DIX
À M. OTTAVIO FERRARI
rnOFESsEun es éloquence et en histoibe, À PADOL'K.
Monsieur, je respons dans l'intervalle d'un de mes accès à vostre dernière lettre du 1 2 juin receiie il y a dix jours par la poste de Lion. Elle m'a apporté beaucoup de consolation, m'apprenant que Dieu vous conserve une santé' si utile au public et que vous vous allés appliquer à l'histoire de vostre siècle. Je ne connois que vous dans l'Europe capable de la traitter à la manière des anciens, c'est à dire du seul bon stile ni qui ait la générosité de publier sans passion les vérités des choses publiques. Feu Grolius avoit attrapé le tour antique de la narration. Vous aurés veu son Histoire des guerres de Flandres donnée au monde après sa mort ' et je m'assure que sa façon d'escrire vous aura plu. Pour moy, je suis demeuré dans l'admiration qii'un Batave et moderne ait eu une assés grande flexibilité d'esprit pour se rendre ambitieusement aussi Tacitien que Tacite mesrae. Il la composa devant la mort deBarnevelt^ et fort jeune encore et il m'a autiesfois dit que le mauvais traittement que luy avoit l'ait son pais l'empeschèreiit de la mettre en lumière, renonçant ceux qui l'avoient renoncé. Son
stile naturel n'estoit point celiiy là, mais il votdoit monstrer, comme Strada dans ses Prolusions\ qu'il estoit capable de tous les stiles. Celuy de Suluste et de Tile Live méritent peut estre mieux d'estre imités par vous et ne soustiendroient pas moins la dignité des affaires publiques, quoyque Mursius\ aussi bien que Grotius, ayent préferé le Cornélien* qui, à la vérité, est plus piquant, mais qui n'est pas sans affectation et qui ne sied guère bien qu'à Tacite mesme. Mais où M' Grotius m'a-t-il mené ?
Je vous seray obligé de la peine que vous prendrés de m'envoyer un ou deux exemplaires de vostre dernier ouvrage De re ]estiaria par la première seure occasion. Vous scavés par combien de raisons ils me doivent estre précieux. Si vos libraires ou de Padoue ou de Venise avoient Aonius Palearius De immortalitaie aiiimœ , vous me fériés plaisir de le prendre pour moy et de le joindre aux autres , lorsque vous les pourrés seurement envoyer.
S'il vient à ma connoissance que quelqu'un ait publié histoire ou jelation des éveneraens publics qui entrent dans vostre dessein, je ne manqueray pas de vous en informer et de contribuer de tout mon possible à tout ce qui pourra illustrer vostre travail.
Vous aurés eu la justilication des droits
ogal au premier quand je luy feray voir dans vostre lettre combien vous espérés de ses travaux à venir. Je luy ay conseillé de s'appliquer à l'illuslralion de Denis d'Haiicarnasse où il y aura autant de gloire à acquérir pour luy qu'il y en a eu dans le secours qu'il a donné à Polybe, puisqu'il semble estre né pour réussir en cette sorte d'érudition, n
' Annales et Historiœ de rebm Belpcis [\mslerdam, 1657, in loi.).
^ Jean Van-Olden Barneveldt, grand pensionnaire de Hollande, fut décapité le i3 mai 1619, à l'âge de soixante-douze ans.
^ Famiano Strada, l'auteur de : De bello beto(Vof/ecar/es //(Rome, 1633-16/17, a vol. in-fol.), avait publié, en 1617 : Prohisiones et pamdigmala eloqiieniiœ (Rome, in-/i").
^ Jean Meuisius, dont nous avons déjà rencontré le nom, ne lut pas seulement un lëconil archéologue : il publia encore, en qualité d'historiographe de la Hollande, divers ouvrages sur les Pays-Bas, notamment : Rerum Belgicm-iiin libei- pritmis de iiuluciis belli Bclgici (Leyde. 161a, in-i°).
■' Allusion à l'un dt'S prénoms de Tncile (Caiiis CorneUiis).
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
de la Reyne sur le Brabant. sinon je vous l'envoyeray, car j'en ay plus d'un exemplaire tant en François qu'en latin.
Les louanges que j'ay données à voslre dernier travail sont très sincères et c'est ma confession de foy. Piust à Dieu que celle dont il vous a plu m'y honnorer eussent la moitié autant de fondement, quelque reteniie que vous ayos gardée en me les donnant ! Je les agréerois avec beaucoup moins de scrupule. Je les reçois néantmoins comme un des effets de vostre bonté et de voslre généreuse bienveillance qui me tient lieu d'un de mes plus grands trésors et dans laquelle je vous conjure qu'il n'y ait jamais de diminution , comme il n'y en aura jamais dans la passion qu'a pour vostre grand mérite, Monsieur, voslre, etc.
De Paris, ce. xyi aoust 1671'.