A PADOIE
Monsieur, la joye que vous me tesmoignés par vostre dernière lettre du nouveau
succès des armes du Roy par la prise de l'imprenable Mastrich est une marque de la passion que ses vertus héroïques si bien cébrées par vostre plume vous ont fait naistre pour S. M. et de la justice dont cette passion est accompagnée. Celle conqueste, à la vérité, est une des choses les plus mémorables de ce siècle, en la comparaison de laquelle toutes celles qu'il fit, l'année passée, sont comme rien , tant pour l'importance de la Place que pour ce qu'il l'a forcée presque seul , sans estre assisté d'aucun de ses généraux , faisant toutes les fonctions d'un grand capitaine, et s' exposant à tout ce qu'il y avoit de périls à essuyer autant que le moindre et le plus déterminé de ses soldats.
Après celte action, il a tourné ses pensées du costé de l'Allemagne non pas pour l'attaquer, mais pour en soustenir l'insulte dont l'Empereur et ses Alliés le menacent; mais, comme dit nostre Peuple, tel menace qui a grand peur. En effet il y a lieu d'espérer qu'il ne sera pas moins heureux dans celte nouvelle expédition que dans les précédentes, et que ses victoires lùtures ne feront qu'adjouster de nouvelles matières aux Panégyriques dont nos orateurs et nos poêles se préparent à le couronner. La Paix descendra apparemment ensuite du Ciel et remettra l'Europe dans le calme où elle estoit avant que ses ingrats et jaloux luy eussent donné tant de sujet de s'en éloigner.
Lorsqu'elle aura restabli le commerce, j'envoyeray à M' Graîvius plus d'une copie du panégyrique qu'enfin le Père Gondi m'a envoyés aussi bien conditionnés que quand vous les luy fistes remettre, et je suis assuré que ce présent que je luy feray de vostre part le charmera et achèvera de le lier avec vous d'un nœud indissoluble. Je luy joindray l'extrait de vostre dernière où
' Le 3o de ce mois, Chapelain mentionne, dans une lettre à },V de Paillerols (f° 612 v°), "M' Scudéry, qui en use si bien à mon esgard qu'il n'y a rien à souhaiter davantage.»
de
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
vous parles si obligeamment, que c'est avec plus de fondement de vérité.
Je suis bien aise de vous voii^ dans la disposition de ne vous plus abandonner à la conduite de ces M" qui font l'apprentissage de leur art sur les corps humains animés, peu différens des anthropophages de qui les meurtres sont impunis et dont la terre couvre les crimes. Il n'y a rien de plus seur pour conserver la santé que le bon régime, l'abstinence et la dielte. Vous sçavés de quelle sorte vostre clarissime Cornaro ' prolongea sa vie en les pratiquant. J'attribue la subsistance de la mienne dans mon grand âge à l'habitude que j'ay faille de m'en servir. Je sens comme je dois la part que vous y pren'és avec tant de tendresse. Croyés bien, je vous supplie, le raesme de mon cœur à vostre égard et que ce qui me lient encore attaché à l'amour de la lumière est seulement celuy dont ni'honnorent ce petit nombre de cordiaux amis qui vous ressemblent, dont je vous mets à la teste.
Quant Vos Excellons Seigneurs vous exempleroient des leçons publiques et vous maintiendroient comme un professeur honoraire, simplement pour lornement de l'Académie, ils feroient pour eux autant que pour vous et cette indulgence seroit sans conséquence. La petite république hollandoise reconnut amsi le mérite de Scaliger et de Saumaise, sans leur demander rien que de parer leur Académie de leur assistance et elle en a esté louée de toutes les nations.
Je vous rens grâces du soin que vous avés pris de me recouvi-er le 3""° volume du Capriata. J'escris à M' de Paillerols de le recevoir de vous pour me le faire avoir par la commodité première. Faites luy sçavoir de grâce ce que vous en aurés déboursé. C'est
' Louis Cornaro, né à Padoue en liiôy, mourut en 1 r)6G. C'est l'auteur de : Discorsi délia vita sobria (Padoue, i558, io-S"). On sait que
bien assés que vous en ayés pris la peine sans quil vous en cousle autre chose.
Il m'est doux que mon portrait vous plaise et soit continuellement sous vos yeux, mais il me l'est bien davantage que vous le portiés dans le cœur et que j"y vive d'une bien plus noble manière.
Vous ferés selon voslre sagesse et vostre bonté de traitter civilement nostre autheur des origines itahennes qui peut facilement s'estre abusé en beaucoup de ses conjectures . mais qui est tousjours louable d'estendre ce qu'il a d'érudition au delà de sa sfère d'activité.
Depuis l'oÛice que je rendis à ce Père historien carmélite en faisant porter sa caisse à M' Colbert , je n'en ai eu aucune nouvelle, sinon qu'il favoit receu et je doute fort qu'il en ait rien leu dans l'abysme d'affaires où il est plongé. Je serois bien marry que vostre nom, que j'eniployay en luy en escrivant, souifrist quelque dommage dans sa pensée, au cas que ce livre fust indigne de son sujeL Je veux espérer que non et, au i-etour du P»oy, j'auray l'œil à apprendi-e ce qui en sera arrivé pour vous le faire sçavoir. Tous les moines ne sont pas des Fra Paolo et ils s'ingèrent souvent /jc;* sfratarsi à entrer dans des matières dont ils ne se tirent pas avec honneur.
Je suis tousjours passionnément. Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce xxx aoust 1G73.
DLXWil.