‹ Lettres. PubliéesChapitre 3 sur 309 · À CHERBOURG · texte numérisé non relu

À CHERBOURG

Monsieur, ce n'est pas une légère perte pour moy que celle de la lettre que vous maviés fait la faveur de m'escrire sur les révolutions de la fortune de M' de Neiu'é '. mais vous l'ave's si bien reparée par celle que je receus ces jours passés que je la conte p]-esque non arrivée , et que j'en demeure à demy consolé. Vous pouvés penser que j'oy leu avec plaisir le bien que vous me ditles de nostre amy et la part que vous avés prise à son aventure, sachant comme vous le sçavés que je l'avois choisi entre mille pour luy procurer Ihonneur qu'il a eu et le poste

la bibliothèque Mazarine non conGée à Boulhau . diverses lellres écriles par ce dernier à Heinsius et insérées dans le recueil de P. Burmann : 5^/loges epislolarum a viris tlhtstribus scriptariim, Leyde, i 727, in-/i°, t. V, p. 596, 696, 098, etc. BouHiau, dans sa correspondance avec Heinsius, parle de plusieurs des personnages nion- (ionnés ici , notamment de Bigot et de Tambassadeur de Thou, et il donne à Chapelain cet affectueux éloge (p. 696 , lettre du 21 décembre 1657) : Celebri illi viro, Musat-um dedicato alumno , siiavissimo amico nostro.

' Les biographes nous apprennent que Jacques de Callière s'était attaché de bonne heure aux maisons de Longneville et de Matignon, qu'il fut gouverneur de Jacques de Goyon, comte de Torigny, lequel lui fit obtenir le commandement pour le roi dans les ville et château do Cherbourg, et qu'il mourut en 1697, investi du même commandement. Beuchot ajoute {BiogiajÂie universelle) que d'Alembert a quelque part appelé J. de Callière un homme d'esprit. Daniel Huet, évèqr.e d'Avranches, l'a traité bien mieux encore, l'appelant en ses Mémoires un personnage accompli (p. 92 de la traduction do M. Charles Nisard, Paris, i853, in-8°).

- Huet {Mémoires, p. 110) nous fait ainsi

qu'il a occupé auprès de nos jeunes princes \ Mais, Monsieur, quoyqu'en ce qui s'est passé , ses enneuiis ayent eu dessein de luy nuire par tant de mauvais offices qu'ils luy ont rendus et qu'en apparence il en ait ressenti des effets ruineux . je ne suis pas néantmoins de l'avis de ceux qui le trouvent malheureux pour le changement sm-venu en son employ, non seulement pour ce qu'il jouit désormais du port où son prétendu naufrage l'a jette, et qu'il se peut posséder en j)aix luy mesme. mais encore pour ce que ce changement n'est point un naufrage pour luy et que sa fonction estant d'instruire ces jeunes princes et les ayant conduits à une raisonnable connoissance des lettres . il pouvoil honneslement cesser de leur rendre ce service, d'autant plus que ses infirmités ne

connaître ce mathématicien , cet astronome : « Ce qui est ridicule et à peine croyable , c'est que ces noms de Michel et Neuré qu'il s'attribuait n'étaient pas ses noms de famille, mais des noms empruntés. Nous savons, en effet, par les Miscellanées de Chevreau, qui était son compatriote el fut son condisciple, qu'il était né à Loudun, en Poitou, que son vrai nom était Laurent Mesme, qu'il prononça ses vœux dans un couvent de Chartreux, passa trente ans à Bordeaux [plutôt trois ans] , qu'enfin , ennuyé de ce genre de vie et de son nom , il prit un masque, changea d'habits et vint à Paris sous le nom de Michel Neuré r. D'après le Chevrœana, c'est-à-dire les Miscollanées citées par Huet, Neuré aurait été trfils d'un gargolier d'un faubourg de la ville de Loudun. -> Jacques Moisant de Brienx donne au faux Neuré les prénoms de Marc-Antoine dans les cinq lettres qu'il lui adressa et qui ont été imprimées dans ses Epistolœ (Caen, 1670, in-8°). La plupart des biographes l'appellent Mathurin de Neuré, notamment les rédacteurs du Moréri, qui, dans un article très développé, donnent les plus curieux détails sur cet ami de Gassendi.

^ Neuré avait été chargé de l'éducation des deux fils du duc de Longueville, Jean-Louis- Charles d'Orléans, mort prêtre en février 169^ ,

LETTUES DE JEAN CHAPELAIN

luy permelloient plus d'y vaquer avec la raesme assiduité, et que d'ailleurs n'ayant point eu si long temps de coni()agnon dans sa charge il ne luy eust esté guère honneste d'y souffrir un supérieur'; qu'en se retirant d'auprès de leurs personnes , il ne se retire point de leur maison; que S. A. le tient tousjours au nombre des siens, luy domie un logement dans son hostel de Paris et luy maintient la pension honnorable qu'il luy a accordée avec tant de générosité, et qu'elle agrée les services qu'il se propose à luy rendre en d'autres matières glorieuses pour le Prince aussy bien que pour luy. J'ay esté bien aise, Monsieur, de vous expliquer mes sentiraens sur un sujet comme celuy là pris diversement du commun selon la diversité des génies et de vous déclarer les motifs que nous avons de ne

nous pas désespérer d'une si heureuse infortune.

J'ay eu de bien plus grandes occasions de douleur dans les sensibles perles que j'ay faittes depuis trois mois de quatre des plus excellens hommes de France chacun en son genre". Ce sont des playes sans remède que celles la, et pour lesquelles il n'y a point de cure non pas mesme, s'il faut ainsi parler, palliative \ Celle de M"' de la Luzerne '' est de cette nature et j'en ay plaint extrêmement tous ceux qui ont veu naistre ce soleil et qui l'ont veu mourir dans le plus beau de sa carrière lorsqu'il promettoit un jour le plus clair et le plus serain. Et pleust à Dieu que j'eusse esté en liberté de jetter quelques flem-s sur sa tombe! M. de Brieux\ qui m'en avoit si tendrement sollicité, n'eust pas esté refusé de si peu de chose et je

et Charles-Paris d'Orléans, glorieusement tué au passage du Rhin le la juin 1672. Chevreau prétend {Chenrœana, 1700, seconde partie, p. 296 ) que ce fut à la recommandation de M"" de Bourneuf, gouvernante des enfants de M. le duc de Longueviile, qu'il devint leur précepteur. On voit que Chapelain s'attribue tout le mérite de l'introduclion de Neuré dans l'hôtel du protecteur de la Pucelle.

' Ce supérieur élait Pierre Forlin de la Hoguette. Voir les Mémoires de D. Huet (p. 111, 1 1 2). On trouvera une note sur ce beau-frère de l'archevêque de Paris, Hardouin de Perefixo, dans les Mélanges historiques de 1878, Lettres de J.-L. Gjtez de Balzac , p. 819.

- Parmi ces quatre des plus excellens hommes de France, il faut compter assurément Antoine Leraaistre, mort le 4 novembre i658, à Port- Royal (voir la Mîize historique de Loret, édition déjà citée, t. II, p. 5.53; les Lettres de Guy Patin, édition Reveillé-Parise, t. III, p. 98), et il faut compter peut-être le sieur de Verderonne, mort dans le même mois (Muze historique, t. II, p. 555). Quant aux deux autres personnages, je renonce à les indiquer même approximativement.

" Pour l'emploi de l'adjectif palliatif. Chape-

lain se place entre d'Aubigné et Bossuet. Le mol, du reste, était déjà en usage au xiv° siècle, comme l'a fait remarquer M. Liltré {Dictionnaire de la langue française):

'' Daniel Huet {Mémoires, p. 91) mentionne comme un poète latin éminent Antoine Garabi de la Luzerne, qui naquit en 1617 à la Luzerne, près de Coutances, et mourut en 1679, après avoir publié à Caen, en i663, ses œuvres latines et françaises en prose et en vers. Il est probable que M"° de la Luzerne était la fille de cet écrivain.

5 Jacques Moisanl de Brieux, né à Caen, en 1 6 1 4 , fu t d'abord avocat au parlement de Rouen , et puis conseiller au parlement de Metz; il se retira ensuite dans sa ville natale, y fonda (1 65i) une académie qui devint célèbre, et y mourut en 167!. Il appartenait à la religion protestante. On s'est, de notre temps, beaucoup occupé de lui en Normandie; on a raconté sa vie, on a donné de nouvelles éditions de ses œuvres. Parmi ceux qui ont le plus contribué à rajeunir sa renommée, il faut citer M. de Beaurepaire, M. R. Delorme et M.Traver.-;. Déjà Huet,Segrais et Bayle nous l'avaient bien fait connaître. Nous retrouverons sourent son nom dans les lettres suivantes.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

me fusse honnoré en honnorant ce cercueil. Mais mes fleurs ne se trouveront pas à dire dans l'abondance de celles dont vous le couvrirés.

Quand jauray receu vostre histoire du Mareschal de Matignon ', je la liray avec autant d'attention que de plaisir et vous en manderay mon avis avec ma sincérité ordinaire, puisque vous le désirés, à condition toutesfois que vous n'y aurés égard qu'autant qu'il se conformera au vostre.

Pour mon amitié, il m'est si avantageux d'avoir part en la vostre, que vous pouvés y faire un fondement absolu. L'importance seroit qu'elle vous pust estre utile et que , par quelque effet considérable , je vous pusse lesmoigner que ce n'est pas seule-

ment en paroles que je suis, Monsieur, vostre. etc.

De Paris, ce 9 janvier 1669-.

' Ici laissons parler Camusat {Mélanges de littérature,p. 75):wCet ouvrage de M. Caillières a paru en 1661 à Paris, chez Courbé, in-folio, sous le litre d'Histoire de Jacques de Matignon , maréchal de France, et de ce qui s'est passé depuis la mort de François premier, jusqu'à celle de ce maréchal, arrivée en i5gy. Nous avons du même auteur le Courtisan prédestiné, ou le duc de Joyeuse, Capucin, in-8°. Il y a eu trois éditions de celle dernière hisloire, 1661, 1673, J689. M. de Caillières étoit maréchal de bataille des armées du roi.»

^ Le même jour. Chapelain (P 5, v°) écrit à M. de Brieux, conseiller au parlement de Metz, à Caen, lui disant: «Je suis 1res obligé à M" de la Luzerne de la trop bonne opinion qu'elle a de moy en matière de poésie, mais je le luy suis infiniment plus de ce qu elle a bien voulu me passer pour bonnes les raisons que j'ay eues de ne pas donnera vostre prière les petites rimes que vous m'aviés demandées pour l'adoucissement de sa si juste douleur.n II est, de plus, question dans celte lettre de M. de Gaillière et de «M' Savary,n auteur d'un poème de la Chasse du loup: t Quand il rencontrera quelque commodité d'aniy pour ni'honorer de la communication de son Poème , dit Chapelain , il m'obligera de la prendre pour ce que la voye de l'hostel de Longueviile esl la

A M. GODEAU

EVESQDE DE VENCE ^,

À AIX-EK-PROTENCE.

J'ay eu communication de vos harangues et de vostre lettre à nostre amy. Les premières m'ont semblé sages, sans emportement, sans bassesse, et tout à fait du sujet, de sorte que je ne suis pas surpris du bon effet qu'elles ont fait dans l'esprit des Puissances, et des civilités qu'elles vous ont attirées. Pour la suitle je la laisserois venir sans

plus mal seuredu monde.') [Jacques Savary, mort âgé de soixante-trois ans, le 21 mars 1670, à Caen, où il était né, est mentionné dans les Origines de Caen, de Huet. Adrien Baillet {Jugement des Savans, t. V, in-/i°, p. 3o5) assure que «ses diveis ouvrages en vers latins lui onl acquis de la réputatioUTî et vante surtout son poème en sept livres de la chasse du lièvre, Album Dianœ Leporicidœ, Caen, iGpï)-] On voit par celle lettre que Moisantde Brieux consultait souvent lihapelain touchant les difficultés de la langue : ce dernier, en renvoyant le mémoire qui lui avait été soumis, dit à son correspondant : «Vous déciderés de mes décisions et me croirés lousj ours vostre, etc.» ^ Antoine Godeau , que nous avons laissé évèque de Grasse, était devenu évèque de Vence, ayant été obligé d'opter entre les deux sièges. On sait que Louis XIII l'avait nommé évèque di; Grasse en i636 et évèque de Vence en i6.38. Après de longues démarches en cour de Rome pour obtenir l'union des deux évèchés, il prit possession du siège de Vence en i65o, comme nous l'apprend en ces termes le Gallia Christiana (t. III, col. laSi): Venciensem ergo ecclesiam elegit, H an. i65o urbem solemniter ingrcssus est. Au moment où recommence la correspondance de Chapelain avec Godeau, le prélat atteignait se cinquante-quatrième année.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

la trop espérer et sans la désespérer aussi, me conservant là dessus dans une tranquillité profonde. La Providence est plus sage que nous, et on se peut fier à elle de nostre conduitte. Je pense pourtant qu'elle se sert de nostre prudence comme d'un instrument pour opérer ses desseins sur nous, et en adorant l'une je ne voudrois pas négliger l'autre. Je voy mesme que vous estes de cet avis par l'eschantillon que vous nous en donnez, en faisant rendre gorge à vostre voleur et en voyant toutes les semaines les contes de vostre despense. Feu M" d'Espernon la voyoit tous les jours '.

Pour le Père, Censeur de l'ouvrage^ duquel vous voudriés mon sentiment par le menu, outre que non plus que vous je ne i'ay pas leu jusqu'au bout, il y auroit tant de choses à remarquer qu'il me faudroil plus de loysir que je n'en ay pour m'y appliquer, et quand je m'en serois donné la peine je ne sçay si vous la voudriés prendre de passer les yeux sur mes remarques et sur mes observations. Ce que je vous en puis dire en gros est qu'il s'est fait un art à sa mode , sans entendre connue il faut aux points essentiels et dans les principes véritables l'art que le philosophe en a formé et qui ne se conçoit que par des testes moins pointues que celle de la personne dont est question. Au reste, s'y estant plus attaqué à vous qu'à tout autre, et ayant eu l'imprudence de s'en expliquer où vous scavés , il mérite sans doute une touche de vostre main en temps et lieu , si ce n'est que son livre meure avant que le vostre soit né.

Portés vous bien et me croyés tousjours tout à vous.

De Paris, ce la janvier iGôg.

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