A M. MENAGE
À PARIS
Comme je ne puis avoir receu par voslre ordre les lettres que M' Bigot ni'envovoit sans en avoir du ressentiment, en quelque estât que nous soyons ensemble, je ne me suis peu empescher de vous le fesmoig-ner, ne faisant point de différence entre ceux qui m'aymentet ceux qui nem'aymentpas pour la reconnoissance, lorsqu'ils font des actions honnestes et dont j'ay sujet de me louer. Je sçay bien. Monsieur, qu'en celle -cy vous n'avés eu autre visëe que le service de nostre amy ', mais comme j'en profite, je n'en sçaqrois estre ingi'at et puisque la guerre la plus animée laisse encore place à la civilité entre les ennemis généreux, je ne vous en ay pas voulu manquer en cette rencontre dans laquelle je n'aurois pas esté content de moy niesme, si je ne vous a vois
bel esprit et le plus sçavant des acadéiniciens d'alors, celuy enfin à qui dans ses desraeslés avec le Tasse elle (sic) confioit son honneur avec beaucoup de raison. n Chapelain croit que Carlo Dali n'a pas dit la vérité et il objecte que l'on ne perd pas «des pièces de celte nature qui sonl dans le trésor des chartres d'une compagnie célèbre...» Il y a plus d'apparence, dit-il, crque cette Poélique n'a pas esté parfaille, au moins assés pour eslre publiée 'i. A propos du Dictionnaire florentin [le dictionnaire de la Crusca] et de sa réimpression, Chapelain transmet à son correspondant cette pittoresque remarque : «Les grandes machines se remuent malaisément, tesmoin celle de l'Académie françoise pour l'édition du sien... 71
' Emeric Bigot est souvent nommé dans le Menagiana. Je ne citerai que ce passage du tome I" (p. 289 et a/jo) : «Si j'étois à Tége de quarante ans, je pleurerois amèrement la mort de M. Bigot, mais je suis tellement accablé de mes maux, que je ne suis plus capable d'être sensible aux maux étrangers. Je suis aussi mai-
pas fait connoistre que je n'ay pas receu cet ofiice brutalement. C'est aussi ])our cela que je vous escris et pour apprendre si je puis vous envoyer ma response afin qu'elle aille dans vostre premier paquet. Car encore que nous n'ayons plus l'un pour l'autre l'amitié que nous avions aulresfois, je ne laisse pas d'avoir la mesme confiance en vostre probité qu'en cas pareil je suis assuré que vous auriés en la mienne et je ne tiendrois pas plus seur entre mes mains qu'entre les voslres un bien tout autrement précieux que celuylà. Mais parce que cette liberté un peu philosophique vous pourroit donner quelque peine et que cependant M' Bigot et le S^' Goltellini ' attendent la response que je leur dois', je vous demande au moins l'addresse dont vous vous serves pour luy faire tenir vos despesches , c'est à dire la suscription précise sur laquelle vous les abandonnés aux courriers. C'est une chose sans conséquence et qui ne vous engage à rien non
heureux que Priam qui survéquit à tous les siens. Il y a Irente-cinq ans que M"^ Bigot logeoit chez moi toutes les fois qu'il venoit de Rouen à Paris, fans que nous ayons jamais eu le moindre différend l'un avec l'autre. . . 1
* Gilons encore sur Augustin Collellini (mort à Florence, âgé de quatre-vingt-un ans, le 26 août i6g3) un passage du Menagiana ((. III, p. lijy): ^M. Collellini étoil du nombre des amis que j'ai eus, et que j'ai encore à Florence. Il avoit beaucoup de mérite, il était avocat de Florence, garde des archives de la ville, chef de l'Académie des Apathistes, membre de celle de la Crusca, et grand ami de Nicolas Heinsius. Il étoil aussi grand jurisconsulte, et il a fait imprimer quelques poésies italiennes, et quelques discours de dévotion en prose. 71 Un des annotateurs du Menagiana signale dans les Mescolanze de Ménage deux lettres qui lui furent écrites par Collellini.
^ La réponse de Chapelain (1* 96) est en latin. En voici l'adresse et la date : Viro clarissimo Auguslino Coltinelli Joannes €apellanus. r kal. apr. t66o.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
plus que nioy. Je puis vous en requérir et connoissance, integri conservai- gli sdcgni
vous me l'accorder, nostre mésintelligence nos(ri\
sauve, et comme dit un poëte de voslre De Paris, ce x\i mars 1660 -.
' C'est-à-dire : garder nos dédains tout entiers.
- Donnons ici divers extraits de plusieurs des lettres suivantes. Chapelain, le 96 mars, écrit à
de Biieux (f 96 v°) : « Je vous assureray
que vous ni'avés bien tempéré cette joie [la joie (lu retour des princes et des princesses que Dieu a rendues à la France] par ce que vous m'avés mandé du péril oij se trouvait M' de Grenteinesnil , lorsque vous m'escriviés. Car bien que je ne le connoisse guères que par sa réputation , sa réputation néantmoins est si belle et si grande que je n'ay peu le sçavoir en un si dangereux estai, sans beaucoup de douleur et sans un extrême désir d'apprendre sa convalescence. Mais ne désespérons de rien, ce n'est pas le prt'mier à qui une seconde taille a réussi, et s'il y a personne qui mérite ce bonheur, c'est sans doute ce vertueux gentilhomme que le ciel apparemment ne voudra pas sitost retirer du monde, où sa demeure est i;ncore nécessaire , pour l'instruction du public et pour l'avancement des bonnes lettres. Vous avés au moins sauvé du naufrage, s'il faut qu'il arrive, deux pièces de considération, ses notes sur Hésychius, et l'apologie du poëte de Cordube [Lucain]. Je verray volontiers ces productions dans leur temps, et vous en nianderay ma pensée. Le jeune Spanheim m'avoit demandé quelque ( hose sur ce poëte et je l'avois servy selon mes loibles lumières; mais ce n'estoil rien en comparaison de ce que vousluy devés envoyer là dessus , et j'approuve fort que vous fortifiés cette défense de la lettre que vous avés escrite sur le niesme sujet à vostre excellent malade...» Après avoir combattu les scrupules de son correspondant touchant sa latinité, Chapelain parle ainsi de l'ode pour Mazarin : -tJe ne sçay ce que ce sera que l'Ode que je viens d'achever et que la Cour doit avoir avant qui que ce soit comme y ayant le principal interest, et comme celle qui doit faire son bon ou son mauvais destin.?) — Le 1" avril, Chapelain, s'adressant à Heinsius (f 97 \"), ne fait guère que lui répéter ce qu'il lui avait dit
le '1 du mois précédent (voir lettre XLIIl) : vCe que je vous ay escrit de vostre épigramme sur le Saturne de M" Huggens et de vostre response pour MM. les Estats à la Suède est ma sincère pensée. . . Je suis très obligé à M' de Thou et à vous de l'envoy de sa harangue prononcée dans l'Assemblée de MM. les Estats sur la guerre de Suède et de Dannemark. Elle est digne du Roy et de luy et dans ce genre clair, grave et pressant dans le(|uel doivent estre conceues de semblables actions publiques...?) Chapelain parle ainsi derrM'deViquefort?) , dont il s'est déjà plusieurs fois occupé : «M' Conrart, qui reçoit souvent des lettres de luy, m'a instruit de la mesme chose que vous, je veux dire qu'il s'occupe, en attendant son retour [à Paris], à la traduction de ces voyages de long cours en nosire langue, dans laquelle en vérité il fait honte aux naturels françois tant il la parle et naturellement et de la manière la plus excellente. Vous mériterés beaucoup du public si vous portés M^ Borel à la publication de cette descouverte de la terre australe, de laquelle il est sans doute le mieux informé de tous.» — Le 6 avril. Chapelain (P 99) flatte ainsi la filiale fierté du marcpiis de Grignan : tr Monsieur, depuis la lecture que nous fismes ensemble des beaux vers de M' le Comte, vostre père, je les ay releus avec attention, comme je vous le promis, et voyant l'obligeante confiance qu'il veut bien prendre en ma sincérité, et l'instance qu'il fait pour avoir mon avis, je vous le diray sans façon pour le luy faire sçavoir. . . Je vous confirmeray donc ce que je vous ay desja dit que ces derniers vei-s me semblent encore plus beaux que les autres, et que je n'y trouve presque rien qu'à louer. Lessentimens en sont très pieux et très raisonnables et la versification fort chas-
tiée et d'un très bon tour ?> — A Lionne
(f° 99 v°) Chapelain, le 8 avril, annonce en ces termes l'envoi de l'Ode potir Mazarin : «Peut estre qu'avec plus de loysir et de santé je l'eusse rendu [l'ouvrage] plus supportable. Je vous l'envoyé pourtant tel qu'il est afin que vous
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
A M. DE CAILLIERE',