de ce que vos sçavansHollandoistesmoignent faire tant de cas de tout l'ouvrage, persuadé, comme je suis, que le corps en est du mesme stile, du mesme tissu et de la mesme solide méthode. Je pensois qu'il y avoit peu de chose à adjouster à l'ébauche que vous en aviés faittc, lorsque nostre ami M' Falconieri vous engagea, à Rome, de traitter cette matière et que la Reyne Christine vous y confirma. Je le pensois tant par la plénitude de sens et de doctrine que j'y frouvay, en lisant l'exemplaire dont vous m'honnorastes , et, lors , m'en entretenant avec M' Seguin , celuy de nos François qui en a une plus profonde et plus exquise connoissance, il s'escria: Nous ne sommes que des Grimelins et c'est là nostre véritable maistre ! Mais qu'en dira-t-il maintenant tpe cet embryon est venu à sa maturité et que vous l'avés enfin produit accompli de tous me/ubres? Je le veux aller exprès visiter pour avoir le nouveau plaisir de
^ Ampliatton dans le sens d'augmenlation. Le mot n'était guère usité au xvu° siècle, et .M. Littré n'en a trouvé des exemples que dans des écrivains du siècle précédent.
* Dissertationes de prœslanlia et usu numisnuitum antiquorum (Paris, 1671, in-i°). Nous avons vu que ia première édition était de i66i (Rome, in-li").
^ Henri Juste!, né à Paris en 1620, fut garde de la bibliothèque royale de Saint-James, à Londres, et mourut dans cette ville en 1698. On lui doit le recueil intitulé : Bibliotlieca Juris canonici (i66i, 2 vol. in-fol.). C'était le fds de Christophe Justel, un des bons érudits de ia première moitié du x?u° siècle.
lk'2
LETTRES DE JEAN CHAPELALN
ses exclamations et acdamations ingénues, car c'est la candeur mesrae, et pour rien il ne voudroit dire que ce qu'il pense , et bien qu'il soit du mestier entre les premiers de l'Eu- ]'ope, la jalousie ni l'envie sont incapables de luy faire dissimuler la vérité et ne pas rendre justice au vray mérite.
Jadmire, Monsieur, que dans vos occupalions importantes qui regardent les inlerests de vostre Prince, pour lesquels il se sent forcé à se priver de vostre entretien, vous ayés peu grossir vostre travail à ce point là , et feuilleter tous les autheurs dont vous avés besoin pour en justiffîer la doctrine. C'est h dire que vous estes un génie extraordinaire à qui les plus diûîciles choses ne coustent rien que de les vouloir faire et qui causés de lestonnement plustost que du courage aux médiocres de vous imiter, ce qui ne me fait pas désespérer cpie d'icy à quelque temps nous ne voyons de vous quelque autre production en une matière non moins curieuse et qui ne vous fera pas moins d'honneur ni ne sera pas moins utile au public.
Ce que M' de Candenat vous a mandé de la Pucelle est véritable. Dieu m'a conservé assés de Aie pour en achever la seconde partie qui est la dernière. J'en suis présentement à la correction et (sic, ce) que Vida trouve le plus important et le plus mal aisé. Si mes
vieux jours sont prolongés de quelques années , j'ose me promettre d'en rendre un raisonnable conte au public et de ne pas faire rougir mes sages amis, tels que vous estes, d'en avoir eu bonne opinion et comme respondu de sa bonté in antecessuvi. J'y met- Iray au moins tout mon soin et tout ce peu qui me reste de force, de quoy il est question pour soustenir passablement mon entreprise. Vous en jugerés sincèiement et je ne vous y demande point d'indulgence qui vous contraigne tant soit peu. Je suis à l'espreuve des reprehensions et je n'ay nulle prévention d'esprit à mon avantage. On en a desja attaqué son commencement. La fin trouvera ses critiques encore. Dieu veuille qu'ils soient plus éclairés que les premiers afin qu'au moins le monde, qui ignore le secret et les (inesses de cet art , puisse profiler de mes fautes et de leurs censures!
Je finis en vous rendant mille très humbles grâces de vostre nouveau présent dont je veux parer ma petite biblioteque , et en vous conjurant de croire que vous avés en mon esprit toute la haute estime dont vous estes digne, et en mon cœur la place favorite c[ue vous avés droit d'y prétendre, comme un des plus agréables objets de famitië et de la tendresse. Monsieur, de vostre, etc. De Paris, ce xxi juin 1617'.
' Le ai du même mois, Chapelain parle en ces termes à Heinsius (P a-'ii v") de ce qu'il appelle l'affaire Ménestrel : "Quelque jour je vous feray voir le billet amer qui me fui escril là dessus et qui accreusl fa maladie qui m'est survenue dans ce temps là assés dangereuse pour faire douter de ma vie. Tout ce que je pus obtenir par mes instantes prières fut que la manière dont ia chose avoit esté prise sur fa felire que vous aviés escrilte à M' Perrault ne fist pas un plus grand et plus ruineux éclat. . . Le bruit nous assure d'une réconcihalion de vos patrons avec fe Roy et que M' Van Beuningen sera fa victime. Si ce dernier est vray, j'en auray un très grand
depfaisir, f'fionnorant comme je fais et fe considérant comme vostre intime. On f'accusc d'avoir altéré fa Cour de France par ses hauteurs et violences, ce que j'ay peine à croire d'un aussi prudent négotiateur qu'if est. Mais qui sert fe public est sujet à ces revirades.n l^e fendomain, Cbapefain adresse à Waghenseif mille compfiments (P alih v°) : «Si j'ay quefqu'un au monde en qui mon esprit acquiesce et dont je me responde à moy mesme, c'est vous en qui je reconnois un génie veritabfement pliifosophique qui n'a de passion que pour la vertu . . . Vos autres tafens me sont très chers, vostre stile latin exquis, fa parfailte connoissance de la fangue sainte, ia
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN