CONSEILLEB AU PARLEMENT DE METZ
Monsieur, pour avoir différé derespondre à la dernière lettre que j'ay receue de vous, je ne vous en donneray guères plus de satisfaction sur l'article de M' de Vaugelas'. Je ne sçay comment la rigueui' de la saison et le travail auquel je me suis engagé depuis deux mois par ordre des puissances^ m'ont osté le moyen de vous contenter en ce qui regarde ce peu d'endroits dont nous ne convenions pas pour la langue, cet excellent homme ^ et moy. Il falloit repasser son
livre tout entier * et ce n'estoit pas une en- ■ treprise d'une ni deux journées et tout loysir m'a manqué pour m'y appliquer. Je ne sçay quand je seray maistre de moy mesme pour cela. Cependant je vous diray que je ne luy passois point pour bonne la condamnation des adverbes à présent et longuement que je tiens tousjoqrs françois^ quoyque maintenant et longtemps soient plus du bel usage.
Confirmés bien lousjours, je vous supplie, à ces Messieurs nos amis de l'Académie et mes maistres la haute estime que je conserve pour eux et leur demandés en mon nom la continuation de leur bienveillance dont je fais mon principal ornement. J'ay receu deux pièces de M' Huet au lieu d'une que vous m'aviez annoncée. C'est certainement une personne de très grand mérite et bien digne de vostre sçavante société. Quand je publieray ce que je barbouille présentement, si toustefois je le publie, j'useray de rétribution '^ et le sou«mettray à sa censure et à la vostre.
Nous avons icy le héros des héros ' post limine reversas qui ravit tous les ordres du royaume par sa glorieuse présence. En mon particulier j'en ay une joye inexprimable et y trouve mon conte de toutes façons par les bontés généreuses qu'il m'a tesmoignées.
une certaine connaisance du iatin quand on voit, dans ses papiers conservés à la bibliothèque de l'Arsenal, ses dissertations critiques sur certains textes de Cicéron et d'Horace.") L'objection ne me semble pas assez forte pour détruire les assertions si formelles de Chapelain et de l'historien de l'Académie française.
' Voir sur Vaugelas la lettre XXI du tome I" des Lettres de Chapelain, A l'époque où son nom revient devant nous, le célèbre grammairien était paorl depuis dix ans (26 février i65o).
^ L'ode en l'honneur de Mazarin.
^ Chapelain avait été un des grands amis de Vaugelas. Ce fut lui qui, avec Conrart, revit.
après la mort de Vaugelas, la traduction de Quinte-Curce publiée en i653 (Paris, in-/i°).
* Remarques sur la langue française (Paris, 1647, ïn-k°).
* L'Académie , comme l'usage, a donné raison à Qiapelain contre Vaugelas, et les adverbes à présent et longuement resteront à jamais français.
'^ Voir dans le Lexique de la langue de Corneille par M. Ch. Marty-Laveaux (t. XII des Œuvres, p. .3o5) deux exemples du même emploi du mot rétributions , un tiré de l'épitre dédicatoire de Polyeucte, et l'autre de la traduction de Vhnitation.
' Le prince de Condé.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
C'est le sceau de la paix et le palladium de cet empire. La part que S. A. de Longue\ ille a eue à ce grand accommodement accroist ses avantages et satisfait la noblesse de son cœNr. Post tenebras Incem. Je loue Dieu de ra'avoir prolongé la vie jusqu'à ces dernières merveilles dont je n'espérois pas d'esLre jamais le spectaleur. Je ne doute point que tout Caen et toute la Normandie n'en soit comme moy qui demeure avec ma passion ordinaire , Monsieur, vostre , etc.
De Paris, ce a' mars 1660 '.
A M. HELASIUS,
GENTILHOMME HOLIAXDOIS ET SECBÉTAIBB LiTIX DE V" LES ESTiTS. À LA H.IYE.
Monsieur, je respons à deux de vos lettres, la première dautanl plus agre'able tju'elle est plus grande, et la deuxiesme très agréable aussi pour tout ce qu'elle contient et surtout pour l'avis de la réception désespérée de YAristippe-. Sur quoy je vous diray
que j'/iy esté fort aise de mestre rencontré avec vous dans le jugement tpe j'en ay fait', et que je commence à croire que je n'ay pas le goust tout à fait mauvais en ces matières. Et puisque je suis en train de respondre à vostre dernière, je vous rendray grâces très humbles de l'avis que vous me donnés du souvenir si obligeant de M' nostre Ambassadeur qu'il luy a pieu de marquer plus d'une fois par des propinations ' volontaires en souhaittant bonne vie et longue à son très humble serviteur. Je vous conjure qu'il sache par vous l'extrême ressentiment que j'ay de ses bontés , et que sa générosité ne se pouvoit donner d'objet qui en fust moins indigne du costé de la gratitude. Je vous ay desja tesmoigné la joye que j'avois de l'honneur qu'il se faisoit en sa gestion et de la gloire qu"il adjoustoit à celle de sa race.
J'apprens par vostre excellente épigramme les secondes noces de M' Gronovius \ Son beau-frère m'a veu plus d'une fois par son ordre et je l'ay receu comme il le pouvoit
' Le Ix mars, Chapelain exprime à Huygens (TSy) les regrets qu'il éprouve de ne pouvoir recouvrer pour lui l'observation des parlir-lies de i63o, ajoutant: «Je doute qu'elle ayl jamais esté en la possession du Macarile M' Gassendi. . . Je vous suis bien obligé de la peine que vous vous estes donnée de me rapporter les plus pressantes instances qu'on ait fait contre [le Système de Saturne] et de m'en fournir la solution... Hevelius n'a pas bonne grâce de se fascber légèrement et cela n'est pas d'un grand personnage, .\ostre Gazette a célébré les pièces curieuses qu'il a fait voir chés luy à leurs Majestés polonoises. J'apprens avec plaisir que Vendelm et Langren soient de vos partisans et leur authorité m'affermit fort dans ma créance. Je suis scandalisé du prince Lcopold de Toscane. C'est une moquerie de ne vous avoir pas encore remercié de l'bonneur que vous luy avés fait et à sa nation. Il y auroit de la puérilité s'ils se fasclioient que vous eussiés le
premier publié l'horloge à pendule, parce que feu Galilée y avoit pensé, puisqu'il est certain que vostre pensée n'a point esté empruntée de la sienne. Mais outre ce que vous en avés desja donné au public qui a eu tant d'applaudissement, ce que vous estes prest d'y adjouster éclaircira bien MM. les ultramontains de vostre force, et leur fera bien voir que vous estes plus propre à prester qu'à emprunter. 11
- VAristippc do làalzac, qui n'était arrivé dans la bibliothèque de Nicolas Heinsius qu'avec de si grands retards. On a déjà \ti les doléances, à ce sujet, de l'expéditeur (lettre XXXVII).
^ Chapelain, on s'en souvient, avait regardé VAristippe comme le chef-d'œuvre de Balzac.
* Je ne trouve le mot propination dans aucun de nos vieux dictionnaires. Le mot aurait-il été fabriqué p^r Chapelain, qui l'aurait tiré du latin propinatio, invitation ou provocation à boire?
^ Jean-Frédéric Gronovius était alors âgé de
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
souhaiter sur une si importante recommandation. Si vous entretenés commerce avec luy, vous m'obligere's de l'assurer de mon estime et de mon service, et que je mets entre mes bonnes fortunes d'avoir eu son approbation.
Ce sera un bel accroissement h la milice romaine que cet ouvrage de M' Retbaldus ', qui sans doute l'aura renvié * sur Lipse^ et sur Naudé\ Nous attendrons sa publication avec impatience.
Je viens à vostre première. J'ay trop de preuves de vostre amitié pour douter que vous preniés plaisir à la nourrir par vos lettres faute de le pouvoir de vive voix. Vous croye's aussi sans doute la niesme chose de nioy, et vous ne vous trompés pas.
Tout ce détail des plaintes que la Suède a fait faire par son ambassadeur à M" les Estats, et le choix que leurs SS. Exc™^' ont fait de vostre plume pour en monstrer la foiblesse, et pour défendre leur réputation, m'a este une pasture la plus agréable du
monde. Cette matière très grave est fort rapportante à mon génie \ et a attiré toute mon attention. 11 estoit aisé de juger de quel costé estoit la justice. Mais il esloit mal aisé que personne la pust présenter au monde avec fagrement que vous luy avés donné par l'ordre et par le stile. Après ces vélications** réciproques, je veux espérer ([ue les deux nations reprendront leurs anciennes civilités l'une pour l'autre, et que les Suédois vous deviendront équitables et vous accomodans pour eux. Ce qui m'a davantage pieu en cette rencontre, c'est le jugement public que M"' les Estats ont fait que pour expliquer leurs sentimens aux estrangers vostre langue estoit la seule qui le pust dignement faire, et la patience qu'ils ont eue de vous attendre au milieu de l'abondance de tant d'autres bons escrivains , c'est une déclaration qui vous peut désormais faire donner la qualité de leur secrétaire d'Estal pour les despesches latines sans crainte de leur déplaire ni de vous embarasser. Je ne
cinquante-neuf ans et n'avait plus que onze ans à vivre. Il avait eu d'un premier mariage, le 2 0 octobre i665, un fils qui fut, comme luimême, un savant critique, Jacques Gronovius. J.-F. Gronovius, au moment où il convola en secondes noces, habitait la ville de Leyde, où il avait été appelé, en i653, pour occuper la chaire de belles-lettres que laissait vacante la mort de Boxhorn. Voir sur Gronovius une note des Mélanges historiques de 1878, sous une lettre de Guez de Balzac du 27 décembre i6i3, p. /)5g.
' Le nom de Retbaldus manque dans le Moréri, comme dans nos plus récents recueils biographiques.
^ Le mot renvier, synonyme de renchérir, a été rangé par Voltaire parmi les expressions «r dignes du laquais des Précieuses ridicules, n mais M. Liltré a pris la défense de ce mot contre l'auteur du Dictionnaire philosophique, rappelant qu'il a été employé par M"" de Sévigné et par Bossuet, sans parler des écrivains du xvi' siècle.
CHAPELAIN. II
2 De militin rotnana libri F (Anvers, iScjO, * De studio militari syntagma, publiée en 1 687
^ En d'autres termes : convient fort à mon genre d'esprit. Génie n'est là que pour disposition naturelle, et c'est dans le même sens que La Fontaine l'a employé, quand il dit (Psyché) : vil est bon de s'accommoder à son sujet, mais il est encore meilleur de s'accommoder à son génie, n Quant à rapportante , guidés par M. Littré, nous lisons dans Corneille (Le Menteur): «l'humeur rapportante à la votre," et dans les Essais de Montaigne : tfrapportant à sa condition."»
^ Il y a, par erreur, vélitation. Vellicatio signifie : action de tirer, de pincer, et figurément. piqûre, taquinerie. Sénèque a dit : cf . . .^mh>« non tantum lacerationes , sed etiam velltcationes effugerit. Rabelais s'est servi de ce mot au sens propre : rvelUcation et érection des aureilles.'^ {Tiers livre, c. lib.)
LETTRES DE JEA.N CHAPELALN.
le t'eray poui tant pas dans la suscription de mes lettres jusqiies à ce que j'en aye eu la permission de vous; et je me conteuleray de m'en resjouii' comme d'un establissement très honnorable et très utile. Cet escrit, au reste , est très beau et très digne d'eux et de vous. Les formules n'y gaslent point la latinité que les gens de sens desnieslent facilement d'avec ces termes nécessaires dont de semblables sujets ne se peuvent passer. Mais l'escrit n'ayant point eu de suitte, je ne voy pas que vostre travail sur Ovide en doive estre de beaucoup retardé. C'est tousjours la passion de M' le marquis de Montauzier auquel, après l'avoir tant promis, je n" oserois plus dire que la publication en est reculée. Nous aurons incontinent après Pasques cet illustre amy là icy.
Je suis bien aise que M' de Viquefort soit assidu auprès de M' nostre ambassadeur et que vous jugiés bien par là de sou retour en France. 11 sçait bien que j'ay une estime particulière pour luy et je répute à bonbeur de nestre pas mal dans son esprit. Il nous a donné de belles traductions de voyages et l'on nous assure quil continue dans cet exercice en attendant que l'orage soit passé. Il n'aura jamais tant de gloire que je luy en souhaitte et vous me feiés faveui-de le conliriiier dans l'opinion qu'il a que je suis son serviteur et son estimateur.
Vostre ambassadeur en cette Cour est party pom* vos quartiers et a dit, en partant, qu'il pourroit bien faire imprimer la curieuse relation quïl a des teri'es nouvellement descouverles au sud par vos navigateurs. Il le fera sans péril pour les interests de la compagnie orientale. Car quelle autre nation entreprendroit sur la vostre en matière de peuplade ou de commerce, surtout de ce costé là ?
Je respons à M' Huggens sur son Satui-ne et sur son pendule. Je me tiens bonnoré de son affection et c'est an des bommes de vos quartiers que je considère le plus. Il le sçait bien. Vous m'obligerés pourtant de le luv bien assurer encore.
Il y a long temps que je nay veu M' ie Prieur touchant ce glossaire, et je crains qu'il ne soit party pour Bretagne, car il en menaçoit.
J attendray sans inquiétude le livre de Schioppius dont vous me voulés gratifier. Pourveu qu'il vienne seureiuent, il viendia assés tost. Je juge de luy comme vous en jugés. C'est marchandise mesiée. Assés de sçavoir et de slile, beaucoup d'audace et de malignité. Feu \V vostre père luy a donné deux importantes touches dans son Hercules luam fdem et sa Virgula divina '.
Je suis sans réserve , Monsieur, vostre . etc. De Paris, ce iiii mars 1660 l
' Daniel Heinsms, eu sa qualité de disciple favori de Joseph Scaliger, n'avait pu se dispenser de venger son illustre maître cyniquement outragé par Scioppius.
^ Le 6 du même mois, Cliapeiain adresse (T 99 v°) de nouveaux compliments à l'abbé de Francheville sur son Ode «forte et brillante- , ajoutant: «Quelque Ménardière vous pourra reprocher qu'au moins avés-vous péché dans i'addresse.n Chapelain applique à l'ode de l'abbé le mot d'Horace : Uhi plura nitenl in carminé. . . 11 parle ensuite ainsi du «bon M' l'abbé de Montigny», le futur évéque de Saint-Pol-de-Léon
(1670): (tVous sçavés s'il a le goust et le fonds pour cela. Mais que iliriés-vous, Monsieur, que, depuis sa perte, je ne l'ay pu voir et ne luy ay pu lesmoigner l'extrême part que j'y ay prise? Je n'ay de ma vie mieux connu que Paris est une forest et un labyrinthe où l'on se perd aisément et où l'on se trouve avec peine. La furieuse distance de son logis au mien ne m'a pas permis de l'y aller chercher, n Le i5 mars i(3(io, Chapelain écrit à M. Bigot, à Florence (P 98 v°) : «Ce que vous me mandés de la perle de cette Poétique de Lionardo Salviali m'afllige, et si l'on vous a dit vray, c'est grand dommage, carc'esloit le plus
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN