À M. SPA>HEI\I
GOl VERSEUR DU JEtNE PBl.NCE PALâTI^ . À HE1DELBE.S6.
Monsieur, cette letlre cy satisfera à vos deux dernières du w février et du xxvi mars. Vous aurés receu celle que je vous escrivis en janvier pour response à vostre précédente de la fin de décembre. J'ay appris avec beaucoup de joye que les deux de devant et rOde dont vous me parlés vous avoient esté rendues. Sans m'arrester aux éloges excessifs que vous donnés à ce petit ouvrage, je vous rends mille grâces de l'inquiétude que vous me tesmoignés pour luie santé aussi mal assurée et aussi sujette à altération que la niierme. Ce sont des effets de ma foible complexion, et des appanages rlo la vieillesse, auxquels le meilleur parti qu'on sçauroit prendre est de s'y résoudre, le chagrin n'estant bon qu'à les augmenter. Il en faut destourner sa pensée autant qu il est possible et chercher sa consolation en la compagnie des Muses, comme Agrico.'a après la mort
n'est pas tant, comme le crut Chapelain, une traduction qu'un Iravaii en partie nouveau, re\n, corrigé et augmenté, parut, comme nous Tavons déjà rappelé, à Tolède, en i6oi, a volumes in-folio.
' Le i3 avril, (;iia|jclaio écrit (t" 178 v") au comte Bardi, secrétaire d'Étal à Florence: tr Je puis bien estre des années sans vous escrire, mais je ne puis pas estre un jour sans me souvenir de vous. Celte vertu, ce jugement, cet esprit et ceslile, et ces autres grandes qualiléscjui font vostre mérite s'offrent continueilemenl à moy et sont des plus agréables objets que me fournisse tna mémoiie. . . Si l'illustre occasion de l'alliance que vosire jeune Prince prend avec la fleur de nos jeunes Princesses, ce Prince, dis-je, à la naissance duquel vos Mnses donnèrent ces beaux vers qui euienl tant d'applaudissement, ne m'eust excité à me resjoùir avec vous de celle nouvelle liaison de la
Toscane avec la France pour leur réciproque bonheur [Côme ÎIl de Médicis, fils de Ferdinand 11 , épousa, le 19 avril 1661, Marguerite-Louise, fille de Gaston, duc d'Orléans ]...i Chapelain parle ensuite du poète Bouillon, porteur de celte lettre, et des «louables parties qui l'avoient estabii auprès de feu M^' le duc d'Orléans entre ses plus confldens secrétaires et qui accompagne M° la princesse de Toscane, sa fille, pour la seivir dans le mesme employ en vostre Cour.'' Le même jour. Chapelain adresse à M*' Barducci (f 1 79 v") une lettre de recommandation en faveur du même poète dont il retrace ainsi l'éloge : «Il est sage, judicieux, spirituel, sçait fort le monde et ouln^ (ju'il escril bien en prose el en vers, il est habile dans les lettres Grecques et Latines et a d'autres connoyssances aimables qui l'ont fait estre un des plus agréables courtisans de cette auguste Maison."
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
(le sa lille la cherchoit dans celle de Bellone et de Mars'. C'est ce que je fais dans rattachement que j'ay «î la Pucelle pour essayer de la conduire heureusement à fin, et de bonne fortune pour moy mes maux, quoyque fréquens, me laissent néantmoins la teste libre. Que si je n'estois point tra- \ersé par des intérests domestiques qui me rabaissent vers la terre, mes indispositions ne m'empescheroient pas de m'eslever au but où j'aspire, comme si je me portois bien. Ce iVI' Tristan est encore en vie selon mon
opinion % car estant un homme fameux parmy nous, s'il ne vivoit plus, il ne seroit pas tombé sans faire du bruit, et je ne suis pas asse's éloigné du monde pour n'en avoir pas eu de connoissance. Il est en grande réputation par ses ouvrages ^ et il a fait fort parler de luy par la prise qu'il a eue avec le feu Père Sirmond , son antagoniste*.
Je pensois que l'édition de vostre Lucain fust preste à faire, mais, à ce que je voy, vous n'en estes que sur les préparatifs. En effet, après tant d'habiles gens qui y ont mis
' Cbapelain se trompait élrangcmenl d son erreur dut bien étonner un homme aussi profondement versé que Spanlieim dans la connaissance de l'histoire romaine : Agricola n'eut qu'un lils et une fille; il peidit son fils de bonne heure, mais sa fille fui «le soutien et la consolation de sa maison,^ comme le rapporte Tacite, dont elle fut la femme ( Vie de Cn. Julius Agricola, ch. vi). Le grand historien , dans les chapitres xlv et xlvi de la biographie de son beau-père, signale les legrets de l'épouse et de la fille d'Agricola et leur adresse d'éloquentes paroles de consolation. On ne s'explique donc pas l'erreur de Chapelain, i'eut-être, se souvenant vaguement d'avoir lu (chapitre va) que la mère d'Agricola avait péri tragiquement peu de temps avant la mémorable expédition d'Angleterre, aura-t-il confondu la mort de Julia Procilla, — qui, du reste, n'eut aucune influence sur Ips déterminations de l'illustre général , — avec la prétendue mort de cette fille qui devait lui survivre et tant le pleurer.
^ Jean Tristan , écuyer, sieur de Saint-Amand , tUs de Charles Tristan, auditeur des comptes à Paris, nous dit le Moréri, rs'attacha à Gaston de France, duc d'Orléans, et se rendit très habile dans la connoissance de l'antiquité et des médailles. Il fit paroitre en iG35 un in-foho sous ce titre : Commentaire historifiue contenant en abrégé les vies des empereurs jusqu'à Perlina.x , où il étala une érudition très recherchée, et le succès de ce premier ouvrage l'ayant animé, il le remania entièrement, et y joignit deux autres volumes, où il finissoit à Valentinien, et qu'd publia en 16^6. ri Les rédacteurs du Grand dic-
tionnaire historique ajoutent qu'il vivait encore
en i656, assertion chanc
par
la
raphie
universelle (article de M. Weiss) en celle-ci: ff Tristan mourut en i656,n ce qui a été pieusement répété dans la Nouvelle biographie générale.
^ Dix-sept ans auparavant, Chapelain avait été interro'fé en ces termes au sujet du même antiquaire par son ami Balzac (lettre du 5 septembre i(U/i, dans les Mélanges historiques de 1878, p. 565): «Mais qui est ce Tristan-S*- Amand et de quel mérite est son livre?'' Spanheim s'est occupé de Tristan de Saint-Amand dans l'ouMrage intitulé : Dissertationes de prwstantia et vsu numismatum antiquoriim (Londres, I 706, in-folio).
* Les rédacteurs du Moréri racontent ainsi cette querelle: cLa même année (i65o) cet antiquaire trop accoutumé à se regarder comme un habile homme, se montra encore plus extravagant dans une lettre et dans un antidote qu'il pubHa contre le P. Sirmond, parce que cet excellent homme avoit expliqué autrement que lui trois médailles. Le P. Sirmond crut pouvoir réprimer son audace par deux Anti-Tristan, mais celui-ci par son- Anti-sophislique lui apprit qu'il étoit d'humeur de faire durer le combat autant qu'il plairoit à son adversaire. ..51 Voir sur la même querelle l'article déjà cité de M. Weiss, où l'on renvoie, par une singulière faute d'impression, aux Antiquités do Baillet, ouvrage qui n'existe pas et qui doit être remplacé par VAnli- Baillet. Voir surtout, pour l'indication précise des opuscules des deux adversaires, l'article Sirmond »7-
la main , il ne faut pas se précipiter dans une impression nouvelle que l'on n'ayt de quoy leur donner le pion ', et de quoy s'en faire lionneur aussi bien qu'eux.
Cela est bien que vous ayés receu l'apologie qu'en a composé M" de Grentemesnil , que j'en ay informé et qui en a receu fa vis avec joye.
Je vous ay ouvert la plus seure voye d'obtenir les notes de feu M' Guyet. Mais si elles ne valent pas mieux sur Lucain que W Gronovius ne les a trouvées siu- Séuèque le Tragique, vous ne perdrés guères à ne les pas avoir. Je prendrois pourtant le hazard de les voir, si j'estois en vostre place , quand ce ne seroit que pour ne rien négliger, et ne vous pas faire reprocher que vous n'avés pas eu assés de soin ou de crédit pour orner vostre édition des remarques d'uu homme qui d'ailleurs a beaucoup de nom dans les lettres.
Vos sentimens sur le sujet de M' Pelisson et sur le nosire sont dignes de vostre bon sens et de vostre bon cœur, il ne sçauroit tant acquérir de bien dans la Surintendance qu'il en a perdu en nous forçant de luy retirer nostre amitié. L'affaire, quoyque peu accommodable, estoit pourtant en terme d'accommodement, mais les entraves qu'il s'est mises volontairement ont violenté l'inclination qu'il avoit à rentrer dans le devoir et dans la justice, et le mesme M' Ménage^, qui len avoit fait sortir, l'a obligé impérieusement à demeurer dans sa dépendance, au grand scandale de tous les amis communs.
M' Com'art s'est mieux porté depuis cet autonne qu'il n'avoit fait il y a dix ans, c'est à dire qu'il a esté beaucoup moins incommodé de sa goutte et de ses rheumatisuies qui sont depuis si longtemps en possession de son mauvais corps. M' d'Ablancour a esté six ou sept mois son hoste diu'ant l'impression de son Tliucidide " et ne s'en est retourné en Champagne, sur la tin du Caresme, qu'après l'avoir achevée à trois ou quatre feuilles près, dont M' Conrart s'est chargé et dont il s'est aquité d'importance, de sorte que le livre va paroistre et vous va porter un excellent entretien.
Vostre sonnet sur la mort de ce jeune seigneur est bon. Tout le sens en est noble, la distribution judicieuse et la conclusion exquise. Il y a quelque chose à redire à la versification : la divine influence des Dieuv est un pléonasme que jaurois évité. Pour lequel ne se peut soulfrir en vers et il fait surtout un mauvais effet au commencement d'un quatrain, outre que c'est une liaison prosaïque que la Poésie . qui aime à marcher libre et détachée . ne permet guères que tacite et virtuelle ', s'il le faut dire ainsi. Voilà mon jugement que je n'ay interposé que par vostre ordre , et avec quelquf; peine mesme à cause de la répugnance que j'ay à prononcer sur les œuvres d'autruy.
Je vous rens grâces de l'avis de vostre voyage d'Italie. Contés entre les avantages de vostre illustre servitude et entre les obligations que vous avés à S. A. E. qu'elle vous donne moyen de voir toutes ces belles Cours
de la Bibliotlièque des lia'ivaius de la Compagnie de Jésus (t. III, in-folio, 187C, col. 807).
' Cliapelain a-t-il voulu écrire damer le pion? Je le croirois volontie.s. M. Lillré n'a cite, au sujet de danur le pion, qu'une lettre de d'Alembert, du aojuin 1768. Avec Chapelain, nous remontons près de cent ans plus haut.
- La traduction de Tliucvdide par Porrol
d'Ablancourt parut à Paris, en iCttîa , iu-toiio. ^ C'est-à-dire sans effet actuel. Le premier livre où M. Lillré trouve le mot virtuel est la Logique ou l'Art dépenser par Arnauld et Nicole, qui parut en i6()2. Chapelain, pour ce mot comme pour tant d'autres mois déjà relevés dans ses lettres, serait donc désormais à citer avant tout autre écrivain.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
avec dignité et facilité. Un sçavant homme comme vous protitera inliniment de cette course pour la doctrine et pour la politique, la première se trouvant avec éminence, sinon dans les lettres de ce pais là , au moins dans les bibliothèques. Si vous passés à Florence et que vous y visitiés TAcadémie du siem- Coltellini , vous luy pourrés parler de moy et en l'assurant que je luy ay respondu plus d'une fois et que je suis son serviteur, vous en attirerés apparemment un accueil plus favorable. Pour Rome, la perte que j'y ay faitte de M' le Cardinal Bentivoglio et le retour de M' lEvesque d'Angers ' m'ont esté les meilleurs moyens du monde de vous y servir en vos desseins. Je n'y ay maintenant d'amy que M' Bigot que vous aurés peu voir à Paris et qui est un des plus doctes et des plus vertueux personnages que j'aye veu de ma vie. Voyés le quand vous serés là , cultivés le, et veu sa bonté et les habitudes qu'il a prises en cette Cour là , ne doutés point qu'il ne vous soit instar omnium et qu'il ne vous face autant de service et de courtoisie que vous en eussiés peu recevoir de Lucas Holstenius, s'il eust attendu à mourir que vous luy eussiés rendu vos lettres. Je luy escrivis il y a quelque temps ". Vous m'obligerés de le luy dire et de l'assurer tousjours de mon estime et de mon affection , aussi bien que de l'impatience que j'ay de son retour.
Quand la réfutation du Prince de Machiavel viendra jusqu'à nous, nous essayerons d'en profiter, car je la croy bonne sur
vostre parole quoyque , générallement parlant, Messieurs les Allemands ne soient pas trop fins dans les matières politiques.
W Heinsius, par sa dernière lettre du IX de ce mois, me mandoit qu'il estoit in procinclu pour son employ de Suède , et je le croy parti n'ayant point eu de ses nouvelles par cet ordinaire. M' de Beuning, ambassadeur extraordinaire de Messieurs les Estats en cette Cour, dans sa dernière visite m'apprit avec douleur qu'il avoit perdu le fascheux procès dont vous me parlés. C'est uu dur achopemenl pour son employ et pour son Ovide. Dieu l'en vueille consoler et daigne le fortifier en cette dure espreuve!
Je vous demande de vos nouvelles quand vous'serés à Rome et de celles des lettres latines et italiennes de ce pais là, surtout de ce que fait le Père Bartoli , jésuite de très grand mérite dans sa langue , et s'il travaille à un nouveau Vocabulaire italien \ Vous ne sçauriés avoir trop de curiosité pour cela ni venir trop au détail en m'en informant.
Je suis très véritablement. Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce xxv avril i(J6i.
LA MARQUISE DE FLAMAREISS
:ZET, liN GLIE>>E.
iMadame, je reçois beaucoup de consolation de celle que vous a donnée M'"° vostre fille* dans le voyage de piété que vous avés
' Henri Arnauld, dont ii a été si souvent «luestion dans notre tome I" et dont nous retrouverons encore souvent le nom dans celui-ci.
- Cbapeiain lui avait écrit le lo février 16G1.
^ [1 a été déjà fait mention plus haut du \\ Barloii (lettre XXV). Chapelain parle encore l'ort élogieusement du Padre Bartoli, le 29 avril, à M. Falconieri (P 182 v°), à propos du itou goût des observations de ce critique sur les tra-
vaux de l'académie de ia Crusca. En cette menulettre, Chapelain s'étend sur le mérite de M. d'Elhène, «vostre srge parent et mon intime ami.?) ' Ni le P. Anselme, ni les rédacteurs du Moreri de 1709, ni La Chenaye des Bois n'ont mentionné, dans leur généalogie de la maison de Grossolles, la fdic de la marquise de Flamarens. Peut-être mourut-elle en bas âge et a-t-elle ainsi élé oubliée par tous les généalogistes.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
l'ait à Agen ', mais je ne me suis pas estonné (le cette consolation qu'elle vous apporte puisqu'elle est vostre fille et qu'elle a esté nourrie sous vostre aile et de vostre main. Vous ne me mandés rien de vostre soldat des isles" ni comment il s'accommode de ce genre de vie auquel il sembloit si peu né. 11 vous faut compenser les dégousts qui vous viennent de ce costé là par la satisfaction que vous avés des autres et souffrir chrestiennement les mortifications que Dieu permet qui vous arrivent d'ailleurs. Messieurs vos fils, qui sont en cette Conr^, ne font point de bruit qui leur nuise, et je veux espérer qu'ils en feront un jour d'assés grand pour leur estre utile. Je les voy quelquesfois et ils me paroissent n'estre pas choqués de ce que je leur dis pour leur bien.
Vous estes trop bonne de prendre part à la perte que j'ay faitte en la personne de feu M' le Cardinal Mazarin. Je m'estois affermi l'âme là dessus de longue main, ayant desja passé par là à la mort de feu M' le Cardinal Richelieu. Il ne faut rien
' Le but de ce voxjagp de pieV était-il Agen même, où de bell(?s éj^lises méritaient bien la visite des dames de Flamarens (la cathédrale Sainl- Etienne, les églises Sainl-Caprais, Sainl-Hilaire, l'église des Jacobins, etc.)? Ne s'agissait-il pas plutôt d'un pèlerinage à Notre-Dame de Bon- Encontre, à 5 kilomètres de la ville d'Agen?
^ Ce soldat des isles fit par sa mauvaise tête le malheur de sa famille et son propre malheur. 11 s'appelait François et portait le titre de marquis de Flamarens. 11 mourut sans alliance, avant octobre 1683, à Burgos, ayant été obhgé, disent les généalogistes nommés plus haut, de sortir de France à la suite d'un combat singulier. On a, dans le Moréri, donné à la mort du marquis rie Flamarens la date 1706. C'est une erreur démentie par un acte conservé dans le registre des insinuations B. <)3 des Archives départementales de Lot-et-Garonne, acte du 27 octobre 1 682 , qui est un accord par lequel François- Agésilan de Grossoiles, comte do Flamarens, abandonne à sa
trouver estrange de ce qui est ordinaire et des appartenances de l'humaine condition. Je suis si près de la fin de mon voyage que je n'ay plus de provisions à faire pour l'achever, et ne suis-je pas assés heureux d'estre en estât sinon de servir mes amis comme je le voudrois , au moins de n'avoir pas besoin qu'ils me servent et de pouvoir continuer à les aimer sans intérest.
Il y a quinze jours ou trois semaines que W Leleu vous a envoyé les arresls que j'ay sollicités, scellés et en bonne forme. Ils doivent estre maintenant arrivés, et vous eu puissance de mettre vostre partie à la raison.
.le suis, Madame, vostre, etc.
De l'aris, ce vni mny 1661 .
\ M. D'ANDILLY
CORSKILlKn D-ÉTAT, AU PORT-llOïAL.
Monsieur, le bruit de vos nouvelles croix
mère tous ses droits dans les successions de son père, de F'rançois-Appollo de Grossoles, son frère aîné, et de sa mère elle-même, moyennant une somme de 60,000 livres qu'il destine à acheter la charge de premier maître d'hôtel de Monsieur, frère du Roy, à la maison duquel il était déjà attaché.
^ Ces deux fils étaient le comte et le chevalier de Flamarens. Le premier, nous venons de le voir, s'appelait François-Agésilan de Grossoiles et fut premier maître d'hôtel de Philippe, duc d'Orléans . frère de Louis XIV; il mourut à Paris le c) février 1710. M"" de Sévigné , qui , en sa qualité de cousine germaine de la marquise de Flamarens, était quelque peu la tante de MM. de Flamarens. parle une lois de François-Agésilan, à l'occasion de sa disgrâce auprès de Monsieur (t. VII, p. .'55.'^) et plusieurs fois du chevalier (Jean de Grossoiles) . avec lequel elle passa une grande partie de sou l"mps à \ ichy en 1677 (t. \ , p. 3 1 0 , 3 1 2 , 3 1 '1 . 32 3, 337, 33o, 336),
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
est venu jusqu';i nioy ' et je les ay ressenties peut estre pins que vous, du moins a-ce esté avec plus de f'oiblesse. J'attendois bien quelque chose dapprochant de loi-age qui tjrondoit sur vostre leste et sur celle des personnes qui vous sont les plus chères, mais je ne m'attendois pas d'en soustenir si mollement l'eiret et j'espérois que ma douleur ne tempéreroit pas ma constance. Il faut pour cela avoir l'âme aussi forte que vous l'avés et estre aussi favorisé de la grâce que vous Testes. Je demande à Dieu qu'il vous la continue durant cette tempeste et qu'il me fortifie dans rababtement où j'en suis , en attendant qu elle passe et que la justice de vostre cause éclate d'autant plus quelle aura esté offusquée par ceux qui n'en peuvent souflrir la lumière sans siller les yeux. Dieu ne sçauroit abandonner son intérest ni moy cesser jamais d'eslre dans tous les voslres.
Je suis entièrement à vous.
Du Paris, ce xviu may iliCi.
À M. L'EVESQUE D'ANGERS
À ANGKRS.
Monseigneur, je vous escris rarement , mais
' Empruntons à M. Saiuie-Beme {Porl-Roy al , t. 111 , p. l 'li ) le récit des événements dont Chapelain va parler avec une si sympathique émotion : tt Depuis la bulle d'Alexandre VII fidminée pour la ruine du Jansénisme et reçue en France en mars 1 (îô/, l'orage suspendu grondait toujours. I! éclata en avril i66i. La Cour décidément voulut en finir avec la faction de Retz et avec le principal loyer de résistance. Le lieutenant-civil Daubra\ , accompagné du procureur du Roi au Châtelet, dans une première visite à Port-Royal de Paris ( 23 avril), signifia Tinlenlion de Sa Majesté qu'on renvoyât sous trois jours toutes les pensionnaires; dans une autre visite {h mai i66i), il y apporta l'ordre de renvoyer également les novices et postulantes. M. Singlin, qui avait titre de supérieur.
je pense continuellement à vous et connue je le dois , c'est à dire avec le respect et la tendresse que vostre amitié précieuse mérite depuis si long temps de moy. Mes infirmités et mes occupations tousjours fort grandes m'ostent la consolation de vous entretenir aussi bien par escrit que de l'esprit. Il arrive néantmoins des occasions où il n'y a pas moyen de garder le silence et pour lesquelles on surmonte tous les empescliemens. Celle de ce qu'ont depuis peu soufei't les personnes qui vous sont si proches par le mauvais crédit de leurs ennemis est de ce nombre là et je ne l'ay peu laisser passer sans vous tesmoigner à quel point j'en ay esté touché et je le suis encore. Dieu permet beaucoup d'injustices pour sa |)lus grande gloire ^ J'espère qu'il en arrivera -de mesnie de celle-cy et je cherche ma consolation dans cette espérance.
Pour vous, Monseigneur, je suis assuré que vous la trouvés entière dans vostre vertu et dans cette sainte prudence qui vous fait regarder le ciel comme le seul véritablement bien, et qui vous a tousjours sousmis à ses ordres.
Je suis à vous sans réserve.
De Paris, ce xvniuiay i66i '.
dut se retirer. La mère Angélique, à la première nouvelle de l'attaque, était arrivée du monastère des Champs pour soutenir le choc avec la mère Agnès, sa sœur, qui alors était abbessoi Comment M. Sainte-Reuve n'a-t-il pas signalé la protestation de Chapelain, protestation d'autant plus méritoire que le correspondant d'Arnaud d'Andilly, nous l'avons déjà remarqué, était d'habitude plus prudent, plus digne du surnom dv. circunspeclissime ?
* Pour un respectueux ami de l'autorité tel que Chapelain, c'étaient là, je le répète, des déclarations d'une bien généreuse hardiesse et dont il faut grandement lui tenir compte.
^ Le 3o du même mois, Chapelain (f° i86) écrit à Huygens, qui était alors à Londres :
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
À M. MEDON,
CONSEILLER AU PRÉSIDUI DE TOIXOCZE , À TOlLOrZE,
Monsieur, j'eusse respondu, il y a long temps, à vos précédentes si j'eusse plustost pu vous satisfaire touchant la nouvelle explication de l'ectype arabe que vous m'aviés communiqué. Après avoir attendu vainement de la pouvoii' tirer de M' Gaumin '. j'y ay employé un sçavant médecin de mes particuliers amis . Interprète du Roy en celte langue-, et qui nous a donné les traductions très estimées de l'histoire mahométane du Macine, de la vie de Tamerlan et de quelques essais de celle des œuvres d'Avicenne, lequel il a toute preste à publier '. R se nomme Vattier et a été appelle à la Profession Royale en Arabe. Cet homme, à ma prière, a considéré attentivement l'ectype et
Ta conféré avec l'exposition de Golius et quoyqu'il ait assés approuvé cette exposition, il a creu que ce texte pouvoit recevoir d'autres sens encore. Je vous envoyé l'original de la sienne, duquel vous jugerés comme de l'autre.
Quant à l'envoy du paquet où vous aviés rais ces diverses leçons des manuscrits d'Ovide, de Sanuiel Petit*, dont vous estiés en peine, soyés certain que je le mis, aussitost après l'avoir receu, entre les mains de M"^ de Beuning, ambassadeur extraordinaire de Messieurs les Estais en celle cour, ami intime de notre ami, auquel il l'aura infailliblement fait tenir, et je ne puis croire qu'il soit péri par les chemins. Comme M' Heinsius a esté pressé de partir pour Suède plustost qu"il ne pensoit, il peut bien estre que ce paquet soit arrivé on Hollande depuis son départ, mais cela ne m'en fait craindre au plus qu'une response tardive ,
«J'av esté fort en peiue de vous, el ce n'csloit pas tout à fait sans raison, puisque vous vous estes ressenti du mauvais air de ce pais là et que ses charbons onl altéré aucunement la boulé de vostre habitude. Heu! Juge crudeles {erras, fuge littus avarum et revenés pronteraent à vostre terre natale qui conservera avec soin une vertu dont elle retire tant de gloire...-' Chapelain parle ainsi de l'impression produite par Huygens sur les savants pa.isiens et particulièrement sur M. de .Montmor : «On se souvient tousjours de vous en son assemblée et vous y avés laissé une odeur de probité qui durera autant qu'elle. . . Rien ne fait icy de bruit que les cscrits ihéologiques sur la matière de Jansenius. Je voudrois que ces excellentes plumes eu eussent pris d'autres moins élevées et plus terrestres. Le général des hommes y aur oit plus de pi ofif avec moins d'agitation.-
' Sur l'érudit Gaulrain (Gilbert), voir dans Hotre tome I" la lettre XCVllI.
- C'est le titre que prend Vattier dans un petit recueil, publié l'année précédente et qui était dédié au surintendant Fonquet : L'Elégie du
Tograi , avec quelques sentences tirées des poètes Araljes, l'hymne d'Avicenue el les proverbes du chalife Gali. Le tout nouvellement traduit de l'arabe par P. Vattier, docteur en médecine et secrétaireinterprète du roi en langue arabique (Paris, in-8°).
■" L'abbé Goujel dit [Mémoire historique et littéraire sur le Collège Royal de France, t. III, p. 392): wll avoit traduit tout Avîcenne, et il dit lui-même dans sa traduction d'EI-Macin. imprimée en 1607, que celle version latine étoil quasi toute pre'tc âès lors à voir le jour. Elle n'a point cependant paru. Vattier donna seulement en iCBg Avicenna de moi-ibus mentis, in -8°. à Paris." Voir sur la traduction complète d'Avicenne la note 5 de la présente lettre.
* Samuel Petit, né le 2 5 décembre 109/1 à Nîmes, mourut dans cette ville le 12 décembre i6'43. Ce fut un des plus savants critiques du xvu' siècle. Comme orientaliste, il figure dans le recueil de Colomiès, et, comme calvinist€, dans lo recueil de MM. Haag. Samuel Petit compta parmi les plus zélés correspondants de Peiresc et Ion retrouve souvent son nom dans les lettres du grand éiudit provençal.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
rar je ne doute point qu'il nait laissé un hnn ordre pour se faire porter seurement ce (jui luy sera addressé. Je voudrois vous
pouvoir tcsmoigner en chose plus importante combien je suis, Monsieur, voslre, etc. De Paris, ce m juin 1661 '.
' Le ) 2 du même mois, Chapelain s'adresse
iiinsi (P 187 v°) à M. deBrieux: « Il(Mon-
tauzier) m'ordonna d'engager M" liochart à sça- \oir de ses amis d'Angleterre s'ils se voudroient i-liarger d'une nouvelle édition latine d'Avicenne l'aitle par M' Vattier, médecin, le plus habile pour l'arabe qui soit peut estre en Europe, au jugement mesme de M"^ Gaumin, et qui a déjà donné des traductions françoises du Macine et du Tamerlan extrêmement approuvées. . . Si i\r Bocharl faisant cet olTice trouvoit ces Messieurs d'Ou- Iremer disposés à entreprendre cette édition, on leur laisseioit le choix de la faire ou seule ou avec le texte. . . Le d^sir que nous avons eu de la pidilication des poésies de M' Halley est une marque du cas que nous en faisons. Si .sa modestie les retient tousjours prisonnières, nous nous en vangerons en lisant et relisant celles qui luy sont eschappées et dont nous sommes les maistres. .. Nous avons icy M. Huet depuis trois mois. Vous aviés bien raison de me dire que son dialogue de oplimo génère intei~pretandi estoit une chose exquise. Il me fit l'honneur d'abord de me l'apporter et exigea de moy (jue je le leusse et luy en disse mon sentiment. Croyez moy, M", qu'il fut tout semblable au vostre et que je no n)eritay gueres pas mes avis pour le rendre plus parfait, tant j'y trouvay d'érudition, de pureté, de stile et de jugement partout. L'ouvrage est sous la presse et ne tardera point à paroistre pour la grande gloire de son autheur et pour l'utihté du pubHc. .. Il faut nourrir cet excellent Génie par la louange dont il est digne, afin que ce ne soient pas là ses derniers enfantemens. . .» Chapelain annonce ensuite à son correspondant le prochain voyage de Spanheim en Italie : rll doit faire quelque séjour à Rome , où il prétend bien avancer les interests de son Lucain par la conférence des manuscrits qu'il y trouvera dans le Vatican, quelques-uns desquels faisoient autrefois partie de la fameuse bibholèque d'Heidelherg, c'est-à-dire que cette édition n'est pas, comme on dit, viande preste, et que nous en pourrons
CHAPELAIN H
encore long temps jeusner. J'ay eu ses Césars par sa courtoisie. Pour ce recueil de vers sur la nioit du jeune Conte de Seltz, il n'est point encore venu jusqu'à moy. J'ay impatience de le voir puisque les vostres et ceux de M' Halley en font partie et sans doute la meilleure. Car depuis Urbanus Hessus, je n'en ay point veu d'Allemagne, si ce n'est ceux du jésuite Balde, qui soient bien dignes d'estre avoués des Muses et d'Apollon , et ceux que j'y trouveray de M' Ménage ne m'y choqueront point. Je conserve mon équité au milieu de mes desplaisirs, et il n'y a point d'injustice qu'on me face qui m'empesche jamais d'eslre juste. Il est homme de sçavoir dans les humanités. Il a grande habitude avec les poètes anciens et modernes, et leur fréquentation et son travail l'ont rendu poète luy mesme et en plus d'une langue. Ceux qui entretiendront comm'erce avec luy en ce genre là y trouveront leur conte, et il payera tousjours en monnoye de bon aloy. Je ne parle point du reste parce que j'ay le cœur trop haut placé pour me rabattre à des plaintes et que mon humeur me rend muet (juand je n'ay pas matière de louer..." Chapelain, répond ensuite à diverees minutieuses questions de son correspondant sur les suscriplions des lettres, sur certaines rimes et sur certaines expressions : tr. . . Artiste se dit fort bien de l'Ouvrier au substantif, surtout en Chimie c'est un excellent artiste. Atterrer est de la haute poésie et n'est pas si bon que terracer pour l'ordinaire. . .n — Le 19 juin, Chapelain (P 190) accuse ainsi réception au P. Mambrun de son recueil de vers: «Je leceus hier par le soin du R. P. Rapin la nouvelle édition de vos poésies latines. Il m'est impossible de vous dire avec quelle joye. Vous la jugerés assés si vostre modestie vous permet de faire réilexion sur vostre mérite... Je me coiitenteray de vous féliciter de la grande gloire que vous avés adjouslée à celle dont vous esliés desja comblé par les heureux relouchemens de vos anciens poèmes et par la publication de ceux qui n'avoicnt point encore veu le jour. Il est beau, 1^
LETTRES DE JEAN CHAl'ELAlM.
LXWI.
A M. DE CAILLIÈRE,
COlVEItSEUR DE CHERBOLBC , À CHERBOUR(i.
Monsieur, j'appréhende que vous ne m'ayësjugé indigne du beau présent de la vie de M' le maresclial de Matignon parle long temps que jay esté à vous en faire le remerciment qu'il mérite, ayant appris de M"" de Scudéry, qui ne me l'envoya qu'avant-hier, que l'ordre en avoil esté donné il y avoit bien trois semaines, sans qu'elle eust esté en estât de l'exécuter à cause de Tabsence de M' son mari qui est encore à Fontainebleau à la poursuitte de sou aiïaire. C'est un ouvrage de si haut prix que si j'eusse peu prévoir d'en estre gratifié, j'en eusse anticipé les actions de grâces et j'eusse reconnu par avance l'honneur d'un régale si coiisidénible que celuy-ià. Je le reconnois icy. Monsieur, comme je le puis, et si ce n'est pas autant que je le dois, c'est du moins aussitost qu'il m'a esté apporté sans avoir eu besoin de le voir à loysir pour vous en marquer l'excellence, puisque voussçavés que j'assisfay à sa naissance et que je vous rendis conte dès lors de l'avantageuse opipinion qu'il m'avoil laissée de luy.
Je ne vous répèteray point inutilement ce (jue je vous en dis alors, je vous diray seu'ement que ces réflexions militaires, politiques et morales que vous y avés adjousiées
111011 Révérend Père, d'avoir clirislianisé Virffile t'ii tous les genres où il a excelle. . . Dans l'honneur que vous Uiy avés fait do le vouloir bien imiter, je ne sçay si vous ne l'avés point mis en danger ile voir offusquer sa lumière par la vostre et de vous voir préférer à luy... J'y ay veu avec un contentement particulier que vous ayés fait paroistre ce recueil illustre sous l'illustre nom de nostre commun ami M' d^ Moiimor. .. Un de mes amis m'apprit, il y a un mois, qu'un Père Jésuite Le Brun avoit composé un
et auxquelles je ne m'attendois [tas l'ont une très pompeuse bordure à un si magnifique tableau, et par quelques endroits que j'en ay parcourus je puis vous assurer (pie la giunta non a peggior délia derrata ', si elle nest point encore meilleure. Elle est au moins plus de vous, puisqu'elle est toute de vostre creu et que la gloire qui vous eu viendra ne devra rien à vostre matière. Ce qui accroist ma joye en cecy, c'est de voir l'abondance de vostre fonds et sa fertilité naturelle, qui n'en demeurera pas vraysemblablement là et qui remplira le monde de ses richesses, sans craindre de s'appauvrir et de s'espuiser. Cultivés le, Monsieur, et soyés libéral à vostre siècle de ce que cachent encore ses mines; ne vous lassés poiul d'en mettre en évidence les thrésoi-s et croyés qu'en les distribuant au public vous vous en acquerrés d'autres d'une gloire qui ne sera pas plus périssable et qui disputera (le l'élernilé avec eux,
L'Ode que je vous envoyay, l'année [dernière], n'est pas de cette trempe là et peutestre est-ce par cette raison que la Fortune l'euipescha d'aller jusques à vous pour m'espargner la honte de vous avoir offert une chose qui ne méritoit pas de paroistre devant vous. Je ne laisse pas néautmoins de vous la renvoyer une seconde fois pour ne vous pas faire un remerciment à sec et ne me [irésenter pas à vous les mains vuides. Si vous la lises, vous luy ferés grâce, car elle
livre qu'il inlituloit Virgilius chrislianus où il avoit compris dix Églogues, quatre livres de Ctthura animi. . . et douze livres Ignattades. ^fais vray ou faux que soit l'avis, je ne crains pas que ce poète ou ce pliantosme vous donne de la jalousie. Les pliénix sont tousjours seuls surtout en poésie et l'on ne srait point mesnie que Terpsicore ni Calliope ayenl jamais eu plus d'im
fils. 7)
' Littéralement : le par -dessus le mardis n'est pas plus mauvais que la marcliandise.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
a perdu celle de la nouveauté, la fleur en est toute passée et je doute qu'elle vaille assés pour aquiter son port. Vous la regarderés seulement comme une marque de mon souvenir et de Thonimage que vous doit de son petit talent celuy qui est par tant de raisons. Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce iiiijiiiliel i()Gi '.
À M. CHEVREAU
SECRETAIRE DE LA BBYNE DE SUÉDE.
À LOIJDL•^.
Monsieur, aussitost que M. le Conte Tod me fit sçavoir son arrivée par M' de Monceau , je prévis la visite qu'il se proposoit de me faire quoyque je fusse assés mal disposé et le pris au sortir de table pour le gouverner avant que la foule de ses amis survint. Après les premiers complimens et quelques entretiens généraux, M' Bourdelot' survint dont je vous avoue que je ne fus pas trop aise, me souvenant de la mauvaise satisfaction (pie vous aviés de luy *, et craignant qu'il n'afFoiblil ce que j'avois à dire sur vostre sujet. Voyant néantmoins qu'il se plaisoit trop avec nous pour nous laisser en liberté , je me résolus d'entamer celte matière d'un
ton si haut qu'il ne pust espérer de le pouvoir contredire avec succès et il me réussit comme je l'avois projette. Je dis donc à M' le Conte qu'il y avoit un homme par le monde qui seroit transporté de joye quand je luy ferois sçavoir que nous le possédions. Je ne vous nommay pas exprès pour voir s'il vous devineroit. Il me respondit : C'est sans doute M' Chevreau. Ce début et cette response firent voira M' B[ourdelot] le parti qu'il devoit prendre, et je l'y confirmay en disant au Conte que vous ne m'aviésjamais escrit sans lue demander ce que je sçavois de luy avec une chaleur extrême et avec l'inquiétude d'un homme passionné pour sa personne et jtour ses interests.
J'adjoustay que selon que je vous connoissois, il faudroit que vous fussiés arresté par d'esiranges liens si, après la nouvelle de sa veniïe en cette Cour, vous ne quitiés tout pour luy faire une visite. Il me répliqua là dessus que vous luy donnastes ce tesmoignage d'amitié le dernier voyage qu'il fit en France et que vous aviés pris la poste pour le venir voir. Il m'enquit ensuitte du heu de vostre demeure. M' Bourdelot rompit son silence pour estre de quelque chose et dit : sans doute à Loudun. Je continuay : à Loudun où vous faisiés une vie de philosophe , con-
' Le même jour, Chapelain adresse à M. de Brieiix (f° 193) une lettre où ii est question do Bochart, du vvertueux M' Vattierj» et de son Avicenne, de Huel, de AI. le président de Cortnis [voir sur rinternement à Caen de ce magistrat provençal les Mémoires de ce même Hnet, p. 1 ^l)] , de Patris, de Haliey, etc.
- Le comte de Tott ou Tost est indiqué, dans VAnnuaire historique -pour l'année i85o publié par In Société de l'histoire de France, comme ayant été ambassadeur extraordinaire de Suède en France entre i648 et 16.J2 et comme ayant été ambassadeur ordinaire en 1672. Huet [Mémoires, traduction de M. Ch. Nisard, p. i5o) mentionne une visite faite à Chapelain par le
comte de Tott, ambassadeur du roi de Suèile.
^ Pierre Miclion, dit l'abbé Bouidelol, neveu du philologue Jean Bourdelot et du docteur Edme Bourdelot, médecin de Louis XIII, lut lui-même médecin des princes de Condé, et ensuite (18.J1) premier médecin de la reine Christine. Il naquit à Sens en février 1610 et mourut à Paris en fé- \rier 168,^). Voir sur ce personnage les Mémoires de Huel (p. 65, 66). les Lettres de Guy-Patin {liassim),le Menagiana (passim), etc.
^ Chevreau ne fut pas le seul qui eut, suivant la singulière expression de Chapelain, de la mauvaise salis/action du jaloux et déloyal Bourdelot; Bochart, Vossius eurent aussi beaucoup à se plaindre de lui.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
tent de vostre fortune et tout à fait engagé avec les Muses qui vous traittoient fort bien et qui augnientoient tous les jours les faveurs qu'elles vous avoient desja si libe'raleraent faittes. comme il paroissoit par les nouveaux ouvrages de prose et de vers que vous aviés imprimés depuis son départ dicy. Je luy parlay du commerce que vous entreteniés avec M"^ Le Fè\ re et des glorieuses marques que vous aviés receues de son estime dans les lettres critiques qu'il avoit mises au jour. Enfin je luy dis que vous esliés les délices de M' le marquis de Chandenier et le consolateur de sa disgrâce. Il entendit fort volontiers tout ce que je luy dis de vous et me dit que vous teniés une bonne place en sa mémoire et quun chirurgien qui avoit esté à luy, s'en allant en Poitou, d'où il estoit. avoit eu charge de passer à Loudun e( de vous y voir de sa part. A ce moment entra un seigneur Suédois qui rompit la conversation et je le quittay. Il me .'semble que cela ne se pouvoit mieux passer pour la première fois. Il me visitera aussilost quil se sera mis en équipage, et je le remettray adroittement sur les mesraes erres. Je suis d'avis que vous luy escriviés à toutes fins. Je vous suis très obligé et à M' le Marquis de Chandenier de ce que vous m'en avés mandé. Je vous dis le mesmede M"" de Bourneufet de
M' Le Fèvre et vous prie de les assurer tou> de mon ser\ice et de mon res.^entiment.
Pour vous, croyés moy tousjours. Monsieur, vostre, etc.
De Paris, co s juillet i6(Ji '.
LXXVIIf.