‹ Lettres. PubliéesChapitre 30 sur 309 · LU · texte numérisé non relu

LU

À M. HEINSIUS

SECRÉTAIRE LiTIN DE MBSSIBDBS LES ÉTATS . À LA HATE.

Monsieur, trois jours après ma dernière response je tombay malade et il y a tantost un mois que je suis aux mains avec la fièvre et le rheumalisme sans que je me sois peu encore desfaire que de la première, l'autre m'exerçant encore fort rudement, mais sans péril et moins qu'il n'a fait jusques à cette heure, de sorte que vous me devés conter pour guéry, lorsque M' Boulliau vous rendra cette lettre avec le paquet dont il y a long temps qu'il s'est bien voulu charger. Elle sera plus courte que mes précédentes et vous profilerés de mon indisposition qui ne me laisse ni la force ni la liberté de vous la faire plus longue, et de vous estourdir de mon caquet.

Tout ce que vous me ditles dans celle que je receus, il y a quatre jours , du xv, sur le succès de radaire de M' Ménage est digne de vostie équité naturelle et de la grandeur de vostre sens. Son malheur ne devoit pas estre la punition de sa faute, mais sa propre iaute par son énormité portant d'ailleurs son chastiment avec elle par le blasme général qu'elle luy a attiré et par le bruit qu'en fait la Renommée, dont les registres ne reçoivent point d'arrests cabales', et qui prononce sans faveur sur les bonnes et mauvaises actions des hommes. Ceux là niesme qui l'ont sauvé de l'amande honnorable en ont encore plus mauvaise opinion que ceux qui l'ont voulu perdre, et disent sur l'air

' Le mot cabale ne se rencontre pas ailleurs. C'est par une grande hardiesse de style que Cha-

pelain appelle airesis cabales des arrêts dictés par la cabale.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

du bureau ' que c'est un nom diiïamé qui ne se relèvera jamais de sa cheule. Dieu le veuille bien amander puisqu'il n'y a eu personne en terre capable de le faire, quelque charitable soin qu'on en ait pris depuis tant d'années qu'il agit en cheval eschappë! Je dirois aussi qu'il le console, s'il ne s'estoit desja consolé par l'imagination creuse qu'il a et qu'il publie d'estre sorty de ce mauvais pas à son grand honneur, prétendant avoir convaincu le Parlement qu'il nentendoit pas le latin et que le Togas viles ne le regardoil point, mais les courtisans seulement, omnigenos proceres'. Je n'interpose point mon jugement là dessus, mais je vous demande le vostre. Vous sçavés sans doute le latin autant ou plus fidèlement que luy et je vous en croiray un peu plus que luy. On monstre au Palais une lettre d'un advocat de son pais où toute la question est examinée, et pour ce particulier l'advocat ne semble pas de son opinion que ces Togas viles visent à autre chose qu'au parlement.

' L'expression l'air du bureau, employée pour indiquer les dispositions des personnes ciiargées d'une aflaire, n'a été signalée par M. Littré que sous la plume d'un seul des contemporains de Chapelain, le cardinal de Retz {Mémoirea).

- Dans la protestation déjà citée, Ménage me paraît justifier très bien l'application du mot t;!- Jps togas à de lâches courtisans. Chapelain est ici un juge prévenu. M. Rathery a signalé {Bulletin du Bibliophile de i863, p. 875), parmi les manuscrits laissés par Chapelain à ses héritiers, une lettre en forme de récit de ce qui s'est passé au Parlement sur l'élégie latine de M. Mé nage et une lettre apologétique pour le sieur Chapelain sur son différend avec M. Ménage.

' Souvenir du scribendi cacoethes de Juvénal.

* Le mot repassade manque à tous nos dictionnaires.

^ On possédait cette édition dès l'année suivante : Senecœ Tragœdiœ , cum nofis (Leyde, 1661, in-8°). Jacques Gronovius perfectionna le travail de son père : Senecœ Tragœdiœ, cum notis

Mais c'est trop de celte impertinente matière.

J'ay beaucoup de joye que M' Gronovius se tienne obligé du conseil que j'ay donné à son jeune allié touchant sa démangeaison poétique \ J'espère qu'il suyvra ce conseil et qu'il s'appliquera à une estude où il géra plus né qu'à celle-là, et où ses progrès seront plus seurs et plus utiles. Vous m'apprenés agréablement que ce rare personnage a donné une repassade* à Sénèque le Tragique et que l'édition de son travail s'avance et verra bientost le jour \ Je m'attens bien de voir cet autheur vengé des négligences et des béveiies de Delrio "^ et de quelques autres qui l'ont laissé, en le maniant, plus sale qu'il n'estoit auparavant. Je persévère dans le sentiment que je vous ay tesmoigné de Valerius Flaccus et de Silius Italicus et acquiesce à tout ce que vous m'en dittes encore. Pour le dernier, comment traitterés-vous les Crepundia de M' vostre père'? Vous trouverés-vous souvent de

Jo. Fred. Gronovii et variorum (Amsterdam, 1682, in-8°). Les notes des deux Gronovius ont été réimprimées dans les éditions de 1713, de 1728 et même de 1819.

•^ Martin-Antoine Delrio, né à Anvers en 1 55 1, fut reçu docteur à Salamanque en i^jti, devint vice-chancelier et procureur général au Conseil souverain de Brabant, se tît jésuite à Valladolid en i58o, enseigna l'Écriture Sainte à Douai, à Liège, à Salamanque, etc. , et mourut à Louvain en 1 608. L'édition si vivement critiquée par Chapelain est celle-ci : Senecœ Tragœdiœ X, cum commentariis. Ex bibtiotheca M. Ant. Delrio (Anvers, Chr. Plantin, 1576, in-^°j. Celte édition fut réimprimée à Anvers en 1 588 -1 58g dans le format in-8°, avec de nouvelles notes de Fr. Raphelenge et de Juste Lipse. Le commentaire de Delrio , que le Manuel du libraire appelle un «savant commentaires , a été conservé en partie dans l'édition de 1728 (2 vol. in-/i°), à côté des notes intégrales de Gronovius.

' Crepundia signifie claquet, hochet bruyant.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

semblable avis ou davis contraire, ou si par respect vous ne toucherés à rien de ce qu'il a touché? Je voudrois qu'à l'un et à l'autre de ces poètes vous fissiés une préface discourue où vostre érudition se fist voir, avec ce que vous pensés de leurs desseins et de leur art à les conduire. Il n'y a rien qui face plus d'honneur à lui autheur et à un explanateur '.

Je vous rens mille grâces de vos nouveaux offices auprès de M' nostre ambassadeur, et, quoyque vous vouliés dire, je croy vous devoir la meilleure partie de la bienveillance dont il continue de m'honnorer. Je recevray avec respect le livre que M' Huggens me doit apporter de sa pari et le niettray au lieu le plus éminent de ma petite bibliotèque pour la parer d'un si noble ornement et qui me vient d'une si noble main.

Vous me mandés bien que nostre amy a donné son apologie du système de Satiu-ne contre l'ignorant lunetier Eust<ichio de Divinis ou plustost contre ce Faber Honnoratus, Jésuite, qui luy a preste sa plume afin de se pouvoir loiier luy-mesme sous le nom d'autruy et produire de tous les systèmes de cette obscure planette le plus ridicule et le plus extravagant, mais vous ne me mandés point s'il a achevé son traitté du pendule, et s'il ne nous l'apportera point

icy. Cette pièce n'y est pas moins désirée que l'autre, et l'une et l'autre ne peuvent qu'accroistre et que fortifier notablement la haute réputation de leur autheur. S'il est tousjours à La Haye, faites luy mille araittiés pour mo\ et l'assurés tousjours de mon zèle et de mon estime sans craindre de luy en dire jamais trop.

Vous ne me parlés plus de la proposition de vostre employ pour Suède. Cependant c'est une affaire capitale et un grand sujet de délibération pour vous. J'aymerois mieux que vous fussiés en possession et en exercice de cette charge de secrétaire latin de M" vos patrons. Elle me sembleroit plus utile et plus commode , sinon plus honnorable. Expliqués vous un peu là dessus, renouvelles auprès de M' nostre Ambassadeur les protestations de ma parfaille dépendance, confirmés M" Vossius. Viquefort et Gronovius dans l'opinion que je leur suis tout aquis et me croyés sur tous inviolableraent, Monsieur, vostre. etc.

De Paris, ce xxiii septembre 1660.

Lin.

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