AU R. P. LE BOSSU
DES CHAXOISES RÉGCLIERS DE SiI.M-ACGlSTW . À CHARTRES.
Mon Révérend Père, je suis oblige à M' vostre mère de vostre response à ma dernière où je vous disois mes sentimens sm* vostre dissertation sur l'Enéide et le temps de la dure'e de son action. Ne vous excuse's point du retardement, car quand vous m'auriés plustost escrit, vous m'aurie's trouvé plus occupé que je n'aurois eu le loysir de vous satisfaire.
Je suis bien aise que vous soyés convenu d'une partie de mes Remarques candides.
Quant à vostre difîiculté de pouvoir y accorder le lever dOrion, avec l'explication que je vous avois donnée en faveur de mon opinion dans laquelle je persiste et que j'appuyois de lautorité d'Aristote, louchant les défences des Poètes dans les erreurs où ils peuvent tomber aux points des sciences qui n'est pas de leur mestier. je vous avoue qu'à la rigueur vous pourries garder la vostre si vous voulés reconnoistre Virgile impeccable, et je consens volontiers que, dans vostre seconde partie, vous agitiés cette matière qui, bien que vous ne persuadiés pas vostre créance, dans l'évidence des raisons contraires fondées sur les vers de la lin de son m' livre, ne laissera pas de faire honneur à vostre capacité et doctrine.
Je vous conseille, outre cela, de ménager tous les moniens que vous pourrés desrober à vos pieux exercices pour les employer en de semblables ouvrages où, par ce que j'ay veu de vous, je tous puis assurer que vous estes né, et ce seroit dommage que vous
rendissiés inutile ce talent là soustenu par un jugement solide et qui est au dessus de vostre âge. Toutes ces distractions forcées dont vous me parlés me choquent extrêmement et je croy que AI" vos supérieurs vous en pourroient dispenser sans scrupule pour l'honneur mesme de leur ordre et de leur maison, ne croyant pas qu'ils ayent entre eux beaucoup de sujets qui ayent vostre fonds et qui vous ressemblent. Si vous l'obtcnés deux et que vous vous appliquiés par récréation à ces sortes de belles lettres et que vous désirassiés mes sentimens sur vos productions, soyés certain de la volonté entière que j'auray tousjours de vous complaire et de vous exposer naïvomenl ce qui m'en semblera selon mes petites connoissances.
Pour ce que vous me demandés louchant le terme frnnçois dont on se sert pour les Tropiques, le commun y employé le mot latin cancer, connue de ce grand Ileuve de l'AOrique égal au Nil qu'on nomme le Niger et non pas le Nègre. Si j'en estois cru néantmoins. je luy donnerois la terminaison françoise de cancre [)lustost que de cancer pour respondre à lautre Tropique que tous les escrivains françois nomment le Tropiipie du Capricorne avec la terminaison françoise à l'imitation des sçavans italiens qui ne les terminent pas à la latine, mais à la leur, de cancro et de capricorno. Je ne le désiste pas néantmoins et m'en rapporte à l'usage.
Je n'ay pas trouvé à propos de souiller les pages de vostre dissertation par mes Remarques sur ce peu dendroits où j'eusse souhaité [)lus de pureté de stile et j'ay creu, connue je crois encore, qu'il suflîsoit de vous exhorter à y avoir esgard avec attention et d'y joindre le plus que vous pourrés l'élégance à la justesse du raisonnement. La lecture de Balzac, d'Ablaucour, de Du
Ryer ', de Giry ', ne vous y sera pas inutile. Ces autheurs sont purs, et Ton ne peut errer eu les suyvant, pourveu que, comme faisoit Je Père Le Moine, on n'en porte point l'imitation au delà des bornes qu'ils s'y sont prescriltes. Mais c'est assés pour une personne aussi occupe'e que vous.
Je suis. Mon Révérend Père, etc.
De Paris, ce vin juin i673\
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
DLXXVL A S. A. M»» DE PADERBORN.