A M. L'ABBÉ MÉNAGE
À paris'.
Je vous renvoyé le Spécimen criticum in Virginem Anrelianensem^ après l'avoir couru d'un bout à Tautre. Ces sortes [de satires^] , comme vous sçavës, ne peu vent jamais guère plaire à ceux contre qui elles sont faittes. Celle cy neantmoins estant bien escritte et son autheur m'ayant paru non seulement élégant dans le stile, mais profond dans l'érudition et, sinon juste dans ses jugemens, au moins adroit à les faire souffrir sans grande amertume, agréable par conséquent dans les choses mesmes oii il n'a pas raison, la lecture m'en a presque autant plu qu'elle m'a choqué et d'ailleurs je luy suis obligé de ses louanges. Ce n'est pas que ce mestier de critique soit le plus honneste du monde et il est malaisé que ceux qui l'exercent, pour discrettement qu'ils le facent, puissent éviter le soupçon d'envier la gloire d'autruy, ou d'avoir de la malignité dans l'âme. S'il n'y alloit point du mien après ce qu'il a fait contre moy, je rechercberois l'amitié d'un homme de ce mérite pour persuader de rechercher à se
faire honneur par une voye moins suspecte que celle la. Car les secousses qu'il a données à mon ouvrage ne me troublent pas jusqu'à m'oster la connoissance de ce qu'il vaut et du plaisir qu'il y auroit d'en estre aimé. Que s'il ne s'y estoit appliqué, comme il dit, que pour son amy seul , je ne blasmerois pas beaucoup cette sorte d'exercice qui remue des questions de doctrine sans préjudice du prochain et pour la seule satisfaction ou instruction d'un particulier qu'on aymeroit. Mais si c'estoit pour rendre la pièce publique je ne croy pas que la couleur de l'utilité que le public en pourroit recevoir le mist à couvert de blasme et fist que ses raisons, pour bonnes qu'elles fussent , n'en perdissent beaucoup de leur poids.
En eflet, s'il estoit animé de cet esprit d'instruire les ignorans des mystères poétiques, il y auroit eu un moyen beaucoup moins odieux que celuy là à prendi'e et je dis mesme plus utile parce qu'il seroit plus méthodique. Il n'auroit qu'à faire un Traitté de la scène épique, s'il croyoit que celuy du R. P. Mambrun* ne suffîsoit pas et si les lumières de la Poétique d'Homère luy sembloient obscures. Sur les maximes qu'il
n'en ay au monde [d'intérêt] que celuy de l'amour de la vertu et des belies-leltres, qui ay plus de fortune qu'il ne m'en faut et que je n'en veux. . . j'aurois grand tort de sortir de mes maximes à mon âge pour vous induire en erreur sans besoin, moy qui dès mon enfance me suis veu loué de candeur et de sévérité pour la raison et la justice. C'est, Monsieur, ce qui attacha si inséparablement à moy feu W de Balzac entre autres, quoy que la délicatesse de son humeur et l'avidité de sa gloire le rendissent diiBcile à conserver, et que je n'aye de ma vie trahy mes sentimens pour luy plaire, lorsqu'il luy eschappoit quelque action ou quelque discours qui ne me plaisoit pas. C'est ce qui a fait l'amitié de M" d'Andilly, le Maistre, Conrart et de M", les evesques
d'Angers et de Vence et de moy inviolable... ■
' Gilles Ménage, dont il a été si souvent question dans le tome I" des Lettres de Chapelain, était alors âgé de cinquante-six ans. Il avait publié, depuis huit ans, ses Orgines de la langue française (Paris, i65o, in-i°), qui établirent sa réputation de savant.
^ Cet échantillon critique sur la Vierge d'Orléans est probablement resté inédit. Je ne le vois mentionné dans aucun des livres relatifs à l'auteur de la Pucelle, et les quatre volumes du Menagiana ne renferment pas le plus petit mot sur l'opuscule que Ménage avait communiqué à Chapelain.
' Il y a ici un blanc, dans le manuscrit.
'* Le jésuite Pierre Mambrun , né à Clermont-
LETTRES DE JEAN GHAPELAllN.
y establiroit on se pourroit former une règle qui serviroit et à composer de semblables pièces et à juger de celles qui sont composées au profit de chacun et sans dommage de personne. Et ce travail innocent seroit bien d'une autre authorité que celuy d'une censure particulière qui, estant faitte de gayeté de cœur, contre un ouvrage qui a le bonheur d'une approbation presque générale, sera tousjours prise pluslost pour un libelle diflfamatoire que pour un jugement désintéressé, surtout s'il le publioit sans y mettre son nom propre et plus encore s'il y laissoit ses éloges que j'y ay trouvés de 't^s deux escrivains si foibles et si diiïamés qui ont tenté la mesme chose que luy ' et qu'on diroit qu'il n'a fait que suyvre, quoyqu'il n'y ait aucune proportion d'eux à luy. En quoy je le plaindrois davantage si ce qu'on m'a assuré estoit véritable, qu'il est de vos amis et qu'il tient un rang honorable en une sainte compagnie où j'y ay bon nombre, desquels je le contois aussy^ Car, en ayant toujours fait grand cas et le luy avant fait sçavoir mesme, j'aime assés son honneur pour voir avec peine qu'il le souillast par une société si peu convenable à sa profession , à sa vertu et à son sçavoir, et qu'il se llst le tort de devenir le suyvanl de ces âmes basses et de ces cervelles démontées qui ne seroient pas dignes d'estre avouées de
berrand eu 1600, mort eu 1661, publia sa dissertation sur le poème épique en iGôa, Dissertatio pei-ipatetica de Poemate epfco (1 652, in-6°). Celle dissertalion fut réimprimée à la suite de ses OEuvres poéliquesf dans lesquelles on remarque un poème sur Constantin : Idolatria debellalasive Constanlinus , qui avait déjà paru isoiémeat en i658 (Paris, iu-li"). Les œuvres poétiques du P. Mambrun ( Pelri Mambruni Soc. Jesu Opéra poetica. Accessit dissertatto de Epico cav- »«ine) furent publiées en 1661. Cliapeiain s'est occupé des théories du P. Mambrun dans la Préface de la PitceUe (i656). Ce religieux était
luy pour ses copistes seulement. Il en usera comme il le trouvera à propos, car les amitiés et les haines peuvent bien n'estre pas justes, mais elles sont tousjours libres, et vous ne me connoissés pas d'humeur à vouloir contraindre qui que ce soit ou à faire quelque lascheté pour acquérir des partisans ou pour éviter des ennemis, me contentant de faire tousjours ce que je doy selon raison pour lun et pour l'autre et laissant le reste à la Providence.
Si la conspiration de ces gens là contre moy luy plaist et cpj'il estime honnorable pour luy de me fai)-e la guerre sous leurs enseignes, je n'en seray pas fort son obligé, comme vous pouvés croire, mais du moins auray je la consolation d'avoir un ennemy que je ne sois pas forcé de mespriser, et avec qui, si je le voulois, il ne me soit pas honteux de me commettre. Je confesse mesme que je tiendrois à honneur de luy respondre. le pouvant d'ailleurs sans beaucoup d'effort et avec succès si je n'avois entre les mains une tasche qui peut cstio respoiidra toute seule à toutes les objections considérables qu'on m'a faittes et que je dois tellement préférer à toute autre occupation quil n'est pas en moy de fabandonner un moment qu'elle ne soit achevée.
C'est ce que j'avois à vous faire entendre sur cet escrit, en vous le renvoyant,
très lié avec Ménage et il lui dédia une églogue imprimée dans les Miscellanea de ce dernier (i 662, in-6°). Voir sur le P. Mambrun les Mémoires de Huet, les Jtigcmens des savans, d'Adrien Baillet, etc.
' La Mesnardière, sous le nom de sieur du Rivage, et Linière, sous le nom à'Eraste. Voir sur ces deu.\ adversaires de la Pucelle, le Jean Chapelain, de M. R. Kerviier, dans la Bretagne à l'Académie française au xrii' siècle, 2"" édition, 1879, p. 21 3-2 16.
^ Chapelain soupçonnait le P. ^avasseuI, comme nous le verrons dans la lettre IX.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
puisque mon indisposilion m'empeschoit de vous l'aller dire moy niesme, après la communication que M' Godin' a bien voulu que vous m'en donnassiés, de quoy je vous conjure de ie remercier en mon nom de toule vostre force et de i'asseurer que je suis à luy comme à vous.
De Paris, ce 28 janvier iGôg.
À M. HEIiSSIUS,