A M. CO^RI.^GIUS
CONSEULER DBS PBISCES DS BnD:(SVIC BT PBOFBSSRDB , BTC. , À HELMSTADT.
Monsieur, par vostre dernière du 1 0" aoust
Cornaro est le héros do M. Flourens dans le traité De la longévité humaine et de la quantité de vie humaine $nr le globe (i85^j, in- 12).
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
j'ay leu avoc consolation que vous approuviés mon sentiment touchant le rd^jime dont j'use, il y a long temps, pour la conservation do ma foiblc santé avec succès, sinon pour la rendre athlétique, au moins assés bonne pour les fonctions de l'esprit, en quoy je fais consister le seul plaisir qui ne me fait pas haïr la vie. Vous me fortifies dans sa pratique par celle (pie vous m'apprenés qui vous est commune avec moy et qui vous mènera sans doute d'autant plus loin que moy, qui vous surpasse notablement en âge, que vous me surpassés en sagesse et en conuoissance des moyens de prolonger des années si utiles au bien du genre humain dont vos continuelles productions sont les mais- Iresses et les déhces. Je le souhaite en mon particulier pour mon interest parce cpie, tant que vous vivres, la mort qui ne peut plus guères tarder à m'oster du monde, ne m'en estera pas tout entier que je vivray encore en vous par le souvenir de mon affection et par la vostre entre les glorieuses marques que vous m'en avés données dans vos escrits immortels et que peut estre vous continuerés dans ceux qui vous restent à faire.
Ce seroit une grande témérité à moy de m'engager à l'âge où je suis dans l'entreprise d'une nouvelle Epopée et c'est bien tout ce que je pourrois d'en choisir un sujet et de le disposer selon les vrayes règles pour quelque jeune ami dont le génie m'auroit semblé capable de l'exécuter. Je suis donc. Monsieur, bien éloigné d'une telle pensée et ce nouveau travail dont vous me parlés est un travail achevé. C'est la seconde partie de mon poëme (|ui achèvera l'avanture et justifiera, quand je la publieray, si la fin en respond à son commencement, si j'en auray demeslé le nœud selon l'Art et satisfait par l'observation des bonnes règles à ce que les habiles en attendent. Cette dernière partie est bien ajfccla, mais non pas encore ejfecta
et il me reste encore plusieurs coups de lime à luy donner pour la rendre supportable et digne de paroistre au grand jour. Quand le temps en sera venu, le premier voyage quelle fera sera vers vous et vous en jugerés, s'il vous plaist, sans consulter vostre amitié, parla simple considération de la justice, si elle mérite [un traitement] favorable, suspendant le jugement que j'en dois faire jusqu'à ce que par le vostre vous m'y déterminiés.
Je verray avec grande joye les nouveaux ouvrages [tant ceux] que vous avés envoy('S à i\r Baluze que ceux qui sont encore sous la presse, quand ils me viendront par vostre libéralité. M' TEvesque de Paderborn , par qui vous avés transmis les premiers à nostre ami , est une des plus grandes lumières de la Germanie et qui luy fait autant d'honneur par ses ouvrages de vers et de prose. Ce Prince a eu la bonté de m'en favoriser et W Verjus me mande qu'il l'a chargé d'im médaillon d'or qui porte son efligie pour me la faire tenir, conmie il a fait à tous les gens de lettres qui sont de sa connoissance en Italie, en France, en Allemagne, et sans doute à vous aussi dont il ne peut ignorer l'éminence pour marque de son affection et de l'estime qu'il fait de lem* vertu.
J'ay rerais vostre lettre à nostre cher à laquelle il ne manquera pas de respondre punctuellement et selon que vous le luy ordonnés, ne vous pouvant assés assurer combien il se tient honnoré de vostre correspondance, en sorte que quand je l'ay pensé exhorter de vous complaire, il s'est presques offensé, conmie si j'en doutois tant soit peu.
Je suis bien aise de vostre fréquente communication avec -M" de Gravelle et \ erjus qui sont des ministres fort accrédités dans cette cour, et dont les tesmoignages vous y peuvent estre très utiles. Je leur seray obligé sensiblement s'ils les rendent sipuissans et si cflicaces qu'ils conlirment ceux qu'il y a tant
d'années que j'y ay rendus et qu'ils soient à l'avenir mes successeurs par leurs bons offices. En ce malheureux temps oii Mars domine, ce gouffre engloutit tous les fonds destine's aux Muses pacifiques, et c'est le seul déplaisir que ressent nostre glorieux monarque au milieu de ses victoires. Que si quelque malheur en arrestoit le cours et que le mouvement des armes, impériales l'empeschoit de donner la paix à ses ennemis, à quoy il a une disposition entière, vous juges 1res bien que les bonnes lettres s'en senliroient principalement et que la libérable fie S. M. se trouveroit pour elles court et auroit les mains lie'es. Sed Deus meliora!
Bodin ' esloit juif secret dans l'âme ', n'en doutés point, après tant de marques. Le Theatrum de cet autheur est ï Abrégé de physique dont je vous parlois, et je m'eslois trompé en vous le nommant ainsi par l'analogie de la matière qui esloit la Naturel Le premier de ses ouvrages fut la traduction fl"Opian en vers héroïques* avec son commentaiie par où il fit connoistre ce qu'il valoit, sa Méthode de l'histoire ensinle'', puis sa République '\\m\s sa Démonomanie , puis son Theatrum et enfin ce manuscrit' Eplaplomeros que vous avés.
M' Paumier de Grentenienil esloit le plus sçavant homme en grec de ce siècle. On n'a
rien veu guères de luy que quelques vers en cet idiome et un volume d'observations exquises sur presque tous les autheurs de cette langue qui est imprimé en Hollande depuis cinq ou six ans \
De Paris, ce xxii' aoust 1678 '.
DLXXXIIL À M. WAGHENSEIL,
rr.OFESSELB EX JCRISPRUDESCE , À ALTDORPH.
Monsieur, je reconnois enfin par voslre iellre du xvn may que vous avés receu les miennes oià je vous accusois la réception de vos paquets des feuilles de vostre impression. 11 est vray que celle à quoy je respons présonlemenl ne m'a esté envoyée par M'Obrechl par la poste de Strasbourg qu'au commencement de septembre, ce que je vous dis seulement afin que vous ne m'impuliés pas la tardivelé de celle cy à ma négligence ; car je ne fais jamais rien de plus volontiers (pie de vous tesmoigner la continuation de mon amitié et de l'estime très grande de voslre sravoir et de voslre vertu qui vous la si légitimement acquise.
Ce que vous me mandés de vos bons senlimens pour moy et du plaisir que vous
' Celle dernière parlic de la lottre à Conringius a ét6 puliliée dans les Mélanines de Camusat (p. 179 et 180), mais assez infidèlement, comme c'était rhabiliide de cet éditeur.
- Variante de Camusat : «étoit Juif, mais couvert, tant qu'il a vécu.'» Le n'en doutés point, après tant de marques n'est pas dans le texte donné par Camusat.
^ Variante : (^Je m'clois mépris en vous nommant son Théâtre du nom d'abrégé de physique, n
* Variante : tffut la version en vers hexamc- Ires lalins d'Oppinn accompagné d'un petit commentaire.?'
* Variante : «Le second fut sa Méthode de l'Hiatoire. . . "
* Variante : <r\c troisième la République Françoise et Latine..."
' Variante : «et le dernier posthume son Eptaplomeros que vous avez.» Camusat ajoute cette indication: (tOn peut voir sur le Judaïsme de Bodin une dissertation de M. Voglius, dans un livre imprimé en 1717 à Wittel, in-8°, intitulé Apparatus Lltterarius.r>
* Exeràtationes in optimos auclores grœcos (Leyde,if)68,in-8°).
' Camusat donne à cette lettre la date du 1" septembre 1678.
LETTRES DE JEAX GIIAPELAl.N,
sentes quand vous recevés des lesmoignages de mon souvenir ne m'en donnent pas un moindre, je vous conjure de vous en assurer, et que jusqu'au dernier souspir mon cœur sera tousjours le mesnie pour vous.
Les mânes de feu M"^ Boeder vous demeureront obligées du bien que vous dires de son grand mérite dans vostre commentaire sur l'ouvrage que vous avés sous la presse, dont vous m'apprenés que le bruit qu'il fait, mesnie avant sa naissance, attire la curiosité des habiles de delà le Rhin et vous donne un bon augure de son succès. Depuis mes dernières, j'en ay communiqué les feuilles à M' Thevenot, bon connoisseur en ces langues, qui en a fait part à M' Gapelin, ce docteur de Sorbonne, grand docteur en hébreu ', et tous deux en louent extrêmement le travail et ont grande impatience que la publication en soit faitte. Par la feuille dernière que j'ay trouvée dans vostre dernier paquet, je m'imagine qu'il est désormais en estât de paroistre, les quatre mois que vous preniés pour le terme de son accomplissement expirans en celuy cy de sept[embre].
Le Manuscrit^ dont vous l'accompagnerés n'avoil pas besoin que je consentisse que vous l'addressassiés à M' Magliabecchi, nostre ami commun. Vous estes en plein droit de le faire et je tiendray à honneur de l'avoir pour associé en ce volume que vous avés voulu qui portast mon nom à sa leste. Si vous m'eussiés donné à choisir entre tous ceux de ma connoissance pour me faire un semblable honneur, j'eusse principalement jette les yeux sur luy qui a tant de diverses
lumières en toute sorte de fine éiudilion el une approbation si juste et si générale par tout l'empire des leltres.
Les quatre dissertations que vous avés jointes à vostre lettre m'ont surpris par leur matière et par leur stile et j'ay esté ravi de voir le progrès qu'en si peu de temps vous avés fait en une profession honnorable à laquelle vous ne vous estiés aucunement destiné, grand argument de la flexibilité de vostre esprit et du grand jugement dont vous sçavés diriger toutes \os enti-eprises. J'approuve que vous formiés un volume de ces pièces pour Tilluslration de cette matière de droit que M' Boeder n'a fait que toucher du doigt dans sa Notilia Impmi^ qu'il me donna en la donnant au joiu- et cela ne servira pas peu à l'establissenient de vostre réputation en ce genre d'estude et à l'affermissement de vostre fortune à l'égard de vos magistrats et nobles citoyens. Je ressentiray comme je dois le bien que vous y dires de AP' de Peyreu " et Gassendi dont la mémoire me sera tousjours précieuse.
Quant à l'exemplaire de ce professeur Saxon qui contient son nouvel Art des nombres qu'il suppose estre celuy de Pylhagore et qu'il prétend avoir ressuscité, je n'y suis pas assés instruit pour juger si cette vieille nouveauté est solide et aussi utile au Public qu'il le prétend et j'en altendray le jugement des experts en ce point d'arithmétique. Je ne laisse pas de louer son inlention et la charité qu'il en a voulu faire au genre humain quand mesme il se seroit abusé dans ses mesures, Ge que je crois est que, qiiel-
' Le nom de cet hébraisant no se Irouve ni dans le Moréri ni dans nos autres recueils biograpliiques.
^ Je rélabiis ainsi un mot qu'on ne peut guère lire autrement que Manlissa. M. Marty-Laveaux se demande s'il ne faut pas chercher plu tôt dans le mot
CHAPELAIN. U
Manlissa le titre plus ou moins altéré du hvre.
^ Nutitia sacri impcrii romani (Strasbourg, in-8").
* C'est ainsi que Chapelain, accablé par l'âge, écrit — déficiente manu — l'illustre nom de Peiresc.
que justes qu'elles puissent estre, il y a peu d'apparence que le monde accoustumé depuis tant de siècle à sa manière de conter par de'cades, se re'solve à prendre cette méthode de tétrarchie pour ses supputations , le commun du monde et les gens de commerce du moins, car pour les mathématiciens je n'en dis rien. Je vous suis obligé de l'envoy que vous m'avés fait de cet ouvrage que je fera y voir à nos curieux el aux gens capables, afin d'en avoir leur sentiment dont je vous rendray conte.
Cette lettre est la 3' que je vous escris par M' Velser' que j'appris, hier, de luy qui ne vous en avoit encore envoyé aucune. Je l'ay présenté à M' Ménage qui l'a très bien receu. Il m'esprouvera tousjours tel que je vous ay promis et à luy aussi. Assurés l'en et me croyés inviolablemenf . Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce vi' septembre 1673.
J'apprendray volontiers le sujet de la note d'infamie du P. de M."' et le liendray secret.
DLXXXIV.
AM. DEMEDOIN,
CO:«SEILLEIt AD SENESCHAL DE TOLOIE (si>) . À TOULOLZE {sic).
Monsieur, j'a vois sceu par M' de Hericourt l'indisposition qui vous a travaillé si long temps et sceu par luy mesrae qu'elle vous avoit osté toute liberté de converser avec vos amis soit de vive voix, soit par le commerce des lettres, ce qui, outre le déplaisir que j'avois de vostre mal, m'en donnoit beaucoup de ne pouvoir vous le tesmoigner par moy mesmo ni vous donner de mes nouvelles et de celles de nos amis. Je loiie
Dieu de vous avoir mis désormais en estât de reprendre vos erres anciennes et de chercher et donner réciproquement la consolation de la correspondance que vous gardiés avec les sçavans de vostre connoissance sur les productions d'esprit et les ouvrages d'érudition qui paroissoient de temps en temps au jour, surtout avec M' Heinsius duquel vous avés voulu resveiller le prétendu endormissement par la lettre que vous m'avés envoyée pour luy. Mais , Monsieur, vous qui avés sceu la rupture entre les Hollandois et nous, n'avés pas conceu (pie tout commerce est criminel avec l'une et l'autre nation et que les Muses mesmes, toutes divines qu'elles soient, ne sont pas excejjtées de la rigueur des peines ordonnées aux conlrevenans. C'est ce qui nous a fait rompre à noslre ami et h moy toule communication par escrit depuis dix huit mois et que nous ne renouerons que quand le (lo=tin aura donné la paix aux deux peuples, lacjuclle semble s'éloigner de plus en plus par la marche des trouppcs impériales vers le Khin en faveur des Balaves et la déclaration des Espagnols qu'on n'attend (jue l'heure qu'ils facent pour empescher celle République de périr. Je n'ay rien sçeu de M' Heinsius que par bricole, qu'il a esté, l'année précédente, longtemps à Pnderborn avec l'Evesque du lieu , |)uis à Mayence , puis à Cologne et les livres qu'il ni'avoit achetés envoyés se sont perdus par les chemins. Ainsi vous voyés que votis luy avés escrit en vain, el que je ne luy rendray vostre lettre que la guerre ne soit finie. Il Iravailloit à son Virgile pour l'offrir au Roy avant la rupture.
Gronovius avoit prest, avant sa mort, son Tacite. Quand il est rnort,on m'a dit que ses enfans n'avoienl pas laissé de le publier en Hollande avec sa dédicace pane-
' Sans doute quelque parent du célèbre historien el philoloijue Marc W'eiser ou Velser (né en 1 558 à Augsbourg et niorl en i6oi). — ' J'ai vainement cherché quel pouvait être ce religieux.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
gyrique du Roy, mais il n'en est venu icy aucun exeni])iairo. Grœvius a publié les commentaires de Torrentius et de Casaubon sur Suétone, l'édition duquel il a accompagnée de ses notes et de celles de plusieurs autres. Un babile Saxon a publié un abrégé de la science des Nombres qu il prétend estre celle de Pylbagore du Quaternaire et il assure l'avoir ressuscitée, posant pour certain qu'elle est plus seure que nostre façon de conter par décade pour toute sorte de supputations aritbmetiques et astronomiques. C'est tout ce que je scoy d'est rangers.
Icy on a imprimé sans nom d'autheur ni de typograpbe un livret de droit canon sous le titre d'abbé commendataire qu'on supprime tant qu'on peut pour l'interest qu'y ont le Pape et le Roy. L'abbé de Villeloin' y a respondu que bien que mal, mais ils ont eu le malbeur tous les deux d'estre estouffés dès leur naissance et je n'en ay veu que le premier.
Je suis, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce vin" septembre 1678-.
DLXXXV.