‹ Lettres. PubliéesChapitre 207 sur 309 · GENEVIEVE · texte numérisé non relu

GENEVIEVE

Monsieur et Révérend Père, j'ay eu impatience de voir vos deux ouvrages manuscrits touchant le temps employé par Homère à la partie de sa narration dans ses poèmes de riliade et de i'0-dissée et par Virgile dans la partie de son Enéide qui regarde sa narration \ me doutant bien que, comme avés l'esprit excellent et le jugement exquis, à vous desfier plustost de vos senfimens plustost qu'à vous y confier et vous y llater par amour de vous mesme et raisonnemens sur les matières ou obscures ou délicates, me doutant bien, dis-je, que j'y trouverois tout à fait mon conte et qu'en matière de bonne logique vous ne fériés pas un mauvais pas, et que vous y chercheriés uniquement la vérité et que vous n'en voudriés jamais faire un instrument de vanité et de fausse gloire. Je m'y suis donc aussilost appliqué, toutes affaires cessantes, et ay passé rapidement et attentivement la veue dessus comme sur une des plus dé-

Nous avons déjà vu que ce traité {Demulie-

rum or gants goner

■ationi inservientibus tractatus

noviis) parut à Leyde en 1673 (in-8°).

^ Le même jour. Chapelain parle (f aig v°) à Falconieri d'Otlavio Falconieri, «vostre vertueux frère,» de «ses rares qualitésn, du voyage qu'il fit, il y a dix ans, en cette Cour «dont le souvenir délicieux m'est lousjours demeuré présent à la pensée -1. II ajoute : «J'ay pris part à la gloire de sa réputation croissante de jour en jour. J'ay tenu à faveur le souvenir qu'il m'a tesmoigné par le présent qu'il me fit faire de son numisme d'Apamée. Je me suis fort entretenu avec M' Spanheim de sa grande capacité en ces matières et quand M' Cassini est venu augmenter le prix de l'Académie royale, il a esté le principal sujet de nos conversations et tousjouis

CHAPELAIN. II

à son grand avantage et comme une nouvelle estoille du Ciel romain qui en relèvera l'éclat et de qui l'on ne recevra jamais que de bénignes influences, n

^ René Le Bossu naquit îi Paris, en mars t63i, et mourut en mars 1680. On doit à cet humaniste le Traité du poème épique (1675, in-ia).

* Le Père Le Bossu n'a jamais publié les deux mémoires dont parle Chapelain. On lit dans le Moréri, au sujet du Traité du poème épique : «Cet ouvrage, quelque estimé qu'il ait été, est cependant demeuré imparfait. Il devoit estre suivi de deux autres parties, où l'auteur auroit justifié toutes les règles qu'il y avoit proposées, dans l'application qu'il en auroit laite aux poèmes d'Homère et de Virgile, -i

lue

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licieuses et solides pastures d'esprit que j'ave gouste' de ma vie. Je ne vous cajole point et, suyvant ce que vous avés desiié, je vous exprime sincèrement ce que je pense de vos belles dissertations qui m'auroient entièrement satisfait, quand elles auroient embrassé de moins communs sujets, quand vous les eussie's trailte's avec moins d'exactitude, de clarté, d'ordre et de pénétration et quand vous auriés maintenu vos opinions par des raisons moins apparentes.

Si nous estions pour six jours seulement ensemble, sans distraction, en la belle solitude de M"^ de \ alcroissant. voslre oncle, si profond et si éloquent ', je vous déduirois bien plus par le détail ce que j'y ay trouvé de concluant dont je suis tombé d'accord , entrant de bonne loy dans voslre doctrine en bonne partie, et ce qui m'y a sen)blé de foible par endroits, à quoy je ne pouvois que difficilement aquiescer. Mais je ne desespère pas d'avoir ce bonheur, mi jour, en la compagnie du R. Père prieur L'Allemand. si juste et si éclairé juge en ces matières aussi bien qu'en toutes autres plus graves et plus importantes '.

En attendant, après vous avoir dit que vostre premier travail, du temps mis par ces deux admirables i)oëtes à la nairation de leurs poèmes ne me laisse aucun doute que la raison ne soit de vosti-e costé, je me suis arresté à mon scrupule ancien que celle de l'Eneide contenoit au moins quatorze ou

quinze mois et que, par conséquent, l'opinion receiie que le temps de la durée du poëme épique pouvoit par un si fameux exemple sestendre jusqu'à la révolution entière d'un cours annilel d'un soleil, à quoy je ne voy point que la nature de lEpique résiste comme elle résiste à la multiplicité d'actions, les épisodes qui s'y insèrent ne nuisant de rien à sa simplicité et à son unité.

Je vous avoueray que je ne me puis accommoder de vostre assertion, quelque fine quelle puisse esti-e, que le séjour dEnée à Carthage ait esté assés court pour retourner en Sicile faire l'anniversaire de son père, bastir une ville pour les femmes et les malades, arriver à Cumes, descendre aux Enfers, aborder l'Italie et commencer la guerre et la finir dans le mesrae esté de son départ de Sicile pour y venir fonder l'establissementde son empire par le mariage de Livinia et de lu y. Je ne puis m'imaginer qu'un dessein si héi-oique puisse avoir esté acconq)li en si peu de mois et que la précipitation d'une telle entreprise ne l'eust mis à lestroil et peu dignement pour la majesté de son action.

Je trouve bien plus vraysemblable la brièveté de la cholère d'Acbilles, et la supputation que vous avés faitte du temps qu'elle a duré ne m'a donné que fort peu de peine, d'autant plus qu'elle laissoit Troyes sur pied et qu'elle n'en précipitoit point la ruine ni

' La mère du P. Le Bossu était la sœur de Noël de la Lane, abbé de Notre-Dame du Val- Croissant, docteur en théologie de la faculté de Paris, auteur de nombreux ouvrages relatifs au jansénisme, mort en sa cinquante-cinquième année, le 33 février 1673. Voir, sur rel ami et collaborateur d'Arnauld et de Nicole, un article complet dans le Moréri de tyôg.

^ Pierre Lalemant, chanoine régulier de Saint- Augustin de la congrégation de Sainte Geneviève >

né à Reims, mourut à Paris le 18 février 1678, âgé de cinquante et un ans. Il avait été d'abord professeur au collège du cardinal Lo Moine, ensuite recteur et enfin chancelier de l'Université. On a de lui diverses oraisons funèbres et divere livres de piété. Chapelain, dans une letire du t5 juillet 1671 , lui exprime le regret (T aSa v") d'élre empêché par ses infirmités d'aller le rejoindre : rrjo commence à sentir. . . le malheur de no vous pouvoir aller révérer sur voslre sainte montagne.-'

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la vengeance de la cause commune de la Grèce.

La cause principale qui me fait hésiter en cette précipitation de la narration de l'Enéide, outre le peu de jours que vous assignés au séjour d'Enée en Afrique, c'est le long séjour de près d'un an que vous luy faites faire en Sicile depuis la mort et les funérailles d'Anchise, sans que le poëte ait dit un mot de ce qu'il peut avoir fait en Sicile toute cette année, ni marqué à quoy il l'avoit eniployée, au contraire laissant dans sa narration une formelle présomption qu'aussitost qu'il avoit mis son père en terre , il s'estoit embarqué avec sa flotte pour aller descendre au pais des Latins, ce qui avoit esté expressément ordonné par les Dieux comme chose ordonnée par les Destins et trop de fois réitérée pour perdre inutilement une année en ce lieu si proche, sans alléguer quoy que ce soit qui l'eust pu retenir d'exécuter leurs ordres, et la tempeste survende par la haine de Junon faisant voir quen parlant de Sicile, pour s'en aquiter, ce seul obstacle lavoit empesché d'aller immédiatement descendre aux ports latins.

Une des présomptions du long séjour de Garthage, où Junon l'avoit fait surgir pour ses fins, est la passion qu'il avoit prise ardente pour Didon et qui apparemment l'y retenoit si fort attaché. Le temps dont ce scandale avoit besoin pour le faire sçavoir à Jorbas, la plainte de ce roy à Jupiter, l'envoy de Mercure vers luy pour le resveiller et l'ordre du radoub de ses vaisseaux qui devoit avoir esté négligé par cette occu-

' Regnier-Desmarais, l'abbé académicien dont il a été déjà plusieurs fois question.

- Desmaretz de Saint-Sorlin. Cet académicien s'était occupé d'Homère et de Virgile dans son livre intitulé : La comparaison de la langue et de la poésie française avec la langue et la poésie grec-

pation amoureuse qui le devoit rendre incapable de songer à autre chose, nourrie par Junon qui pour luy oster la pensée de l'Italie, luy présentoit incessamment les entretiens et caresses engageantes de Didon, ce qui n'eust pas pu faire l'effet de tant d'évenemens en si peu d'espace que vous luy donnés. M"^ Régnier \ lorsque vous luy en listes part, m'a dit qu'il avoit esté contraire à vostre opinion et conjecture et qu'avec mes raisons il |)rélendoit vous avoir convaincu d'erreur par plusieurs autres encore, se tenant aux textes exprès du poëte de la façon que les avoit entendus Servius contre vostre opinion , et sans m'en avoir communiqué, selon qu'il apprenoit que c'ostoit la mienne. Ce n'est pas que vostre examen de la saison où régnoit Orion ne soit très docte et très ingénieux et soustenu aussi foi-tement qu'il se pouvoit soustenir par un grand et sçavant critique avec apparence de probabilité. Mais enfin les inconveniens quej'ay allégués me semblent Tinfirmer notablement et me laissent tousjours véritablement dans ma première impression et m'ostent toute envie et tentation de changer.

J'apprendray de vous s'il vous est venu quelque nouveau motif et quelque moins sombre lumière qui m'y face voir plus clair pour la suivre ou pour en déterminer l'erreur et ne m'y souffrir plus balancer.

J'ay leu avec la niesme haste et le mesme plaisir vostre défense d'Homère et de Virgile contre les imputations de M' d[es [M[arets] ' si frivoles et si mal faites, et elles m'ont bien moins édifié et persuadé, et leR. P. L'Allemand doit estre ravi que l'examen que vous

que et latine (Paris, 1670, 1 vol. m-h"). Voii sur cet ouvrage Y Histoire de l' Académie française (tonje I, i858, pages 378 et 37/1, et YÉtudc sur la vie et les écrits de Jean Desmaretz , sienr de Saint-Sorlin , T^ar M. R. Kerviler (1879, pages 1 1 6-

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en avés fait soit si subtil et si solide tout ensemble, divertissant d'ailleurs exlrêmement et traitté d'une manière d'ironie où aucun de nos modernes dans un stile de combat n'est encore si heureusement ni si galamment parvenu. Nous nous en entretiendrons plus amplement à la première veùe, mais comme cette défense n'est pas encore achevée, il y faut mettre la dernière main, et je vous conseille de n'y perdre point de temps, afin d'en éclaircir pleinement les ignorans et de fortifier les doctes dans leurs bons senlimens.

Je vous renvoyé vos originaux |)ar le R. Père qui en sçait la voye asseurée, et prétends que celuy que vous m'addressés me revienne comme un présent très riche et très honnorable pour moy qui suis, mon R. P., vostre, etc.

De Paris , ce xm juillet 1 67 1 .

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