A M" LE DUC DE LOAGUEVILLE
Monseigneur, le plan de l'ouvrage que V. A. nous demande, puisque la matière en doit estre toute historique, ne consiste pas en la simple invention , comme les matières poétiques , ni mesme en la disposition artificielle, pour plaire en suspendant l'esprit et en le surprenant. Le plan , dis-je , Monseigneur, n'est autre que l'ordre naturel, c'est à dire celui que prescrit le temps et la directe suitle des conseils et des actions. Sa beauté matérielle luy viendra donc toute de son sujet et de la grandeur des choses qu'il fournira de luy mesme. Mais comme les jjIus excellens matériaux s'avilissent et perdent de leur prix s'ils sont mis en œuvre par des mains grossières et par des artisans maladroits, tout l'agrément de ceux qui doivent entrer dans la composition d'un si noble ouvrage dépendra de la forme qui luy sera donnée et de la délicatesse de la main qui la luy donnera. Or, Monseigneur, cette forme ne peut rien estre que le choix judicieux des entreprises et des evenemens sans en obmettre aucun de mémorable ni aucun d'utile aux interests de vostre maison. Elle ne peut estre que la suite claire et réglée de ces projets et de ces succès et que le stile sage qui par sa pompe en soustienne la dignité et par ses ornemens en rende la lecture charmante.
Que s'il y a un homme en France capable de satisfaire à ces conditions par le zèle, par le sens et par l'elocution, dans la langue qui est mère des autres, c'est sans doute celuy sur qui V. A. a jette les yeux^
' Savait-on que le duc d'Épernon eût de telles habitudes? Probablement c'était Balzac qui avait donné ce renseignement à son ami.
^ De quel père s'agit-il ici? Il ne faut point
songer au P. Vavasseur, dont la satire: Antoniits GodcUus utrum poeta? avait paru plus de dix ans auparavant (16^7).
3 C'était Benjamin Priolo, né à Saint-Jean
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
Mais comme la forme suppose tousjours la matière, et qu'il ne s'agit pas icy d'une louange ingénieuse , d'un éloge fleury, d'un éloquent panégyrique, mais d'une histoire vraye et de faits certains et avérés, sans lesquels le plus beau travail du monde ne passeroit que pour un jeu d'imagination et pour une déclamation spirituelle, qui ne feroit honneur qu'à l'escrivain et qui n'acquerroit aucune créance à sa matière, il sera absolument nécessaire que V. A. face communiquer à cet escrivain les mémoires qu'en a recueillis et dressés M' Lescorné ', lesquels serviront de fondement à l'édifice, et il ne le sera pas moins que M" de vostre Conseil mettent à part les pièces justificatives de vos prétentions afin qu'on les puisse extraire avant que de s'appliquer à travailler dessus pour ne le faire pas inutilement. De son costé, il estudiera l'histoire générale de France surtout depuis Philippes de Valois
juscju'à nos temps afin d'en prendre la teinture et y remarquer la connexilé qu'il y a entre les interests de la maison régnante et la vostre et pour faire marcher ensemble dans tout son tissu les affaires publiques avec les vostres particulières. Ce qui estant revestu d'un langage masie et pur et de beautés modestes et sensées selon le genre de la bonne histoire, ne pourra que produire un ouvrage éclatant et magnifique à la gloire de V.A.et de toute sa Maison. Vous considererés , Monseigneur, cette esbauche du projet avec l'exquise prudence et le gousl raffiné qui vous sont si particulières, et vous suppleerés par vostre bonté et par vos lumières ce que ma foiblesse y aura laissé d'imparfait, afin qu'en tout on y suyve vos ordres avec lesquels on ne sçauroit faillir.
En les attendant, je suis dans tout le respect que je dois. Monseigneur, vostre, etc.
De Paris, ce 1 4 janvier 1669^.
d'Angcly le 1" janvier 1609, mort à Lyon en 1667. Il était allaché, depuis plusieurs années, à la maison du duc de Longueville. Voir les notes biographiques et bibliographiques qui accompagnent les Lettres inédites de Benjamin Priolo (Tours, 1877, brochure grand in-S". Extrait, à a 5 exemplaires, du tome IV des Archives historiques de la Saintonge et de l'Annis). A propos de l'éloge donné par Chapelain àréloculion de Priolo dans la langue qui est mère des autres, je rappellerai les éloges que Priolo lui-même donne à sa latinité dans plusieurs des lettres que je viens de signaler.
' Jacques de Lescornay figure dans une lettre de Guy Patin à Faiconnet, du 21 octobre iG53 (édition Reveillé-Parise , t. III, p. ih). Voici ce qu'en dit le spirituel docteur : « Il y a ici un avocat nommé M. Lescornai, homme d'étude et de travail , qui a fait une histoire entière de la maison de Longueville, depuis Jean, comte de Dunois, hàlard du duc d'Orléans, tué à Paris, rue Barbette, en 1 ^07, et qui a été le premier chef et le fondateur de cette maison. Il l'a présentée manuscrite à M. de Longueville , qui l'a trouvée si belle
qu'il est résolu de la faire imprimer à ses dépens et d'y ajouter tous les portraits de ses ancêtres que l'on fait graver exprès. -5 L'ouvrage ne fut pas imprimé, et il est cité comme manuscrit dans la Bibliothèque historique de la France (n° 25,56 1). On dit là que Gilles-André de la Roque en rapporte des fragments aux pages 780 et 781 du tome 1" de ses Preuves de l'Histoire généalogique de la maison d'Harcourt. Voir encore la Bibliothèque historique de la France (n° 3/1,823 ) pour un autre ouvrage, imprimé celui-là , du même auteur : Mémoires de la ville de Dourdan , recueillis par Jacques de Lescornay, avocat au Parlement (Paris, 1G08 [sic pour 162 A], in-8"). Le Moréri de 1769 cite sur Lescornay la Bibliothèque des auteurs du pays Chartrain, par Dom Liron (in-.'-i°, p. 225).
- Le 28 du même mois, Chapelain (fol. 8) s'adressait en ces termes à M' Vabbé de Saint- Laurent, à Liepsic : it Monsieur, je vous escris du lit et au milieu d'une colique dont la violence m'exerce depuis quatre jours... La vérité me semble si belle que jo ferois grande conscience de l'enlaidir en la desguisant . . . Pour raoy qui
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