DXLVIII
À M. DE MOMAIGU,
DOÏE.V DU PBÉSIDUL DE T0LL0U2E , À TOULOCZE.
Monsieur, j'ay autant de ressenliment que de confusion du trop favorable jugement <{ue vous faittes et que vous me tesmoignés par vostre response continuer à faire de mes foiblesses. J'avois desja receu des marques de la bonne opinion que vous en avie's par vostre obligeante élégie , mais je les avois prises seulement pour des expressions poétiques qui ne se contentent jamais de la médiocrité et qui ne souffrent pas seulement l'hyperbole, mais qui l'alfectent comme la figure dont elles font leur principal ornement. Maintenant que je vous [vois] insister sur le mesme sujet en prose qui est un slile plus sérieux et moins emporté, plus propre à la vérité qu'à la ficlion, j'en rougis davantage encore et je sens encore plus de regret de ne me trouver pas tel que vous me supposés. Je m'accommode néantraoins à l'excès de ces civilités et les prens pour des exhortations à essayer de me le rendre ', et à respondi-e au moins en quelque sorte
aux bons sentimens que vous paroisses en avoir. C'est, Monsieur, à quoy je ti-availleray de toute ma force et si je reiissis à l'avenir, ce sera à vous auquel j'en seray principalement tenu.
Quant à la version du poëme à quov il semble que vous vous soyés engagé et dont vous m'avés fait l'honneur de m"envoyer un si louable eschantillon , je vous ay desja mandé quel avantageux sentiment j'en avois et je n'ay rien à v adjouster, sinon que par plus d'une lecture je m'y suis confirmé et que je persévère à approuver vostre dessein et à estimer son exécution. Que si sur vos instances j'ay trouvé en quelques endroits qu'ils pouvoient mériter d'estre retouchés, après que secundis curis vous leur aurés donné une repassade légère, je ne vous conseillerois pas de vous opiniasti-er à les relimer, jusqu'à ce que vous en fussiés pleinement satisfait, mais je serois d'avis que vous tirassiés tousjours de longue", réservant vostre sévère critique au temps que vous aurés achevé vostre course, et comme sur un simple canevas vous puissiés à loisir réparer ce qui vous y plairoit le moins pom-
ma connoissance. . . On prend confiance en Allemagne sur les assurances que fuy fait donner le Roy de ne luy en vouloir aucunement. Elle demeurera pourtant armée et prendra ses quartiers d'hyver dans les terres des villes franches en payant les deniers qui se lèveront en Autriche. J'en plains Nuremberg à cause de vous principalement dont les estudes ne peuvent qui n'en soient troublées. Les Hollandois ont causé tout ce désordre par leur insolence et en sont bien payés.. . J'apprens avec joye l'admiration qu'ont donné en vos quartiers les estonnans progrès du lîoy en Hollande où ils ont causé une grande révolution. Il n'y en aura jamais en l'amitié que vous a jurée, Monsieur, vostre, etc. '5 Le 8 septembre, Chapelain parle à M'' de Héricourt (P 33 1 y") du r labyrinthe des rues de fim-
monse Paris:--. Le i5 du même mois, à propos de la traduction de sa Pucelle par M. de Montaiguet par l'abbé Paulet, il se rapproche aussi, dans une lettre à ce dernier (f 822), du poète Guillaume de Salusle : «Du Barlas, pour sa 5emaine, il peut y avoir un siècle, a eu le mesme destin pour marque de son grand prix d'avoir veu de son vivant deux versions latines de son ouvrage, l'un de Du Monin, l'autre de de Lerm [je corrige ainsi un lapsus du transcripteur] qui ne luy apportent pas un médiocre lustre. Le mien vous en est d'autant plus redevable à tous deux qu'il estoit moins digne d'une si grande gloire. -5
' C'est-à-dire lel que vous me supposés.
- On dit généralement tirer de long pour apporter des délais ihns une affaire.
LETTRES DE JEAA CHAPELAIN
la pureté, rélégance et la nimierosité ' de ia diction.
J'en ay usé aiusy à riraitation de Mrgile qui nous a laissé des vers imparfaits en son Enéide pour ne se pas arrester dans la chaleur de la composition. J'en ay, dis-je, usé ainsy, en faisant mon ouvrage , et j'en use encore de mesme pour la seconde partie cpii est véritablement affecta, mais non pas effecta ", et qui ne paroistra que lorsqu'en sa révision je n'y auray plus laissé de considérable scrupule.
J'ay leu avec plaisir l'Ode sur le mariage du Roy et lay fort estimée. Elle m'a surpris, car j'aurois eu peine à croire que la France eusl en vous un poète d'égale force en nostre langue et en la latine. J'y ay remarqué des mouveniens tout à fait poétiques et des vers très heureux. Pour sa publication Je ne sçay si, après douze années, il seroit à propos de la laisser voir seule et je la raettrois avec vos autres poésies françoises, lorsque vous les recueillerés et en voudrés faire l'édition.
La feiiille imprimée de vos Pseaumes que
vous m'avés envoyée ne m'a pas moins surpris et m'a édifié encore plus. C'est une sainte et glorieuse entreprise qui peut estre plus utile au public que celle de M" des Polies '. Marillac ', de Vence \ de Frenicle '' et de Racan ', quelques bien receiies qu elles ayent esté par leur belle versification et les orneraens dont ils les ont accompagnées, parce qu'elles sont toutes paraphrastiques *, et que l'onction du texte y est délayée et rendiie moins sensible pour les âmes tendres dans la dévotion, au lieu que ce peu que j'en ay senti dans voslre traduction la garde toute pure , toute claire , et représente à lesprit la sainteté non affectée de cet original divin. Voilà ce que j'en pense puisque vous avés désiré de le sçavoir. Pour quelques minuties de langue, de rime et d'entrelas négligés de vers, il faudroit s'en entretenir de vi\e voix, et une demie heure en feroit plus la raison que deux mois descritures. quand on auroit le loysir, mais vous avés à la main et chés vous mesme d'assés bons consultans pour cela , et je ne vous y pour-
' Nuinérosité n'est dans aucun de nos dictionnaires. Chapelain en est-il le père, et, remployant à la fois le premier et le seul, l'a-t-ii tiré du latin numerosilas ?
^ Ajfecla, qui lire à sa fin, qui est presque achevée; ejfecta, qui est entièrement exécutée, qui est terminée.
^ Philippe Desporles, né à Chartres en lôltô, mort en 1606, a imité plutôt que traduit quelques Psaumes dans ses Prières et autres œuvres chreslietmes (p. ^gS-âa 6 ) de l'édition des Œuvres de Philippe Desporles donnée par ^L Alfred Michiels (Paris, i858, in-12). C'est de cet ouvrage que Malherbe dit avec sa rude franchise , à l'auteur chez lequel il dînait, «que son potage vallait mieux que ses P.srau»jes,n ainsi que ie raconte Tallemant des Réaux (t. I, p. 975).
* Le garde des sceaux Michel de JNlarillac, né à Paris en i563, mort à Chàteaudun en iCoa, composa une traduction des Psaunies, en vers
français, qui fut publiée en i6:!5, et de nouveau en iG3a, revue et augmentée.
5 Œuvres chrestienttps (Paris, in-8°, i633), fort augmentées dans l'édition de 16/ii.
' Nicolas Frenicle, le frère du mathématicien . naquit à Paris en iGoo et mourut en 16G1. On trouve ses Psaumes dans les «Œuvres de N. Frenicle, conseiller du roy et général en sa cour des monnayes" (Paris, 1629, in-8°).
' Voir les Psaumes traduits par le disciple do Malherbe dans les Œuvres complètes de Racan ( édition de M. Tenant de Latour, dans la Bibliothèque elzeviriennc , 1. 1 1 . 1 85 7, p. 3 1 -/ii 1 ). Les Psaumes de Racan parurent pour la première fois en i65i (Paris, in-S"). Une édition plus complète fut donnée neuf ans plus tard (Paris, 1660, in-S").
' C'est-à-dire qui appartient à la paraphrase. Le mot a été recueilli par M. Littré dans son Dictionnaire, sans indication d'auteur qui l'ait employé. Richelet et Trévoux ne le connaissent pas.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
rois rendre sei-vice à rien , si j'eslois sur les lieux et que je fusse admis à cet examen.
Vous vous contenterés donc, s'il vous plaist, de la volonté, Monsieur, de voslre, etc. De Pai'is, ce xxviii septembre 1679.