À PORT-ROYAL
Monsieur, vous avés lait une extraordinaire diligence pour extraire de Juan Diaz
Rengifo '' ce que vous y avés trouvé de propre à voslre dessein touchant la poésie espagnole , et selon que vostre travail est estendu on le jugeroit le travail de trois fois autant de temps que vous n'y avés donné. Mais vous avés une si grande habitude à bien faire que les choses les plus difliciles vous sont aisées et que vous ne faittes pas tout seulement bien, mais encore pronleraent.
J'ay leu ce travail avec attention, comme les précedens, pour ne vous manquer non plus en cette rencontre qu'aux autres puisque vous desiriés cette assistance de moy. Tout m'en a semblé accomply k quelques pelits scrupules près que vous Irouverés dans le papier qui accompagnera cette letlre. Quant aux exemples, il y en a peu de beaux et de rians, mais il n'y en a pas un qui ne puisse servir à l'intention de donner des modelles de ces diverses formes de poésies. De vous en fournir d'autres il me faudroit faire une trop long (sic) estude et mes affaires ne me le permettent pas, ces heures mesmes que j'y ay employées estant prises sur le temps destiné à l'ouvrage que vous sçavés et qui fait mon occupation nécessaire. Je vous diray seulement que de la pluspart de ces formes poétiques vous en trouvères de beaucoup plus nobles et plus galantes dans Roscan. dans Garcilasso de La Vega, dans Montemayor \ dans Gil Polo \ dans Villamediana *.
' M. Litlré a retrouvé l'expression franchir le saut dans la traduction par Malherbe du XXXIII' livre de Tile-Live et dans la quatrième des lettres intitulées Provinciales.
^ Celte lettre a été reproduite dans les Mélanges de Camusat, p. 1.09-1 60.
' Camusat a imprimé : pour extraire D. Juan Diaz Eenjigo. Voir, sur Juan Rengifo, lecteur de grammaire et de rhétorique à Salamanque, et sur son Arte poctica espavola (Salamanque, 1 599 , in-^°) , V Histoire de la littérature espagnole de Ticknor, traduction française (t. 111, p. 289 et 390),
* George de Montemayor, natif de la ville de ce nom, près de Coimbrc, en Portugal, njourut à Turin en i56i. Sa Diana Enamorada, son œuvre capitale, dit Ticknor {ibid. , p. 1 aa ), s'im^ prima pour la première fois, à Valence, en i5/i2. Elle est écrite en bon castillan , comme ses poésies, qu'il publia séparément.
^ Sur Gaspar Gil Polo, gentilhomme de Valence, professeur de langue grecque en l'université de cette ville, auteur d'une continuation de ia Diana Enamorada de Montemayor (1 56/4 ), voir Ticknor ( ibid. , p. 1 a 4 ).
* Sur Don Juan de Tassis, comte de Villa-
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
dans Lope de Vega, dans Gongora\ et si vous les y prenés cliés (sic) - pour les mettre à la place de ces autres, comme je vous le conseille, pour authoriser l'ouvrage aussi bien que pour l'esgayer, je serois d'avis qu'à chacun vous missiez le nom de l'autheur.
Je vous sçay bon grë au reste d'avoir passé l'esponge sur toutes ces autres formes ridicules , puériles et gothiques de vers rétrogradés, d'eschos, de labyrinthes, etc., et de vous^estre contenté de les nommer, pour faire voir que vous ne les ignoriés pas et pour avoir lieu de les condanner mesme.
Le temps où vivoit Boscan et Garcilasso ,
mediana, assassiné en 1621, et sur ses poésies, publiées pour la première fois en 1629 (Saragosse, in-W), voir Ticknor {Histoire de In littérature espagnole, t. III, p. 65).
' Luis de Gongora naquit à Cordoue en i56i, étudia à Salamanque, se fit prêtre sur ses vieux jours, et mourut dans sa ville natale en 1696. Voir sur ce poète, qui abusa tant des métaphores que son style devint proverbial sous le nom de gongorisme, Ticknor (îW., p. 59-66).
- Chapelain a oublié d'écrire eux après chés. Camusat a supprimé ce dernier mot.
^ Cristobal de Castillejo mourut, non en 1696, comme l'a cru Ticknor, qui Ta confondu avec un homonyme, mais en i556, comme l'a établi Ferdinand Wolf
" Alonso de Erciila, l'auteur de Y Araucaria, naquit en i533 à Madrid et mourut vers logS. Voir, sur Erciila et sur son poème, Ticknor (t. m, p. li-io).
^ Juan de Jauregui, gentilhomme de Séville, né vers 1570, célèbre comme traducteur de VAminta du Tasse (1607) et comme auteur du poème intitulé Orfeo (1 fia/i ). Voir Ticknor (t. III , p. 75-77).
'^ Sur Juan Rufo Gutierrez, l'ami de Michel de Cervantes et l'auteur de YAustriada (Madrid, i58û, in-8°), voir Tkkmr {ibid. , p. 34 et 35).
' Juan de Mena naquit à Cordoue vers lAi 1 et mourut en ililtQ, par suite d'une chute de sa
son amy, est depuis i5oo jusqu'à i5i3.
J'en ay les preuves assurées qui seroient longues à déduire. Ce sont les pères de la belle poésie espagnole qui ont presque seuls mesié l'érudition au beau naturel. Les autres bons, outre ceux que je vous ay marqués ci dessus, sont Castillejo \ Erciila", Jauregui', Jean Rufo'. Entre les vieux et plus vieux de cent ans que tous ceux cy, on fait cas de Juan de Mena ' et de Jorge Manric[ue * et de plusieurs romances sans nom. Pour leurs bons autheurs de prose je mets le jésuite Mariana à la teste'. Il est pur et grave et a rendu sa langue nombreuse et capable de la péi-iode selon l'art des anciennes '°.
mule. Voir sur sa vie et ses poèmes Ticknor (t. I , p. 3/i5-353).
» George Manrique, dont les Copias parurent en 1692 , mourut jeune encore en 1 679 , tué dans un combat. Voir Ticknor {ibid., p. 370-375). Camusat a doublement estropié le nom du chevaleresque poète, qu'il appelle (p. i63) Yorge Moriqtœ.
« Jean Mariana, né en 1037, à Talaverra, dans le diocèse de Tolède, entra dans la Compagnie de Jésus le 1"'' janvier i554, fut professeur de théologie à Rome et à Paris, et mourut à Tolède le 17 février 1626. Son Historia gênerai de Espana parut à Tolède (1601, 9 vol. in-folio). Ticknor a commis deux erreurs dans son chapitre sur Mariana (t. III, p. 908-216) : la première en faisant naître le grand historien en 15^6, la seconde en le faisant mourir en 1623. La Nouvelle biographie générale fait naître Mariana en i536 et, comme Ticknor, le fait mourir en 1623. L'erreur, en ce qui regarde cette date, provient de la Bibliotheca hispana de Nie. Antonio , et avait été déjà signalée par Bayle dans l'article Mariana du Dictionnaire critique.
10 Ticknor (p. 216) confirme ainsi l'éloge donné par Chapelain au style de Mariana : « Si à toutes ces qualités vous ajoutez un style admirable, si harmonieux et si dégagé en môme temps, si pur et en même temps si riche, vous ferez de celte composition, sinon le plus digne
CHAPELAIN. II
lu
LETTRES DE JEAiN CHAPELAIN.
Il y a affecté larchaïsme ', mais il la fait exprès poui' soustenir son slile historique par la gravité. La prose de Montemayor est pui'issiuie '. Celle de Lope ne luy en doit guère. Celle de cet Aleraan qui a composé le Gusman^ Test au dernier point, et s'il avoit eu la [niesme] teinture de lettres que Mariana, il l'auroil peut eslre passé. Il cloche dans le nombre faute d'art et penche dans lexcès des digressions iasches * et foibles. Lazarillo de Tornies* pour
modèle de la véracité historique, du moins le type le plus remarquable que le monde ait jamais vu, où s'unissent le pitloresque de la chronique et la sobriété de i'iiistoire. «
' M. Litlré ne cite aucun auteur sous le mot avchahnie. Les rédacteurs du Dictionnaire de Trévoux avaient cité Ménage et Adrien Baillet.
- Au heu de purissime Camusat a imprimé très correcte.
' La première partie du Guzman de Alfarache , de Mateo Alcman, parut à Madrid en iSpt), la seconde partie en iGo5. L'analyse que donne Ticknor du célèbre roman (t. III, p. 187-1 'i3) Hst un des meilleurs morceaux de son livre.
' Je corrige ainsi le mot lasses que Chapelain a écrit par distraction.
'" Le Lazarillo de Tonnes fut publié pour In première fois en i55-'i. On sait que l'auteur du livre est Diego Hurlado de Mendoza, qui, dans un genre bien différent, a composé un ouvrage non moins célèbre, l'histoire de la guerre de Grenade.
^ Gaspar Lucas Hidalgo publia , en iGo5, dit Ticknor (t. IlL p. 170), t» une relation des folies permises durant les trois derniers jours de carnaval, relation remplie d'anecdotes et de petits contes dans le genre de ce que les novelle italiennes ont de plus léger et de plus gai.n Ce recueil est intitulé : Dialogos de apaciblc entretenimiento , que contiene unas Carnestolendas de Castilla, dividido en las 1res noches del Domingo , lunes y uiartes de Autruejo, compnesto por Gaspar Lucas Hidalgo, vezino de la villa de Madrid (Barcelone, iGo5, in-8°). Ticknorcile deux autres éditions, de 1606 et de 1618. M. Alfred Morel-Fatio, qui, avec la
la première partie est un chef-d'œuvre de langue et sent plus son homme lettré. Le Sarao de Carnestolendas est bien escrit aussi \ Il y a une histoire de Juan II de Portugal d'un stile fort élégant et de l'air des bons anciens'. Il y en peut avoir tout plein d'autres desquels je ne me souviens pas ou qui ne sont pas venus à ma connoissance. Je ne vous dis rien de Grenade ' ni de la B[ienlieureuse] Térèse ', car je suis tout à fait de vosli'e avis sur leur sujet.
plus amicale obligeance, a bien voulu compléter pour moi sur ce point les renseignements fournis par Y Histoire de la littérature espagnole, m'apprend qu'il possède une édition de Bruxelles, 1610, et que les contes très salés de G. L. Hidalgo ont été réimprimés dans le tome inhtulé: Curiosidades bihliograjicas de la grande Biblioleca de atitores espanoles de Rivadeneyra. Sarao de Carnestolendas n'est que le titre courant «lu livre.
' Augustin Manuel de Vasconcellos, qui eut la léte tranchée à Lisbonne, le ag août iG'ii, à l'âge de cinquante-buit ans, pour avoir conspiré contre le roi Jean IV, avait publié à Madrid, en 1689, La lie et les actions du roi Jean lien langue castillane (in-4°). Il en avait fait une traduction française qui parut à Paris en iGio (in- 8°). Voir un Mémoire du comte d'Ericeyra dans le tome XLII des Mémoires du P. Mceron. Ticknor n'a rien dit de Vasconcellos.
' Ticknor (t. lll, p. a 37) parle ainsi de Louis de Grenade, mort à Lisbonne en ihSH, à quatrevingt-quatre ans : «Parmi les hommes les plus éminents dans ce genre (le genre ascétique), il faut classer Luis de Grenade, prédicateur espagnol distingué, mais plus remarquable encore par son éloquence, comme myslique.n Ticknor ajoute que le meilleur ouvrage de cet ami et disciple de Juan de Avila, l'apôtre de l'Andalousie, est son Guia de Pecadores, publié pour la première fois en i55G.
' Sainte Thérèse, née en i.")i5, mourut en i582. Pourquoi Chapelain ne l'appelle-l-il que bienheureuse? Elle avait été béatifiée en iGi'i et canonisée en 1632.
J'oubliois Ribadeneira ' qui parle très bien sa langue et est entre leurs meilleurs. Cet Heroe de Graciano ni"estoit tout à fait inconnu'. Ge'néralement les modernes Espagnols ont corrompu leur stile et sont tombés dans ces figures bizarres et forcées dont vous accusés celuy-cy, justement comme les Italiens modernes ont fait sur le modelie du Malvezzi \ Quevedo ' est assez de ces gens là quoyqu'un peu moins que la pluspart des autres.
Mais c'est trop pour vous et pour nioy. Je finis en vous exhortant à publier au plustost ces deux grammaires, surtout celte dernière pour préparer nos François à se faire entendre lorsqu'ils iront à fadoralion de la nouvelle Reyne et qu'ils luy voudront lesmoigner quils ne sont pas moins bons Espagnols que bons François''.
Je suis, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce xxi décembre i6j().