‹ Lettres. PubliéesChapitre 47 sur 309 · A DELLI · texte numérisé non relu

A DELLI

Monsieur, encore que je naye point receu (le lettres de vous, j"ay pris poiu" moy celle

d'affaire, vous ne vous estes pas trompé dans la créance de ma bonne volonté, laijiielle certainement ne scanroit eslre plus ardente pour une vertu aussi infortunée et aussi mal reconue que la vostre. . . '^ Chapelain, après lui avoir exprimé tous ses regrets, lui dit : «J'eus une parliculière consolation, ces joure passés, de lire dans une lettre de M' de Brieux sur le slile d'une élégie de laquelle il ne sçavoit point l'aulheur ces paroles : et que je ne cotinois qu'Ocide, Ileinsius et Le Fecre capables de faire des vers si tendres et si doH.r.^ Chapelain, le lendemain, écrivit à Chevreau (f -iHi v°) : r.ll [Lefebvre] me fait l'honneur de recourir à moy pour luy procurer auprès du trailtant des tailles un favorable trait - Icment; mais vous sçavés la dureté de ces sortes de tigre que la lyre d'Orphée n'esmouvroit mesme pas, beaucoup moins la mienne qui luy est de lant inférieure. Vous vous pouvés de plus douter, selon la connoissnnce que vous avcs de mon genre de vie et de ma sphère d'activité, que je n'ay aucune liaison avec eux. . . Faites-luy. . . comprendre la douleur que je ressens.. . ^ Chapelain ajoute : «M' de Scudéry s'est fort plaint de luy [M. de Tott] à moy et il vous en pourra avoir rendu conte en vous escrivant la vaine tentative qu'il avoit faite auprès de luy pour ce que vous en désiriés. Ils ne se voyent point. 11 Le même jour. Chapelain loue ainsi (P 235 v°) l'épitre (jui lui avait été dédiée par Huet : s Monsieur, sur ma parole vostre lier Siiecicum vous fera honneur et ne cédera à aucun de ceux qui ont esté faits à l'imilalion deceluy d'Horace à Branduse et vous n'avés guères à travailler pour en faire une pièce accomplie dans la pureté , la nouveauté et la variété. Quant à vos défenses, elles n'esloient pas nécessaires, et il suffisoil pour tout de me mander que j'avois tort en tout, car ce que je vous en avois escrit par vostre ordre esloit pluslost des

que vous avés escritte à M' de Monnior, où vous vous estes souvenu de moy si obligeamment et que vous ave's désiré qui me fust communiquée, aussi bien que celle qui s'addressoit à AP de Merveille^ de Marseille et qui expliquoit la suitte de vos aventures depuis vostre passage de la mer Rouge jus-

scrupules que des décisions.-^ Chapelain discule ensuite les objections de Huet.

' François Dernier, que tous les grands recueils biographiques font naître à Angers en 1625, naquit le 20 ou 26 septembre lOao dans la commune actuelle de Joué-Etiau, canton de Thouarcé, arrondissement d'Angers, à 33 kilomètres de cette dernière ville ; il mourut à Paris le 23 septembre 1G88. J'emprunte ces renseignements à la meilleure notice qui ait encore été publiée sur Bernier, notice rédigée par M. L. de Lens pour le Dictionnaire historique , [j^coifrajjhiquc et biographiqm de Maine-et-Loire, de Al. Célestin Port (t. I, 187/1, P- 325-328). M. de Lens avait déjà publié Les Correspondants de F. Berniei' pendant son voyage dans l'Inde, dans les Mémoires de la Société d'agriculture, sciences et arts d'Angers, 1872; Documents inédits sur Fr. Bernier, dans la Revue de l'Anjou , septembre 1 872. Je citerai la première de ces deux études d'après le tirage à part qui en a été publié sous ce titre : Les coirespomlants de François Bernier pendant son voyage dans l'Inde. Lettres inédites de Chapelain, par L. de Lens, inspecteur honoraire d'Académie (Angeis, 187a, in - 8° de hS pages). La lettre qu'on va lire avait été communiquée par M. Sainte-Beuve à M. de Lens, qui, en la reproduisant (p. i8-35), en a rajeuni l'orthographe.

- M. de Lens (p. 1 1 ) nous fait ainsi coniiailre ce personnage : tt L'existence de François Boysson , seigneuV de Merveilles, gentilhomme provençal, nous est presque révélée par la correspondance de Chapelain. Nous savons, en efl'et, peu de chose sur lui, en dehors de ce qu'elle nous en apprend. Chargé d'une mission diplomatique dans le nord de l'Allemagne et peut-être en Pologne, il avait eu Bernier pour compagnon dans son voyage, et ils s'étaient liés d'une étroite

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qu'à Yostre arrivée et vostre establissement dans l'une des principales villes du Grand- Mogol en qualité de son médecin '. Ce souvenir et cette part que vous m'avés voulu donner de vostre voyage exigeoit au moins un remercinient de moy, et je vous l'aurois fait Irop imparfait si je vous le faisois par d'autres que par moy mesme. Mon ancienne amitié, d'ailleurs, pour un homme de vostre mérite et qui l'avoit attirée par l'amour de la Philosophie, nostre commune maistresse,ne permettoit pas à un cœur aussi tendre ' que le mien de m'acquitter de ce flevoir par procureur; et puisque vous nous avés fait connoistre que vous recevriés connue un bien fort grand les marques de noslre considération j>our vous dans im lieu où foute consolation vous manque, je n'ai peu souffrir que personne me devançast en cet ollice d'humanité, OH vous tesmoignast plus que moy s'intéresser en ce qui vous touche. J'ay donc résolu , Monsieur, de vous escrire et de vous escrire amplement, afin de faire durer davantage vostre joie et de ne vous laisser pas imaginer que je ne vous escrive que par compliment.

Je seray bien aise mesme d'ajouter aux expressions de mon estime pour vous mes avis pour vostre conduitte de delà, et les informations des principales aflaii-es de l'Europe, dont vous désirés tant d'estre éclairci, et qui, en effet, outre la satisfaction que vostre propre curiosité en tirera, pourront vous servir dans cette Cour si éloignée de la nostre [pour prouver] à ses^ grands que vous n'estes pas un homme sans habitudes , ni qu'autre chose qu'un noble désir d'apprendre ait engagé en de si pénibles et dangereuses pérégrinations.

Je vous diray avant toutes choses que, pardessus vos talents naturels et vos sciences acquises qui vous font tenir un rang honnorable parmi les letlrés ', je mets la noblesse de vostre courage d'avoir entrepris une si noble course accompagnée de tant de pé rils et d'incommodités, despourveu de tous moyens, sur la seule foi de vostre vertu, par un motif non pas d'un gain sordide qui, de tout temps, a fait courir les marchands del hulos, mais pour celuy de connoistre, comme Ulysse, mores hominuin eturhef, et

amitié que durent, après leur retour, entretenir les fréqnenis séjours on Provence du disciple de Gassendi. De jMerveilles prit au voyage d'Orient le plus grand, le plus puissant intérêt. On ne saurait douter, après- avoir lu les lettres de Chapelain, qu'il n'ait aidé de toutes les façons, et de sa bourse même, celui qui l'appelait son patron. . . C'est à lui que Bernier adressa , en i ()6o , après son arrivée dans la capitale de l'Inde, les deux lettres relatives à ravènement d'Aureng- Zeb, publiées d'abord par Tliévenot et dont l'auteur fit, plus tard, V Histoire de la dernière révolution des Etals du Grand-Mogol ; c'étaient, ce semble, les premières nouvelles qu'il donnait de lui du fond de l'Asie. C'est aussi à M. de Merveilles que fut dédié le Voyage de Cachemyr.n

' r Fut -il réellement, fl se demande M. de Lens (p. 7), irle médecin de l'empereur du

Grand-Mogol, ainsi que l'appelaient ses amis"? Celte question , qui a été controversée au dernier siècle, reste tout au moins douteuse, puisque Bernier, qui fait mention d'une grande maladie éprouvée de son temps par Aureng-Zeb, ne parle nulle part de soins donnés par lui à la personne de ce monarque. 11 se représente seulement comme attaché à la cour et étant à la solde du prince. ?'

- M. de Lens a imprimé tenace au lieu de tendre.

" Mon devancier a substitué ces grands à ses grands,

* t: Parmi les lettres, -n lit-on dans la brochure de M. de Lens.

^ Horace a dit (Ejnstola 11 , v. 10-20):

Ulile proposuit ncbis eiemplar Ulyssem ; Qui domilor Trojœ , mullorura providus uibec- Et mores hominura inspexit...

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(le profiler de cette marchandise illustre qui est si ue'gligée par le commun des hommes et si estime'e par les gens de sens et d'honneur. Il est asse's beau que la seule passion du sçavoir vous ait embarqué dans lesmesmes peines et les mesmes souflrances que vont chercher dans ces lieux si reculés ceux des nostres qui se proposent, pour le faire, le salut des âmes et la conqueste du Ciel; et quand je pèse l'un et l'autre dans la balance philosophique, je trouve que vostre mérite est d'autant plus grand que le leur, que objet et le prix pour vous en sont momdi-es que les leurs pour eux , parce qu'on hasarde bien plus aisément ses travaux et sa vie pour une grande récompense que pour une médiocre.

Vous y avés aussi plus de mérite qu'Apollonius Thyanaus ' , qu'une mesme intention que la vostre avoit mené en ces mesmes contrées-la, mais qui avoit fait ce voyage avec deux sçavanshommesetavectoutle secours qu'une opulente fortune luy pouvoit donner. Songes . Monsieur, pour adoucir les amertumes de cette volontaire relégation, que vous foulés hi mesme terre qu'Apollonius a foulée, que vous la foulés plus glorieusement que luy. et que vous estes le seul qui, après luy, ait esté sous ces climats bruslés reconnoistre ce que lesBrachnianes sçavoient des choses naturelles et morales. Puis donc que la fortune n"a pas rompu vostre cours' par le dernier et le plus terrible des maux et qu'elle vous souffre au lieu où la vertu vous a conduit ,

proBtés en de toutes les sortes et ne laissés aucun gain à faire que vous ne le faciès. Je ne vous dis pas que vous vous y emichissiés des biens périssables , encore que je voudrois que ceux là ne vous manquassent pas ; em-ichissés vous y de toutes les lumières qui vous sera possible , soit concei-nant lestât politique de ce grand Empire, soit concernant celui de la nature et des arts qui y sont differens des nostres.

Dans l' estât politique, je comprends l'histoire et les révolutions de ce Royaume, non seulement depuis Tamerlan et ses successeurs, mais ab ovo et depuis Alexandre.

Ce n'est pas que nous n'ayons en anglais cette histoire depuis Temir ^ jusqu'à nous . traduitte de la langue du pays par un ambassadeur d'Angleterre envoyé pour l'établissement du commerce en ce pais au commencement de ce siècle * ; mais c'est qu'il y auroit plaisir et avantage de conférer vos originaux avec les siens pour les confirmer ou pour les contredire, le tout à l'éclaircissement et à l'establissement de la vérité. Pour cela, il seroit bon que vous vous rendissiés habile dans la langue du pays que je m'imagine estre la persienne, et cet estude pourroit vous servir à plus d'un usage et vous feroit fort considérer de deçà quand vous y retourneriés.

Il seroit bon encore que vous recouvrassiés tous les livres principaux et estimés parmi ces peuples, d'où vous tireriés de notables instructions pour toutes leurs sortes

' Apollonius de Tyane, phiiosopbe et thaumaturge, mort en Tan 97 de J.-C. Sa vie et ses voyages ont été racontés par Philostrate. Voir la traduction qui en a éié donnée en 1869 par M. A. Chassang.

- Sic. m. de Lens a cru devoir rétablir le mol course.

' Un des nombreux noms donnés au conquéliinl larlare qui s'appelait Timour-Leng.

* Cet ambassadeur'anglais est Tboraas Roe, dont les Mémoires (traduits en français) ont été insérés dans la première partie de la Relation de divers voyages curieux de Melcbisedecb Tbévcnol (Paris, ifiGS, in-fol.). Eyriès, dans la Biogi-aphie itniverselk, dit qu'on ne sait pourquoi Tbévenot a dénaturé le nom de ce diplomate en écrivant Rlwe, exemple qui a été suivi par un trop grand nombre d'auteurs.

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(le connoissances, et qui passeroient dans l'Europe pour un Ire'sor, en les y apportant. Par là vous aurie's moyen de faire voir en combien de sortes de disciplines ils sont instruits, et jusqu'où ils ont poussé leurs connoissances; comment ils conduisent leur raisonnement, de quelle morale ils [se] servent; quelle est leur religion gentile ou niahoraëtane, ou toutes deux ' ; comment ils contemplent les choses de la nature, soit pour la physique simple, soit pour la médecine; quelles observations ils font des astres , et s'ils y suivent la doctrine Grecque ou l'Arabe, ou quelque autre qui leur soit particulière; jusqu'où ils sont instruits de la géographie ; quelle est l'étendue de l'Estat et à quels royaumes ou mers il conflue; quelles sont ses forces, soit d'hommes, soit de places, soit d'éléphans, soit d'armes offensives et défensives; quelles ses coutumes et ses lois; quels leurs alliés, quels leurs ennemis ; de quelle sorte ils instruisent leur jeunesse pour la guerre ou pour les lettres. Il seroil possible que tout cela se trouvast dans les livres du pais que vous recouvreriés, et ce seroit un grand soulagement pour vous. Quand néantmoins les livres ne vous y aideroient pas, vous ne devés oublier aucune diligence pour en avoir de seures relations, afin d'en composer la vostre, qui auroit d'autant plus d'authorité qu'elle auroit esté faite sur de bons garants et avec choix. ^ et exactitude. Ce que les livres ne vous donneront pas sera assurément le détail de

leurs arts méchaniques, labourage, bastimens, manufactures, cliarpenterie , menuiserie, orfèvrerie, taille d'habits, fabriques d'armes, fonte de canons, cuisinerie, boulangerie, jarcUnage, trafic et navigation, avec ce qui y contribue. Tout cela , cependant, mérite chacun son chapitre, et le plus dans le détail qui se pourroit, pour en faire une description instructive, digne d'un homme tel que vous. 11 n'y faudroit pas niesrae obmettre quel est le génie de la nation pour les sciences aiuquelles elle s'adonne plus volontiers ; s'ils ont des écrivains qui s'en piquent et si leur langue est riche et douce, comme elle est ordinairement dans les grandes cours.

Gela me fait souvenir de ce qui m'avoit eschappé, de la manière dont on traitte-là les femmes ; si elles y sont en plus grande considération que dans la Turquie et dans la Perse, et si elles y reçoivent les visites d'autres que de ceux de leur maison, car cela sert fort à rendi'e les langues polies, à cause qu'on leur veut plaire, et à cause que, dans la communication avec elles, les hommes apprennent à adoucir la rudesse de^ la pronontiation, que la mollesse naturelle des organes des femmes am mollit et facilite insensiblement. G'est encore un article à ne pas laisser sans le toucher.

Voilà à peu près la denrée dont je croy qu'un successeur d'Apollonius, sçavantet curieux comme luy, se trouvant sm* la mesnie terre, peut et doit se charger, pom' s'en

' Dernier répondit amplement à celte question dans une lettre spéciale intitulée : Lettre à M' Chapelain touchant les superstitions, étranges façons de faire , et doctrine des Indous ou gentils de l' Hindous tan , d'où l'on verra qu'il n'y a opinion si ridicule et si extravagante dont l'esprit de l'homme ne soit capable. Celte lettre, datée de cuiras, en Perse, le lo juin 1668, a été imprimée , avec diverses lettres à La Mothe Le Vayer,

à Chapelle, à de Merveilles, dans les Voyages de Fi-ançois Bernier, docteur en médecine de la Faculté de Montpellier, contenant la description des Etats du Gi'and-Mogol , de l' Uindoustan , du royaume de Kache mire , etc. (Amsterdam, 1711, in-12, t. II, p. 97-iOS).

^ M. de Lens a lu soin au lieu de choir.

^ On a imprimé dans Les correspondants de François Berme?-; tria rudesse et la prononciation. ^

CHAPELAIN

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pouvoir revenir de deçà glorieux d'un si beau ' butin, qui, d'ailleurs, a cet avantage sur les autres richesses que les Compagnies d'Est-Inde vont recueillir avec tant d'anxiëté encore plus loin, qu'elle est plus facile à transporter en Europe, pour le [)eu de place qu'elle tient, et qu'elle est moins poursuyvie par les corsaires.

Mais vous ne ferés pas cette empletle en peu de temps ; et si vous ne demeuriés que deux ans dans ce royaume, ce temps-là ne suffiroit pas assui'ément. Puisque vous y estes donc et que personne de vostre sorte et de vos inclinations n'ira peut-estre jamais, prenés la patience nécessaire pour vous satisfaire et vos amis de tout point. Ramasse's sur le pied que je vous ay marqué, composés, et à mesure que vous avancerés , envoyés-nous une copie de ce que vous aurés appris et remarqué, gardant l'original par devers vous ; et vous en aurés tous les ans occasion par les Compagnies de Hollande et d'Angleterre.

De nostre coslé, nous vous envoyons la Phtlosopliie d'Épicure' et la Pucelle, que vous nous demandés si instamment pour vostre consolation et pour vostre interest. M' de Monmor vous fait ce présent d'Epicure, parce qu'on n'a pas trouvé à Paris à vendre les six volumes de nostre macharite, M. Gassendi, dont l'impression a esté procurée par M' de Monmor à Lion, et dont il n'y a plus d'exemplaires que dans les biblioteques '. Pour la Pucelle, c'est moy qui vous la donne et qui vous remercie du désir que vous en avés eu. A vostre retour, vous

en trouvères une version latine très exquise qu'un bénéficier d'Albi * qui m'estoit ^ inconnu a faitte ambitieusement, et de laquelle il m'a desja envoyé les onze livres des douze dont la première partie est composée. Pour moy, j'en suis au neufviesme de la 9° qui en aura douze aussi.

Quand vous nous escrirés, il ne faudra qu'adresser vostre paquet à M' de Monmor. rue du Temple et vis à vis l'bostel de Guise.

et en son absence, à M' Tliévenot, rue

près des Capucins du Marais à Paris ; et en son absence encore , à M' de la Chambre . Médecin ordinaire du Roy, rue Grenelle près l'Iiostel Seguier \ Il ne pourra se perdre avec ces addresses.

M' Thevenot , auquel vous ferés l'addresse de vos lettres en second lieu , est un de mes amis intimes, très homme d'honneur, très sçavanl, homme qui n'ignore aucune des langues de l'Europe qu'il a courue dix ans durant, et qui a rapporté mille curiosités de livres et d'arts , dont son cabinet est rempli '. Je vous ay concilié cette excellente personne; et, pour vous le lesmoigner, il vous escrit et par quelques questions , indications, dont sa lettre est remplie, il vous donne moyen * de faire voir que vous estes un bon observateur. 11 vous envoie aussi quelques bijoux et quelques bagatelles de peu de conte de deçà, mais qui pourront servir h vous faire vostre cour de delà auprès des personnes de qualité curieuses. Il luy faudra monstrer gratitude de sa générosité par vostre response, et luy complaire en ce qu'il

' Riche, dans Les coircspondants de François Bernier, a été substitué à beau.

^ O'estr-à-dire le De vita , mcnihus et placitis Epicurii (Lyon, 16 '19, 3 vol. in-fol.).

' Opéra omnia (Lyon, i658, 6 vol. in-fol.).

» L'abbé Paulet.

^ M. de Lens a changé m'estoit en vi'est.

' Sur Marin Cureau de la Tbambre, voir,

dans notre tome 1", les lettres GCLX, CCLXXV.

' On savait déjà que Tbévenot avait été un (les plus zélés collectionneurs du xvii" siècle. L'éloge fait par Chapelain des vnUe curiosités de son cabinet est à rapprocher des éloges qu'en ont faits d'autres contemporains.

* M. de Lens 'a ajouté un inutile le: il vous donne le moyen.

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désirera de vous, surtout pour celte colonne antique, prochaine de Deili(s2c) d'une lieiie, et que les mëmoii-es anglois comptent entre ies merveilles du monde.

W de la Motte le Vayer m'a entendu lire vos deux lettres en nostre assemblée chés M' le Chancelier et les a admire'es avec toute la Compagnie, et, depuis, il les a reloues luy-mesme avec autant d'admiration, li m'a chargé de vous assurer de la continuation de son amitié ' et de son service, et de vous dire qu'il est en peine de quelques livres qu'il vous a envoyés, entr'autres de Prosper Alpinus De mediciiia Mgyptiorum ■, parce que depuis vostre départ il n'a receu aucune lettre ni nouvelles de vous.

Pour M' de la Chambre, il est à Fontainebleau auprès du Roy depuis six mois. A son retour qui sera bientost, je luy feray voir vostre souvenir dans la lettre à M' de Monraor, et vos nouvelles dans la copie quej'ay fait prendre de la longue lettre à M' de Merveilles, laquelle je jnis vendredy dernier^ à la poste pour Marseille * avec un mot dont je l'accompagnay pour l'exciter à vous donner contentement touchant l'envoy de ces livres par Alep , Ragdad et Rassora à Surate , sans luy dire que, de nostre costé, nous vous en envoyons, afin qu'il ne néglige point vostre prière dans l'attente que nous y satisferions.

Pour ce qui regarde Testât des affaires de l'Europe depuis vostre départ, vous le verres

dans une feiiille à part , que j'ay esté bien aise de recueillir pour l'amour de vous, tant afin que vous en soyés fidellement instruit, qu'afin que vous en puissiés instruire et obliger les autres. Je sçay combien ces sortes de régales^ font valoir les gens dans les Cours estrangeres, et, dans cette veiie,je sens beaucoup de plaisir à vous les faire, et j'ay beaucoup d'impatience de vous les envoyer. Si vous m'en devés sçavoir gré, c'est principalement de ce que je m'y veux bien appliquer, sans estre assuré que cette peinelà ne soit pas une peine perdue et que, quand nostre ballot arrivera, vous ne soyés plus dans le pais , soit que vous ayés passé outre pour gagner la Chine par terre ou par mer, comme vous en avés esté tenté, soit que vous vous soyiés mis en chemin pour revenir en Europe. Ce doute pouvoit me retenir, y ayant difficulté à se résoudre de perdre des soins, qui coustent du temps à un homme qui a besoin d'en estre bon ménager, mais j'ay mieux aymé le bazarder que de n'essayer pas de vous estre utile.

Si cette despesche vient en vos mains, ruminés, je vous prie, sur les conseils que je vous y donne, et ayés une particulière attention à vous bien éclaircir de tous les chefs que je vous ay marqués, et d'escrire méthodiquement vos descouvertes pour nous envoyer des copies qu'on puisse monstrer de deçà à vostre gloire, et qui sentent

' Cette amitié se continua, en effet, jusqu'aux derniers moments de La Molhe Le Vayer, s'il est vrai que, comme on le voit dans le Ckevrœana (t. I, p. ici ), quand ce dernier k avoit ia mort sur ies lèvres, et qu'il n'y avoit plus de tems à perdre pour s'occuper sérieusement à son salut, il fut visité de ]\L Dernier, son bon ami , et il ne l'eût pas plutôt reconnu qu'il lui demanda ; Et bien, quelles nouvelles avez-vous du Grand Mogolîv Sur La Mothe Le Vayer, voir dans le tome 1" A^s heures de Chapelain, la lettre LXXV.

- M. de Lens met sous ce nom la note que

voici : " Prosper Alpini , médecin botaniste , auteur des quatre livres De medicina /Egyptiorum publiés à Venise en iSgi. On en avait donné depuis quelques années à Paris une nouvelle édition augmentée du De medicina Iiidorum de Jacque-s Bontius. C'est sans doute celle qui fut envoyée à Bernier. n

' M. de Lens a omis le mot dernier.

' M. de Lens a omis les mots poitr Marseille.

^ M. de Lens a imprimé régals, forme condamnée par Chapelain dans une lettre à M. de Brieujc.

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rhomme de lettres , comme celles d'Olearius de la Moscovie et de la Perse ' ; vous reprësentanl tousjours que vous serés peutestre le seul de celte qualité qui aura esté et qui ira jamais en ces païs si peu connus avec la capacité nécessaire pour en donner des l'elations sensées et fidelles, a6n de neu perdre pas l'occasion qui peut-estre ne s'offrira jamais si favorable; ce qui vous pourroit faire résoudre à un plus long séjour dans cet Empire-là que vous ne vous proposiés, [)our n'en pas partir avec une lumière imparfaitte. Vous sériés l'autheur classique de cette fameuse partie de la terre, qui n'est que fort mal illustrée et qu'on ne sçail qu'en gros, qui peut passer pour un terrestre paradis" entre flnde et ie Gange, plustost que la Mésopotamie entre l'Euphrale et le Tigre, car, pour la Chine, le retour du père Mar-

tinius\ jésuite tentain \ qui s'est trouvé dans la révolution^ de cet Estat-là, comme vous dans celuy où vous estes, nous l'a desmeslée admirablement par une histoire de ce pa'is-là tirée sur les registres publics et royaux ^, et par une géographie très ample traduitte de mesme des originaux chinois avec les chartes ' exactes faites dans le pais par ordre de ses Roy s*. Cela vous doit doimer de l'émulation, afin d'en recevoir la mesme gloire. C'est assés.

Je suis, Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce xm novembre 16O1.

À M"= LA MARQUISE DE SÉVIGNE

Atl ROCHERS, EN BRETAGSE.

[Madame,] je vous le disois bien par ma

• Adam Olearius, né vers 1600, mort en 1671, publia en langue allemande : Voyages très curieux et renommés faits en Moscovie, Tartarie et Perse (16^7, SIeswig, in-fol.), traduits en français par Wiquefort (Paris, i656,in-6°).

- M. de Lens a lu : le paradis terrestre.

^ Martin Martini, né à Trente en 1 G 1 6 , entra dans la compagnie de Jésus en i6.3i, s'embarqua pour la Chine en 1687, devint supérieur de la mission de Hang-Tchcou et mourut dans cette ville le 6 juin 1661, l'année même, comme le remarque M. de Lens (p. 2.")), où Chapelain le proposait en exemple à Bernior.

' Chapelain , oubliant la lettre r, a écrit tentain pour trentain, natif de Trente, Tridentinus. M. de Lens, qui a lu feutain, a naturellement été très embarrassé pour expliquer un pareil mot. Voici sa note sur ce point délicat: «Quant à la quaHfication Ae feutain, le sens en est obscur, à moins que, au jugement du lecteur, l'explication ne s'en trouve dans l'article ci-après du Dictionnaire de Trévoux : Fé ou Fô ou Foé, le premier des Dieux et comme le

Jupiter des Chinois ^ly n dans la province de

Fo-Kien, pi-oche de la ville de Tunchuen, au bord du fleuve Feu, une montagne qui représente le dieu Fô. — Si nous eu croyons les analogies de mots et

le rapprochement que suggère cet extrait , un jésuite feutain serait un jésuite des bords du Fen.i ^ M. de Lens a imprimé : les révolutions.

* Martini Martini Tridentini e societate Jesu Smicœ historiœ decas prima , res à gentis origine ad ChriMum natum in extrema Asia sive magno Sinavum imperio gestas comptes a {iGôS , in-i"). Les auteurs de la Bibliotlièque des écrivains de la Compagnie de Jésus (t. H, col. 1121) disent de la décade de Martini : pCe livre, tiré par le P. Martini d'un original chinois, est le premier et a été longtemps le seul ouvrage traduit du chinois, oij l'on ail pu trouver des détails sur les événements de l'histoire chinoise dans les temps qui ont précédé l'ère chrétienne. Dans la première partie de ses Fastes , le P. Duhalde n'a donné autre chose qu'une traduction de l'ouvrage du P. Martini . . . -

' Sic pour cartes , de charta.

* Novus atlas Sinetisis à Martino Martiniv Soc. Jesu descriptus et Serenissimo Archiduci Leopoldo Guillielmo Austriaco dedicatus, in-fol., sans indication de date et de nom de lieu, mais d'Amsterdam , 1 655. Voir les intéressants détails donnés sur cette description de la Chine par les auteurs de la Bibliothèque des écrivains de la Compagnie de Jésus (t. I , col. 1120).

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dernière lettre que M"' la Marquise de Montauzier estoit une amie en qui vous pouviës prendre toute confiance et qu'il vous falloit arrester à ce qu elle vous disoit préférablement à tout ce que tous les autres de l'un et de l'autre sexe vous pouvoient avoir mandé parce que, sans leur faire tort, si elle n'a pas plus de vertu, elle a au moins plus de cervelle et qu'elle est à la source des choses oii elle ne puise rien que de pur, au lieu qu'ils ne puisent que dans les ruisseaux éloigne's et meslés de fange et de bourbe. Ce n'est pas que leur affection ne soit louable et digne que vous leur en sacbiés gré. Mais parmi ceux qui sçavent vivre il n'y a rien qui se doive moins faire que de donner des sursauts ' à ceux que l'on aime sur des simples ouy dire et sans de fort bons gai'ans, surtout en matière d'honneur qu'on ne doit jamais supposer attaqué que quand on en a des attestations fidelles. Il vaudroit mieux aller dire légèrement à une femme que son mari est mort et vous sçavés si ces sortes d'estourderies sont approuvées ou excusées. Dans les malheurs mesme véritablement arrivés ceux qui sont obligés de les annoncer le font avec préparation en les adoucissant et ne les font connoistre que par degrés et pièce à pièce avant que de proposer les remèdes qu'il y faut apporter, tant la discrétion est requise en toutes les choses importantes dans la conduite de la vie. Ce fut le sentiment de M' Corbinelli ' qui laissa courre les plus hastés et qui ne creut pas devoir signaler le zèle qu'il a pour vos in-

terests par une relation douteuse et précipitée. Ce fut aussi le mien et je ne vous en escrivis avec l'émotion que vous vistes qu'après que je sceus qu'on vous avoit troublée et je ne le fis pas tant pour croire qu'il y eust lieu de craindre rien pour vous , que par l'indignation que j'avois de l'aveuglement de ce misérable personnage^ qui avoit appresté matière à ronger la réputation de tant de gens. Quand vous prenés confiance en mes paroles, vous me faites plus de justice que de faveur, car elles sont très désintéressées et ne regardent jamais que vostre bien. J'en appelle à vostre lumière et à vostre expérience. Il vous peut souvenir que je suis vostre père d'élection " et que je vous en ay rendu tous les devoirs, entre lesquels le moindre n'est pas d'avoir estraint la liaison que vous avés avec Mesdames de Rambouillet et de Montauzier. Je feray les offices que vous désirés auprès de l'une et de l'autre de mon stile ordinaire et je l'aurois mesme fait quand vous ne l'auriés pas désiré de moy, comme je le fis encore avanthier auprès de M"" la Duchesse de Nemours et de la bonne sorte.

Je suis à vous paternellement.

De Paris, ce xvi novembre iC6i.

XGVIII.

À M. GODEAU

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