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Monsieur, vous avés d'autant plus dobligation à M' de la Menardière du soin qu'il a pris de m'envoyer vos remarques sur Malherbe \ ([u'il s'est déclaré mon ennomy j)ar un libelle imprimé contre la Piicellc au temps mesme que par mes offices anciens et nouveaux j'avois sujet de conter sur luy comme sur un de mes amis des plus fidèles'. J'ay esté bien aise de vous articuler cecy afin
douaisienm.i) Le recueil des poésies d'Angelinus Gazœus a eu de nombreuses éditions : Pj« hilaria variaque carmina (Douai, 1617, 1O19; Lyon, 1628; Anvers, 16^9; Reiras, iG/18; Londres, 1657). M. Gustave Rrunel a donné (chez Gay, Genève, 1 868) une nouvelle édition d'une vieille traduction de ce recueil : Les pieuses récréations du Père Angelin Gazée, Jésuite, mises en français par le sieur Remy, Rouen, i63o. Réimpression textuelle à 100 exemplaires avec une notice bibliographique par Philomnesle Junior.
' Remarques sur les œuvres de Malherbe (Saumur, iG6o, in- 4°). Ces Remarques ont été réimprimées avec de nouvelles Remarques tirées des Œuvres mêlées (1696, in-12), dans l'édition dont voici le titre : Les œuvres de François de Malherbe avec les observations de M. Ménage et les remarques de M. Chevreau sur les poésies (Paris, Cousteiier, 172a, 3 vol. in-12). L'éditeui- annonce que les Remarques de Chevreau
que vous luy sceussiés plus de gré de lexéculion de vos ordres , ce qu'il n'a peu faire sans se faire une fort grande violence , veu Testât oii il s'est si peu raisonnablement mis avec moy. Or comme son action a son mérite, du moins auprès de vous, je vous la laisseroy reconnoistre lorsque vous le remercirés de sa diligence et que vous luy ferés sçavoir que je vous en ay donné avis. Mais si je n'ay point de grâces à luy rendre pour cela , j'ay un très grand remerciment à vous faire d'un ouvrage si digne de vous et si fort au dessus de moy. Bien que je l'aye receu pendant une fièvre continue qui m'a pris depuis douze jours et dont je ne suis pas encore quite , je n'ay peu mempescher de me le faire lire , et si l'attention que j'ay eiie à en considérer les beautés n'a pas avancé ma guérison, le plaisir qu'il m'a donné n'a pas peu servy à adoucir ma peine et m'a fait trouver de fort heureux moments dans de très fascheuses heures de souffrance.
Cette crilique, Monsieur, est la plus honneste qui se puisse faire. Elle ne va point à
R no sont pas moins estimées des savants que les observations de ^L Ménage. ?;
- Chapelain garda toujours sur le cœur le libelle de son confrère: Lettre du sieur de Rivage, contenant quelques observations sur le poème épique de la Pucelle (Paris, i650, in-ti"). Voir (Bibliothèque Nationale, fonds français, n° 18,069). dans un volume in-folio de Mélanges donné à cet établissement par l'abbé d'OIivet, le 10 juillet 1761, récrit de plus de dix pages intitulé : Lettre de M. Chapelain à M. de la Mesnardière. Chapelain , qui fit circuler cette pièce sous un pseudonyme, y mallraite fort son critique et s'y loue lui -même à outrance. Je ilis pseudonyme, car je suppose bien que cette lettre est la même que cite M. Rathery ( Bulletin du Bibliophile de 1 863 , p. 375) sous ce titre : Réponse du sieur de Chasteaugaillard ou de la Montagne au sieur du Rivage, où sont ses observations sur le poème de la Pucelle.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
diiuinuer de l'honneur dun si grand homme , elle ne va qu'à inslruire le monde par l'exemple de sa fragilité et à éviter quelques pas dangereux où il a bronché. Vostre ordre et vostre division m'ont semblé bonnes; vous avés commencé par les mots et par les phrases que vous avés creu dignes d'estre reprises. Vous avés finy par les conformités qui se trouvent entre quelques unes de ses expressions et de celles des anciens et des modernes, soit que cela soit arrivé par rencontre , soit que cela soit arrivé par imitation, et vous avés fait tout cela avec tant de modération d'esprit que les plus aveugles partisans de cet aulheur, non pas mesme nostre cher M' de Gomberville\ n'auront pas le moindre sujet de s'en plaindre. .le voudrois seulement que vous n'eussiés point examiné les Larmes de saint Pierre, lesquelles il m'a désavouées luy-mesme comme un avorton de sa jeunesse \ En effet elles ne sont pas comprises dans l'édition principalle de ses œuvres, et il pourra sembler à ceux qui ne vous connoissent pas bien, que vous Taures voulu condanner en ce qu'il avoit desja condanné. J'eusse voulu laisser ces vers là à sasser' au commentateur dont vous me parlés, qui, suyvant son humeur, ne le veut commenter que pour le reprendre*.
Ce que j'aurois peu souhaitter de plus pour l'instruction du public et pour vostre propre gloire, c'est que vous eussiés examiné s'il avoit satisfait à l'art dans le dessein aussi bien que dans l'exécution , et si celte partie si essentielle et si élevée au dessus de tout le reste avoit esté maniée aussi heureusement que l'autre. Vostre sçavoir si exquis et voslre jugement si épuré se fust donné le plus beau champ et le plus glorieux du monde. Mais peul-estre i'avés vous fait dans cette suitte sur ce mesme autheur depuis l'impression des llemarques.
Je vous suis très obligé du conte que vous me voulez bien rendre de vos estudes présentes, et vous m'avés ravy du grand fonds que vous avés amassé pour vos projets à venir. Je suis au moins fort assuré que quand vous laisserés voir des dissertations sur des matières sçavantes, vous suyvrés plustost l'exemple de Balzac que celuy de Gostar et que vos allégations seront plustost des preuves et des lumières pour les endroits douteux et obscurs et non pas des piles de lieux communs qui ne sont que jettes sur le papier pour dire qu'on a bien leu, et pour se faire admirer de la nation pédante ou des ignorans de Cour, sans qu'aucun soit nécessaire ni ne contribue
' Marin Leroy de Gomberville avait alors une soixantaine d'années. Il mourut quatorze ans plus tard (lijiiin i67''4). Voir sur cet académicien la lettre CCCLIV du tome 1" de notre recueil.
- Les larmes de Saint Pierre, imitées du Tansille. Au Roi. (Paris, 1687, in-i°.) Souvent réimprimé, soit isolément (1596 et lôgS), soit dans divers recueils (1099 à 1608), ce petit poème a été inséré par M. Lud. Lalanne dans le tomel" des Œuvres complètes de Malherbe ( 1862 , p. 4- 18). rr Malherbe, 51 dit Ménage, rfit ce poème étant encore fort jeune. Il n'est pas si poli que ses autres ouvrages, et j'ai souvent ouï dire à M. Guyet et M. de Racan que l'auteur le désa-
vouait. Cependant on ne peut nier qu'il n'y ait beaucoup de belles choses."
^ Sasser, pris dans le sens métaphorique d'examiner, discuter, a été signalé seulement par M. Litlré dans les Eloges de Mairan et dans les Nouveaux lundis de Sainte-Beuve. Les deux écrivains ont employé les deux mots: ril sasse et
CHAPELAIN
* Ce commentateur est Ménage; son commentaire parut pour la première fois dans les Poésies de M.de Malherbe (Paris, Th. JoUy, 1 666, in-S"). Chevreau, dansses Œuvres mêlées ( p. 1 o3) , accuse Ménage d'avoir pillé son manuscrit. Ce n'aurait été ni le premier ni le dernier plagiat de Ménage. j3
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
rien à l'illustration du sujet. Cela est bon seulement à nos gens de mémoire qui sont les pires nourrissons des Filles de Me'moire, et dont lame ne seroit rien du tout , si la mémoire leur manquoit.
Un vray comnientateui*, un vray critique est ce M' Le Fevre que vous me loties avec tant de raison. Il prend les choses j^er el cabo, par le bon bout, il en déterre les principes, il en tire les conséquences justes, il agite , il résout , le flambeau de la i-aison à la main , et secondé d'une fine logique qui ne luy souffre pas perdre son objet de veiie et se déterminer sur luy que sur bons gages et à bonnes enseignes. Ce peu que j'ay veu de luy, qui est seulement son Peregrinus et sa dissertation sur le passage de Josèphe, marqué dans ma précédente, m'a laissé cette haute opinion de luy. J'espère que, quand j'auray veu le reste que vous m'avés donné par inventaire, cette opinion augmentera, et cest un régale que je réserve pour ma convalescence, de laquelle je ne désespère pas, bien quil y ait encore un long chemm à faire devant que d'avoir attrapé ma santé.
M' Le Fèvre ou vous ne pourriés-vous point fournir à nostre cher .M' Ileinsius quelques secours de manuscrits d'Ovide, pour en enrichir son édition? Vous sçavés qu'il en seroit reconnoissant et que ingénue et grate profiteretur per qiios profecisset. Il ne me reste plus qu'à solliciter auprès de vous la publication de ce que vous avés de prest à donner et de vous remercier de tout mon coeur de la place honnorable que vous m'y assignés, aussi bien que de celle où je me suis trouvé en vos excellentes remarques.
Si vous voyés quelquefois M"^ le marquis de Ghandenier et Madame de Bourneuf, faittes moy la grâce de les assurer de mes
respects et me croyés tousjours, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce xiiii septembre 1660.