À M. GR^VILS
PP.EMIER PKOFESSEUn E5 ÉLOQUE.'<CE , À UTRECKT.
Monsieur, il m'a esté d'autant plus doux d'avoir receu la lettre que vous ni'avés fait la grâce de m'escrire du commencement de décembre dernier, cpi'ayant à vous en envoler une de M^' le duc de Montauzier. je me preparois à l'accompagner d'une des miennes, curieux d'apprendre des nouvelles (le \os estudes et de vostre santé et m'ennuyant de n'en point avoir depuis que nostre commerce de ^I' Heinsius et de moy s'est interrompu par les malheureuses dispositions de rupture entre nos deux nations. Je loïie Dieu que vous soyés en lestât florissant que vous mérités et que je vous souhaitte et je me promets de grandes lumières et d'exquises instructions du soin que vous avés pris d'illustrer Suétone, après celuy qu'en a pris Casaubon^. Je n'attens pa> moins de vos travaux sur Giceron que je suis persuadé qui vous devra encore plus qu'à nostre Lambin, lequel d'ailleurs n'est pas un critique mesprisable \
Il m'a esté très agréable d'apprendre que \V Heinsius travaille sur Valère Flaque ' que j'ay lousjours, comme Scaliger le père, considéré comme l'un des plus virgiliens épiques de l'antiquité. Pour son Mrgile. j^,' sçavois qu'il lavoit entrepris '■" et j'y avois
' Louis XIV avait déclaré la guerre à la Hollande par un manifeste daté du 6 avril.
- Sueionius, ex recensione lo. Georg. Grœvii, cum ejusdem animadvcisionibus , et commentario intégra Lœv. TorTentii el Ix. Casaubniii, etc. (Utrecht, 1672, m-li").
^ Denis Lambin, né à Monlreuil-sur-Mei en i5i6, mourut à Paris en septembre 1672. Il professa le grec au collège Royal, et fut, pour parler comme M. Wciss {Biographie univerxeUe), "un des plus savants hommes qui
aient honoré la France au xvi' siècle.-;
* Le Valerius Flaccus parut à Amsterdam (Wetstein, 1680, in-ia). P. Burmann publia le commentaire de Nicolas Heinsius en 170' [Argonaiidca ; Nie. Heinsius recensuit et animadversiones adjecit , edeixte P. Burmatino. Utreclit. in-, a).
* Le Virgile de Me. Heinsius parut à Amsterdam en 1676, sans les notes que l'on trouve dans l'édition donnée par P. Burmann (Amsterdam, 1746, h vol. in-')").
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
mcsme contribué [jar l'envoy d'un rnanusrrit de ce grand poëte tire pour luy des mains de feu M' Mentel. Je suis encore bien aise qu'il se résolve à donner un volume de ses propres adversaires ', dont je suis certain qu'il remportera beaucoup diionncur.
C'auroit esté un avis délicieux que celuy du nouveau livre de Meibomius de la construction des Galères que vous me donnés ", s'il n'estoit point rendu amer par celuy de la manière brutale dont il traitte Sciffer \ Grentemesnil et tant d'autres qu'il ne tient [)as à luy qu'il ne les deshonnore. Le sça- Yoir est mal employé en un homme si vain et si présomptueux et il y devoit avoir une chambre d'Inquisition pour des gens si ennemis de l'honnesleté et de la morale. Il aura beaucoup fait si en cette matière il a égalé l'ingénieur du Pape dans sa Nautica Mediierranea qui fa traittée si à fonds et avec tant de connoissance de cause.
Jay leu et releu vos deux oraisons funèbres et y ay trouvé le vray caractère de l'éloquence lugubre. Elles m'ont attendri pour la mémoire de vos Macarites de qui vous avés bien mieux consacré les vertus, après leur mort, que si vous en aviés fait l'éloge pendant leur vie , après quoy je ne
nie suis pas estonné de l'effort qu'ont fait M" d'Utreckl pour retenir parmi eux le trésor de vostre jiersonue que M" d'Amsterdam leur vouloient enlever.
Il y a plus de quatre mois que vostre lettre m'a esté escritte et elle ne m'a esté rendue que depuis cinq jours, non pas par ce \P Hogent que vous me recommandés, mais par un homme de sa part qui me rendit en mesme temps cinq paquets, un pour moy, et les autres pour M' le duc de Monlauzier, M' Huet, .\P Bigot, et M' Ménage, lequel m'est venu remercier de luy avoir fait porter le sien et m'a dit que n'y avant point de lettre pour luy, il ne vous escriroit point, mais qu'il feroit tenir à .\P Bigot celuy qui le regarde et qu'il luy sera remis à Rouen où il est depuis trois ans. Je vous escris au hasard pour vous respondre sans que je sçache si la voye quej'ay prise pour cela sera seure depuis qu'il est défendu sur peine de la vie d'avoir communication avec vos concitoyens. Si elle se trouve seure, vous me pourrés faire sçavoir de vos nouvelles et faire part de vos productions par la mesme, les addressant à M' Boeder, à Strasbourg.
Je suis, Monsieui-, vostre, etc.
De Paris, ce 11 may 1672'.
' Traduction du mot latin advcrsaria, écrits que l'on a sous les yeux, lablcltos sur lesquelles on prend des notes rapides, provisoires. Le mot adversaires, pris dans ce sens, ne se retrouve dans aucun de nos dictionnaires. Les Adversaria de N. Heinsius furent publiés par P. Burmann (Hariing, 17^13, in-h"). En tète de ce recueil Burmann a mis une ample vie de l'auteur.
- Marc Meibour, né vers iG3o à Tonningcn (Sleswig), mort à Utrecht en 1711, publia en 1671 le De veteri fahrica triretniani liber (Amsterdam, in W).
•■' Jean Schefler riposta par une criti(jue très
vive de l'ouvrage de Meibour {De fabrica trirr-
mium epislola, Eleuthcrupoli ( Amsterdam ) , 1 67 2 ,
in-/i°), sous le nom de Constant. Opeliiis. Les
CHAPELAIN. — n.
deux ouvrages ont été insérés dans le (orne XII du Thésaurus autiquitatum liumanarum de Gficvius.
* Le même jour. Chapelain écrit à Moultz (P 398 v°): «Nous sommes maintenant en guerre ouverte avec la Hollande, ce qui ne fut jamais arrivé si elle en eust usé plus respectueusement envers le Roy à qui elle estoit si obligée. Vous voyés par là, Monsieur, que ce que je vous avois assuré [estoit bien vrai] que les armes de S. M. ne regarderoient jamais l'Allemagne que provoquée; Elle qui l'avoit si généreusement et si utilement assistée, à son besoin Elle le feroit encore si son honneur offensé ne l'engageoit point à employer, toutes ses forces contre ses ennemis et ceux qui se joindront à eux contre luy. Mais j'espère,