‹ Lettres. PubliéesChapitre 21 sur 309 · A M. SPANHEIM · texte numérisé non relu

A M. SPANHEIM

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À HKIDKLBERG.

Monsieur, on m'avoit fait espérer de plus dun endroit quelque chose de ce que vous me demandiés par vostre dernière lettre touchant Lucain; enfin pourtant mon espérance a esié deceiie, et tout cela est abouty à rien. Peut-estre que si ce qui s'est passé entre M' Ménage et luoy, et qui vous a laissé une si obligeante indignation, ne fust point arrivé, je vous aurois peu servir en vous

faisant prester le volume de ce poëte annoté par feu Guyet * dans les marges \ comme tous les autres autheurs Grecs et Latins. Mais cette impertinente aventure m'a rendu du tout inutile auprès de luy pour cela. Cependant par cette attente vaine de ce qu'on m'avoit promis je suis demeuré si long temps à vous faire response qu'il y a apparence que vous aurés oublié que je vous en deusso une, ou si vous vous eu estes souvenu, ce n'aura pas esté sans nuirmurer d'un silence qui vous aura semblé très incivil. Ainsi l'on pèche quelquefois pour vouloir trop hien faire, et il est souvent dangereux d'cslre tro[) exact dans son devoir.

Après les anciens commentateurs de ce poëte, peut-on adjouster quelque chose ;i la critique et à la diligence de M' Giolius qui paroissent si fines et si curieuses dans I impression qui s'en est faitte en Hollande*? li faut dire qu'ouy puisque vous en prétendes donner une nouvelle plus accomplie encore; et je m'imagine que S. A. Electoralie doit

' Havlc a dit de Scioppius ( Dic<i .m/aiVe m- /i^w, édition de 1734, t. V, p. 9.5 etejfi) : tOh ne polit nier que ce ne fùl un très habile homme; el s'il avoit eu autant de modération et de probité que de savoir et d'esprit, 011 le compleroit justement parmi les héros de la République des lettres." M. VVeiss avait oublié ces paroles de Bayle quand il a dit {Biographie nniverselli') : «Srioppius serait compte parmi les hommes les plus distingués dans les lettres, sil eût fait un meilleur usage de ses talents. La violence de son caractère el son excessive vanité ont fermé les yeux sur son mérite, et jusqu'ici aucun critique ne lui a rendu justice, n

- Voir sur François Guyet, dans le tome l" des lettres de Chapelain, les lettres CWIII et t.CC.XLIV.

'' Nous lisons dans le Dictionnaire historique, géographique et bingi-aphique de Maine-cl-Loirc , par ^^ Célestin Port (article Guyet) : ttSes livres, achetés pour le plus grand nombre par Ménuge

et légués ensuite aux Jésuites, étaient couverts de notes marginales, qui furent publiées plus tard par Bœcler, Graevius, de Marollos el d'autres savants dans leurs éditions de Térence (Strasbourg, 1657, petit in-8°), de VeUère Maxime (Leyde, 1736, in-i"), de Stace (Paris, i65.S, in-8°), de Piaula (Paris, j658, in-B"), de Phèdre (Upsal, i663, in-8°), de Lucien (Amsterdaui, 1687, in-8°), de Lucain (l^yde, 17^8, in-A"), de Martial (Leyde, 1670, in-8°), dliétwde (Amsterdam, 1667, petit in-S"), d'Hesychinn (Leyde, i668, in-ù"). Nodier, qui possédfiit après Ménage ou de 'J'hou ses exemplaires d'Oppien, des Adages grec* c\ de Lucain, chaig(% ainsi de ses observations manuscrites, a fait un éloge extrême de ces commentaires courants...?'

* Pharsalia, e.r etnendatione llug. Grotii cu.n ejusdem ad locn insigniora noll.t ( Leyde , 1 6 1 '1 , in-8°). Réimprimé par les Elzevicrs (Amsterdam , j65i, 1667, in-2'1; 1671, ia-:!4 ).

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

avoir sauvé du débris de ses Muses pillées quelque chose qui peut y conlribuer. Si je descouvj-e rien qui y soit propre, croyés bien, je vous supplie, que je feray tout ce qu'il faudra pour l'avoir et pour vous le communiquer.

Je ne vous dis rien de mon amitié poui' vous et ne fais que souscrire à tout ce que vous en reconnoissés vous raesme. Je n'ay aussi rien de plus ou de moins à vous dire de vostre dernier ouvrage que ce que je vous en ay mandé parce qu'encore que je sois bien aise de louer mes amis quand ils sont louables, je ne sçay point aussi les llatter quand ils ne le sont pas. 11 est fascheux que l'honnorable sujétion de vostre cmploy ne permette pas que vous executiés les beaux projets dont vous m'avés parlé dans vos précédentes. Le monde y perdra du profit et vous de la gloire , si ce n'est que le temps y remédie et que vous ne soyés pas tousjours si peu maistre de vos raomens qu'à cette heure.

Le dessein des beaux tableaux des grands hommes de l'antiquité, pour élever l'ame de vostre jeune prince en les contemplant , ne peut qu'il ne luy profite extrêmement, traitlé surtout par une main aussi sage et aussi adroitte que la vostre, Nous jouirons de lesperance de les voir pendant que vous y travaillerés sous le voile, car je croy bien que vous ne voudrés pas avoir ce jeune prince pour unique spectateur.

Je plains fort M' Freiushemius de sa goutte. Outre la douleur du corps, elle luy en doit causer une d'esprit fort grande de se voir arresté par elle dans le cours de ses travaux, lesquels ne peuvent qu'esire exceilens si l'on juge bien de l'avenir par le passé. Vous m'avés fort resjouy de m'apprendre qu'il destine un traitté particulier à

l'explication des moyens, des titres et des authorités dont il s'est servy pour compiler ses suppléniens de Tite-Live et ce qui fa obligé d'obmettre dans les derniers les citations marginales. Je souhaitte tout à fait <!(■ voir ce traitlé qui sera la cresme de son jugement et la quintessence de son érudition. Je ne souhaitle pas moins de voir la continuation de l'ouvrage jusqu'en Auguste où l'original lavoit conduit. Rendes luy, je vous conjure, au centuple de ma part les baisemains que vous m'avés faits de la sienne, et qu'il soit bien persuadé que je suis l'un de ses plus grands estimateurs.

M' de Balzac mourut sur la revision qu'il faisoit des lettres qu'il m'avoit écrites et, s'il eust vescu encore un an , nous en aurions trois justes volumes retouchés de sa main qui eussent suyvi de fort près celles de Cicéron à [Atticus], et qui eussent de beaucoup passé celles du jeune Pline. Le volume néantmoins qui a été publié après sa mort par farchidiaci-e d'Angoulesme, successeur de ses papiers', fiasse en France pour son chef-d'œuvre en ce genre épistolaire et pour la production où il a mieux gardé le caractèie qu'elle desiroit. Celles qu'on a données de luy à M' Conrait sont fort bonnes aussi , mais comme l'érudition de M' Conrart n'est pas l'ancienne et qu'il n'a pas eu le loysir de les retoucher comme les miennes, on les croit inférieures aux miennes, surtout les gens de sçavoir qui n'y voyent pas ces allusions à l'antiquité qui sont à leur gré les principaux or^ nemens des pièces modernes. Nous avons tous deux perdu une illustre consolation lorsque Dieu l'a tiré à luy, et nous en conservons un triste et doux souvenir qui ne s'esteindra qu'avec nous, du moins qu'avec moy qui tenois à luy par de si vieux et de si chers liens qu'ils ne sçauroient manquer d'estre indisso-

' Le volume publié par Claude Girard est celi Chapelain (Leyde, Elzevier, i656).

(jue nous avons déjà cité : Lettres J'amili'''res à

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

'ubies. Vous en a\és veu une partie dans ses escrils et combien il avoit d'attache et de considération pour celuy qu'il faisoit aussy bien profession d'avoir pour directeur et reviseur rie ses ouvrages que pour son aray à toute espreuve. La constance et la déférence de M' Ménage n'ont pas esté pareilles pour moy uuoyqu'il y fut encore plus obligé, mais les cœurs ne sont pas tous semblables, et il y en a beaucoup à qui les obligations pèsent ei qui trouvent commode de s'en délivrer par une banqueroutle et par une révolte. M' Pelisson a franchy le saut ' de mesme pour M' Conrart, et c'est un des scandales de nostre siècle, veu le bruit que les révoltés ont fait à la Cour, à la ville et dans les provinces. Je n'attens rien d'approchant d'un esprit aussi droit et d'une morale aussi éclairée que la vostre , et je m'assure à moy mesme que vous aui'és autant de fermeté dans l'amitié que vous m'avés promise que j'en auray pour le service que je vous ay voué.

De Paris, ce xxi décembre i(i5<j.

A M. LAISCELOT,

rRÉCEPTEUH DD «ABQDIS DE I.VTNB8 .

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