À M. LE CHEVALLIER OTTAVIO FERRARL
PBOFESSBlii HOSNORAIBE,
Monsieur, j'ay eu un très grand sursaut en lisant dans vostre dernière ]e renouveliejnent de vostre fluxion dont je vous croiois délivre' pour longues anne'es encore, au grand bien des bonnes lettres et à la grande satisfaction de vos cordiaux anais. Celte fièvre qui n'a point eu de suite me soulage un peu et me fait espérer qu'avec voslre bon régime et la tranquillité de vostre ame, vous vous en lirerës d'autant que lan passé, que vous aurés moins de commerce avec ces M" qui vivent de la mort des bommes et qui ne sont rien moins ([u'Hippocratiens. Une des parties de vostre dielte doit estre l'abstinence de la lecture et beaucoup plus de la profession publique qui exerce ti'op les poulinons et attire le rbeuine sans remède. Mon très cber ami Gassendi, quelque sage qu'il fut dans sa conduite, en conlracta l'inlemperie' qui nous en a privés'. Vous ne devés pas estre moins précieux à vos clarissismes qu'il nous l'estoit et je ne doute point que, pour vous conserver comme le Palladium de son Académie et Ibonneur de leur Piépublique en ce genre, ils ne vous défendent par un décret du Sénat de plus bazarder une sanlé si nécessaire au public,
vous renfermant dans les exercices de vostre cabinet où l'agitation du corps n'aura point de part et où le seul esprit aura de l'employ pom- la production de ses ouvrages. Vous aurés infailliblement toutes les voLx pour ce décret, et quand il n'y auroit que le tesmoignage de M"^ Battista Nani^ il sufllroil seul pour faire tomber d'accord tous ces autres M", de la justice, de la nécessité de le faire en vostre faveur, sans que cela puisse tirer à conséquence.
J'ay senti un plaisir extrême d'apprendre par vostre lettre que vous le mettiés à la teste de vos patrons et amis, aussi bien que j'ay senti de la confusion de me voir mis par vous d'égal dans la considération que vous faites de luy, sinon pour la tendresse, au moins pour l'appuy. Je sors présentement de la lecture de son admirable bistoire qui m'a laissé une impression de son mérite à ne luy comparer aucun des écrivains modernes pour la solidité, gravité, pénétration , liberté, jugement, éloquence, vérité, demeslement dinteréts et toutes les autres parties d'un bistorien qui se permet toutes choses et qui [ne] s"en permet que de justice et très clairement justifliées. Je me resjoùis avec vous de cette illustre habitude que vous avés avec un si grand personnage qui honnore son pais et son siècle et qui n'en doit rien aux Guicciardins et aux Da\iles, queltjues excellentes qualités qui ayent establi leur réputalion et quelque estime que jeu face. J"y reconnois le slile ancien des Tbucidides, des Xénophons, des Salustes,
' C'est un terme de rancienne médecine, signifiant la mauvaise constilution des humeuis du corps. M. Liltré a retrouvé le mol dans une «0médie de Molière {le Malade imaginaire) et dans une lettre de M"'' de Sévjgné (lettre du iG février 1C80).
^ Chapelain est le seul , si je ne me trompe, qui lasse de Gassendi un martyr du professoral. Voir
sur sa mort, allribuée par les uns aux auslérilés du carême, par les autres, et plus vraisemblablement, aux treize saignées de ses médecins, la Vie de Pierre Gas.tendi, .par Bougerel (p. io8-ii 1), les Documents sur la vie de Gassendi {p. aS).
3 H a été déjà question de cet homme d'État, de cet historien, dans la lettre CXLI du présent volume (p. 226).
(les Tiles Lives, des Tacites, et, en le lisant, je me sens transporté à ces âges lieurenx où la prudence et la liberté condnisoient la plume des viays politiques et dos vrays champions de la vertu.
Je ne voy (pie vous qui puisse succéder à son travail et le suyvant sans émulation, si vostre santé vous le permet, vous donnerés un second chef-d'œuvre historique dont la matière , estant le règne de nostre monarque , ne sera pas moins rare et pleine de grands et merveilleux évenemens à vous rendre aussi admirable par vostre sujet que par le stile dont vous le scaurés traitter et avec d'autant plus d'avantage que Tidionie latin en a sur la langue vulgaire.
<ionsolés-vous, au reste. Monsieur, de rimj)u[ talion] de vostre moine historien. Son livre, à mon avis, est tombé dans l'oubli, n'en ayant point ouy parler depuis que je l'eus envoyé à M' Colbert et quan<l . à l'arrivée du Roy, il l'auroit présenté à S. M.. je suis comme certain que S. M. ni M' Son Ministre n'en auront pas leu une ligne. Ils ont bien d'autres affaires à desmesler. Sans vous en chagriner, donc, songes seulement à m'ordonner de vous recouvrer le livre que vous désirés que je vous envoyé et vaqués uniquement à vostre santé qui minquiete plus que ne vous peut dire. Monsieur, vostre , etc. '
De Paris, ce xiii octobre 1073'.
' Ferrari, dont la sanlé inquiétait Chapelain, devait vivre encore pendant près de dix anm-es, jusqu'au i6 mars 1682.
- C'est ici la dernière lettre du recueil Sainte- Beuve. Chapelain, quelques jours plus tard, élait si gravement malade, que M"'° de Sévigné écrivait à M"" de Grignan, le i3 novembre (t. III de l'édition de M. Ail. Régnier, p. 376) : tfM. Chapelain se meurt : il a eu une manière d'apoplexie
qui Tempécho de parler; il se confesse en serrant la main; il est dans une chaise comme une statue : ainsi Dieu confond l'orgueil des philosophes.» Le i5 décembre, M"" de Sévigné annonce à sa fille [ibifl,, p. 3i8) que Boileau tresl attendri pour le pauvre Chapelain-". L'auteur de la Pucelle résista plus de deux mois encore à la maladie et ne mourut que le a a février 167/i.