À M. L'ABBÉ GAYET
X CHALONS SUR 5IAKNE.
Monsieur, je n'escris jamais à mes amis par simple compliment et seulement pour nourrir le commerce. Je n'en ay ni le loysir ni la volonté et toutes les paroles vaines me sont odieuses et cboquent les maximes de ma philosophie. Le solide m'occupe uniquement et je prens volontiers sur mes allaires, sur mon âge et sur mes devoirs le temps de communiquer de choses réelles avec ceux qui croyent que j'en suis digne et qui en sont dignes aussi. C'est ainsi que j'en usois avec M' de Balzac duquel j'ay quatre ou cinq cens lettres ^ toutes de matières dont il vouloit estre éclairci par moy et où il avoit interest sans que jamais, dans une si longue correspondance, il se soit perdu une parole entre nous. Je donnois ce soin là à son amitié sincère et à la confiance qu'il avoit en ma candeur et en ma sincérité. Vous le pouvés avoir veu dans le premier volume de lettres sur lequel il a fini sa vie, dans le dessein de
' lAIichel de Marolles était alors âgé de soixantetreize ans.
* Le lendemain. Chapelain écrit à M. d'Héncourl(f° ^18) : «Je n'ay besoin d'aucune excuse de la dilalion del'envoy du travail do M' de Moutagul dont il a voulu honuorer le poëme de la Pacelle en s'engageanl à le traduire. Les vers héroïques requièrent du temps et de la méditation avant que le sage poète en puisse estre content et se hazarde à se laisser aller. Je sçay qu'en vaut l'aune et en puis tesmoigner par mon propre exemple qui justifie assés par ma tardiveté à en laisser paroistre l'original dans la juste crainte de l'exposer à l'envie, moins retouché et plus imparfait qu'il n'a paru, et pcut-eslre seroit-il encore dans l'ombre de mon cabinet si le commandement du Prince qui s'y intercssoit ne ni'eust point obligé à le mettre au jour. C'est la principale raison qui me retient de donner sa seconde
partie faille à la vérité, mais non pas aussi achevée que je le voudroid, quand le tumulte des tambours et des trompettes ne me feroit pas craindre que la mienne demeurast estouffée par la violence de leurs sons. . , M' de Bezons est de retour à Paris, mais nous ne l'avons point encore veu à l'Académie. A la première rencontre je luy feray sçavoir combien je vous estime et vous suis acquis serviteur. Je ne connoissois point M' d'Arlaut et n'avois appris sa mort que pai M"' de Modon qui m'en a paru très afïligé comme d'une perle signalée qu'il a faille el avec luy toute la province. Je les plains tous deux et sens avec douleur que la Fiance perde ainsi toutes le; lumières l'une après l'autre et que nous demeurions dans ce val de misère presque esseulés. ..v ' Combien de lettres de Balzac à Chapelain ont été perdues et combien de regi-ets doit nous causer une telle perte!
io5.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
publier les autres comme l'image de ses véritables pensées qu'il respandoit en seurelé dans mon sein et il vouloit que l'on connust le vray estât de son âme, ayant depuis nostrc connoissance renoncé à ce stile ambitieux qui luy avoit tant donné de réputation, et qu'il avoit enfin reconnu estre plustost de déclamation que de véritable éloquence.
J'ay tousjours traitté de la sorte avec ceux qui ont désiré que je les aimasse. Quelques uns me sont escbappés qui demandoient de lascbes complaisances pour me payer de raesme monnoye et que j'en ay soulTert la perte sans regret, n'estant ni propre ni à llatter ni à estre flatté. Ceux qui me sont demeurés me sont fidelles et n'attendent rien de nioy qui puisse cabrer ma délicatesse de ce coslé là , trouvant d'ailleurs en moy tout ce qu'ils en peuvent désirer de juste condescendance à leurs souhaits ou besoins.
Je m'apperçois que toute celte explication de mon humeur franche est d'une estendiie un peu longue, mais j'ay esté bien aise de me desployer à vous dans ce commencement de noslre amitié afin que vous fissiés là dessus vostre conte et que vous vissiés si vous vous en puissiés accommoder à ce prix là.
Par ma précédente ' vous avés veu ce qui u)"avoil fait retarder à vous respondre.
Par celle cy je vous diray que je suis bien aise de vostre prochaine guérison, que la campagne qu'on vous a conseillée vous remettra en estât de suyvre vos inclinations studieuses et philosophiques. Ménagés la sagement afin qu'elle dure et souvenés vous qu'à moins d'une teste de fer on ne pénètre point dans les mystères de la nature. J"admire et loue Dieu de m'avoir laissé vivre si long temps dans un corpuscule* aussi foible que le mien et de m'avoir fourni le courage et la vigueur d'entreprendre et d'achever une aussi longue carrière que celle dont, de vostre courtoisie, vous m'avés dit tant de bien. Tout infirme que je suis, je vis encore, mais tout prest à partir quand la trompette sonnera et que la marche sera ordonnée.
De Paris, ce xvi oclobre 1678.
DLXXWI.
A M. LE COMTE GRAZIAM,
COSSEILLBR D'ESTAT ET SECRETAIRE DU DUC DE MODÀKE . À MODKNK.
Monsieur, j'avois veu dans la lettre de M' l'abbé de Rezini l'embarras où vous avoit mis la répugnance de M' la Princesse de Modene ' au mariage de M' le duc d'York *
' Dans celte lellre, datée du aO septembre (f 4 19 v°), Chapelain recommandait à son nouveau correspondant d'éviter les excès de travail, lui disant : f Souvenés- vous du précepte qui veut que l'on garde mesme l'ii sapientia moditm.-^ Chapelain continuait ainsi : «Après que vous serés bien remis, nous raisonnerons à noslre aise et sans rien bazarder. La portée de l'esprit humain a ses mesures et ses forces limitées. Les Anciens l'ont connu et y ont prescrit des bornes à ne les point outrepasser. Noli, ont-ils dit, altum sapere , sed time. Les Icares, les Phaélons ont fait de déplorables cheules par leur présumplion. Pour moy, je vas tousjours lorre f'i
terre de peur de tomber de trop haut. Ji- vous exhorte à. en user de mcçmc ol demeure, Monsieur, voslre, etc.-'
- M. Littré, sous le mol corpuscule, cile un siHil écrivain du xvn° siècle, Fénelon, et trois du xviii'. Voltaire, Ronnol et Bernardin do Saint- Pierro.
^ Laure Marlinozzi, nièce du cardinal Mazarin, veuve, depuis 166a, d'Alphonse IV, diu de Mo.lène.
* Le duc d'York était le fils de Charles 1" et d'Henriette de France; il était né le ai octobre i()."i3 et devint roi d'Angleterre, sous le nom de Jacques II , le 1 0 février i()8.").
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
et le soulagement de vostre inquiétude par le consentement qu'elle y avoit enfin apporté' et cela eust suffi pour calmer la peine que cette résistance me donnoit pour l'interest de la Princesse, celuy des deux Couronnes et celuy de la Religion. Mais vostre courtoisie m'en a voulu donner avis par vous mesme, sçachant la part que je prens aux avantages de cette glorieuse maison . de quoy je vous suis extrêmement obligé.
Je suis bien [aise] que Tordre que receut M' d'Angeau d'aller au nom du Roy solliciter cette grande affaire vous ait fait connoistre sa personne et son mérite et que vous en ayés esté si bien -convaincu. C'est un des plus sages, des plus polis et des plus babiles de nostre Cour et l'un de mes amis particuliers. Ce que vous me mandés de vos entretiens sur mon sujet m'a apporté une extrême joie et son tesmoignage me servira auprès de vous pour vous confirmer dans la trop bonne opinion que vous en avés
Je vous renouvelle le remerciment des deux livres Espagnols sans en rien diminuer pour ce qu'ils peuvent avoir de moins parfait. Ce que j'y considère le plus, c'est qu'ils me sont une marque assurée du plaisir que vous prenés à me foire des grâces et des circonstances agréables dont vous les accompagnés. J'en ay tout le ressentiment que je dois et demeure. Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce xvi octobre 1678.