‹ Lettres. PubliéesChapitre 38 sur 309 · À M. CORNEILLE L'AISNE · texte numérisé non relu

À M. CORNEILLE L'AISNE

À RODEN.

Monsieur, aussitost que mon indisposition m'a permis de sortir, j'ay veu M"" la duchesse de Nemours ■ sur le dessein de luy faire agréer mi de vos tjis pour page ^ et de la plus adroitte manière que j'ay pu je luy ay propose ce que vous souhoittiés d'elle. Vostre mérite et sa connoissance m'ont facilité la négociation. Elle m'a mesme fait l'honneur d'y considérer mon entremise et la part que je prens en vos interests. Sa response a esté qu'elle seroit bien aise de vous donner cette marque de sa bienveillance et du cas qu'elle fait de vostre personne lorsqu'il y auroit une place vacante pour cela ; qu'on l'avoit prévenue pour la première, que néantmoins il ne seroit pas impossible qu'elle n'en demeurast la maistresse, et qu'en ce-

cas je vous pouvois assurer que cette place seroit pour vostre fds, mais que si elle estoit obligée de tenir sa parole , la première d'après seroit pour luy. Je suis d'avis , Monsieur, que vous luy escriviés une lettre fort respectueuse et fort pleine de gratitude pour la faveur qu'elle vous fait, afin de l'en faire souvenir et d'engager tousjours la chose. Cependant il sera bon de la tenir secrette, car on ne sçait ce qui peut arriver, et il faut traitter délicatement avec cette princesse, de l'humeur dont nous la connoissons*. Vous me pourrés envoyer la lettre que j'accompagneray de mes olTices en la luy rendant et un peu mieux que si c'estoit pour moy mesme. Je vous suis, au reste, obligé de m'avoir offert cette occasion de vous tesmoigner que je suis véritablement, Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce xxx mars 1661^.

et qui i?;sont retombés dans leurs anciennes peines par la malice des assenrs des tailles et du scel qui les en ont fraischement accables. '■> Le surlendemain, 2 G mars, Chapelain écrivait à la macquise de Flamarens (P 173) : «Je reçois lousjouiVavec une 1res grande joye les lettres que vous me failles rhonneur de m'escrire. . . Je serois fort aise que vous eussiés la consolation de voir M" de Marchin en vos quartiers. C'est une très bonne et honneste femme et qui est admirablement persuadée de vous... Je cours fortune de perdre à cette mort [du cardinal Mazarin] cinq cens escus de rente aussi bien que j'y ay perdu une glorieuse protection. Il faut prendre tout de la main de Dieu sans murmurer. Nous ne sommes pas au monde pour y estre heureux, n

^ Pierre Corneille, dont il a été si souvent question dans notre tome I", était alors égé de cinquante-quatre ans.

- Marie d'Orléans, fille du duc de Longuevilio.

^ C'était le second fils de Corneille, lequel eut six enfants de son mariage avec M"" de Lampérière. Ce cadet, qui reçut le prénom de Pierre, était né le 7 septembre i6'i.3,et il mourut à Paris le 3o janvier 1 698. Il fut capitaine de cavalerie et

gentilhomme ordinaire de la maison du roi. Voir Histoire de la vie etdesouvrafres de P. Corneille, par M. Taschereau (édition de 1 855, A^ofes, p. 336).

* La duchesse de Nemours, avec d'excellentes qualités, avait un caractère bizarre, et comme dit le duc de Saint-Simon {Mémoires, à l'année i6c)'-\), extraordinaire.

'" M. Taschereau, qui a reproduit cotte lettre à la page 177 de l'ouvrage plus haut cité, l'accompagne (p. 178) des observations suivantes: frLe ton et les dispositions de Chapelain à l'égard de Corneille s'étaient bien améliorés, on le voit (une longue lacune dans la copie autographe de la correspondance de Chapelain nous empêche malheusement de pouvoir suivre ce changement et de savoir quand et comment il s'opéra). Son empressement, danscette circonstance, à faire la démarche indiquée, et la manière dont il la fit, concoururent à en assurer le succès, et plus immédiatement qu'il ne semblait l'espérer lui-même, car dans la Muse historique du 3o du mois suivant, Loret félicite et remercie la princesse, au nom des courtisans du Parnasse,

D'avoir de l'estime peur eux , Témoin cel instinct généreux

À M^L'EVESQUE DE BODEZ

PKECEPTEUR DU \ PARIS.-

Monseigneur, mhonnorei' d'an si beau présent et vous donner la peine de me l'apporter vous-niesme, sont pour moy des obligations desquelles je ne puis jamais estre quile. Je ne sçay mesme si je le devrois vouloir tant il y a de gloire à vous demeurer attache' par vos grâces. Quand je seray assés heureux pour vous rencontrer à vostre logis, je vous rendray conte du profil que j'auray fait avec vous, et peut-estre me trouverés-vous plus éclairé et plus honneste homme par la teinture quej'auray prise du vray bien dans l'histoire si sage et si bien escrite que vous venés de publier et oiî vous n'avés rien oublié de ce qui pouvoit former un grand Prince. Cependant soyés bien

persuadé de ma parfaitte reconnoissance et ne croyés pas que personne puisse estre plus véritablement que moy. Monseigneur, vostre, etc.

Ce viii avril 1661'.

À M. HUET

GENTILHOMME NOBMAISD, À PARIS.

Monsieur, je me plaindrois bien phis encore de ma mauvaise fortune qui m'a empesché de me rencontrer chés moy les deuv fois que vous avés pris la peine d'y venir, si je n'avois tousjours esté avec vous depuis ce temps de la plus agréable manière du monde. Vous croyés bien que c'est de l'entretien que j'ay eu si doux et si utile avec ces trois Messieurs de vostre dialogue que j'entens parler', et, en vérité, ça esté vous

Qui you» a fait prendre pour page Un jouvenceau de Rolomage , Parce qu'il est le noble enfant De Corneille, esprit triomphant.

Le 8 avril, Chapelain écrit à Ileinsiiis (Pi 76): rCe m'est une espèce de consolation dans le malheur de vostre éloigiiement de Hollande que vous ayés receu mon adieu avant que vous parlissiés [pour Slockliolm]. Vous m'avés donne une bonne nouvelle en m'apprenant oîi estoient vos notes sur Ovide, et le soin que M' Gronovius veut bien prendre de diriger les imprimeurs dans ce que la précipitation de voslre voyage ne vous a pas permis de conduire vous mesme. C'est un office d'amitié qu'on se doit les uns aux autres et qu'il m'est arrivé plusieurs fois de rendre à M" de Balzac, de Vence et de Sl-Geniez. . . La défense des Septante de M' Vossius sera sans doute une pièce fort curieuse elles habilles en souhaitent impatiemment la publication. A propos de ces seplanles interprètes, M' Huet de Caen, que vous connoissés sans doute, celuy, dis-je, qui traduit Origène,

m'a apporté deux dialogues latins qu'il a composés De optimo génère intei-pretandi , pour l'édition desquels il est présentement à Paris. Il a voulu que je le visse avant que de l'abandonner au public et ce que j'en ay desja veu m'en a laissé ime opinion très avantageuse, soit pour le fonds du sravoir, soit pour la clarté du jugement, soit pour la délicatesse du stile. Je suis trompé si vous n'en jugés de mesme quand il aura paru au jour. . . Le bon M' Tennuyl vous escrit encore une fois et je n'ay pu retenir son zèle. C'est un jeune homme de très bonnes mœurs et de très grand travail. Il n'est pas ignorant mesme. L'âge meurira son jugement et les lettres pourront profiter de ses diligences. Il médite une pérégrination à Rome et je ne l'en destourne pas.»

' Ce fut donc dans les premiers jours d'avril 1661 que furent distribués par l'auteur les premiers exemplaires de VHistoire du roi Henri le Grand. L'ouvrage parut avec une dédicace wA Monseigneur l'éminentissime cardinal Mazarini , ^ mort le mois précédent.

- Le dialogue De optimo génère interprelandt

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

voir et vous ouïr par la plus belle partie de vousniesme. tant j'y ay trouve' de jugement, dérudition et de stile, et si grande est l'impression que vous m'avés laissée de ce que vous valés dans la prose aussi bien que dans les vers. J'ay veuen cet ouvrage lidée du parfait traducteur si exactement tracée que ce que j'en a vois autresfois conceu, et dont mes amis estoient assés satisfaits , ne m'a plus semblé qu'une légère ébauche en comparaison.

Enquis, un jour, des conditions nécessaires à un homme qui s'attacberoit à cette profession , je respondis qu'il n'y en avoit que trois générales, la première qu'on entendist parfaittement la langue de laquelle on traduisoit, la deuxiesrae, que Ton escrivist parfaittement celle en laquelle on traduisoit, et la troisiesme qu'on possédast parfaittement les matières de ce que l'on traduisoit. Je croy encore. Monsieur, que ces maximes sont bonnes et qu'elles comprennent en gros tout ce qui regarde ce sujet cy; mais vostre détail met bien i'affiaire à un plus haut point et desploye bien ses lumières d'une autre sorte. Ce que je trouve de plus difficile à accorder dans vos

positions, c'est celle du verbum verho et du placement des paroles de la copie pareil à celuy de l'original '. Il est vray que vous adoucisses ce précepte en le réduisant à la possibilité et autant que le génie de chaque langue le pourra permettre. Avec ce tempérament je suis aussi bien pour cette règle que pour toutes les autres. Nulle espèce de version ne vous a , au reste , eschappé , sinon celle où les aulheurs ont traduit leurs propres œuvres, ce que je croy bien qui n'a point d'exemple chés les anciens, mais je ne croy pas néantmoins que ce fust une chose à négliger et je la regarde mesme comme une curiosité qui embelliroit la cpiestion et adjousteroit quelque nouveauté au grand fonds de sçavoir qui paroisl en toule la pièce.

Entre les Italiens, le cardinal Benibe a rendu en sa langue l'histoire de Venise qu'il avoit si excellemment escrite en latin". Bodin a tourné en langue latine ses deux livres françois de la Démonomanie et de la République \ et Mariana en langue espagnole l'histoire de son pais composée par luy en langue latine avec tant de pureté et de force \ et toutes ces versions avoient desja

dont il vient d'être question dans une noie de la lettre précédente. Voici ie titre complet de l'opuscule : De claris interpretibus et de opiimo génère iiilerpretandi {Pans , 1661 , in-h"). Voir ce que dit Hiiet de ce premier fruit de ses études et des éloges que donna, en vers magnifiques, Antoine Haliey à ce travail {Mémoires, traduits par M. Charles Nisard, p. 98 et 99).

' Hnet nous avertit lui-même {Mémoires, p. 98 et 99) qu'il s'efforça de réprimer dans son traité la licence effrénée des traducteurs, de ces bourreaux qui prennent audacieusement toutes les licences possibles dans leurs interprétations.

^ Rerum Venetarum historiée libri XII (Venise, chez les fils d'Aide, i55i, petit in-folio). Cet ouvrage parut quatre ans après la mort de l'auteur. La traduction itahenne, qui a parfois été

CHAPELAIN. — n.

bien à tort attribuée à Gualteruzzi, fut pubhéc à Venise, en i552,in-A°.

' Bodin a traduit lui-même en latin (Paris, i586, in-folio) les six livres de la République publiés pour la première fois à Paris en 1676, in-folio; mais quoi qu'en dise Chapelain, ce n'est pas lui qui a traduit la Démonomanie des sorciers (Paris, i58o, 'm-h"). La traduction latine de cet ouvrage (Bâle, i58i, in-h°) est l'œuvre de François Junius (ou Jon), qui se cacha sous le nom de Lotarius Philoponus.

'' Les vingt premiers livres de l'histoire d'Espagne {Historiœ de rébus Hispanice libri XX) parurent à Tolède en 1093, in-folio. L'édition de Mayence (i6o5, a volumes m-h°) est la première dans laquelle les XXX livres se trouvent réunis en un seul corps. L'ouvrage espagnol, qui

LETTRES DE JEAiN CHAPELAIiN.

cours au temps que vous dounés à vostre dialogue. Vous jugerés s'il sera à propos d'y insérer cet article, car je ne fay que vous en faire souvenir, et je ne prens point encore de party là dessus, résolu de suyvre en tout le vostre, assuré qu'il sera tousjours le meilleur.

Mais, Monsieur, ne pensés pas en estre quitte pour cela. Il ne falloit pas monslrer tant de capacité et d'élégance si vous aviés envie de demeurer en si beau chemin. Le monde habile vous demandera à voir les cadets d'un aisné de si heureuse naissance que celuy cy et vous serés d'autant plus engagé à les produire qu'il leur aura seryj d'un plus favorable inlroducleur. Pour mon particulier je ne vous en laisseray point en patience, et je n'y regaideray pas seulement mon intéresl, mais encore le vostre puisque vous n'en pouvés tirer que de la gloire et que vostre honneur n'est pas moins ma passion que le mien.

A Paris, ci; ix avril iCOi '.

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