EVESQUE DE VENCE, À VENCE
[Monsieur,] ce n'est pas le dommage que
' Expression employée deux fois par M""" de Sévigné. Voir ie Lexique de la langue de M"" de Sévigné, par E. Sommer, dans l'édition des Grands écrivains de la France , t. XIV, pages '426 et /127.
^ Jean Corbinelli, né à Paris en iGi5, mourut plus que centenaire en 1716. Voir sur cet intime ami de M"" de Sévigné la Notice bio-
graphique de M. Paul Mesnard, pages 1 46-1/19.
^ C'est pour la troisième fois que Chapelain applique celte épilhète au nom de Foucquet.
* Les biographes de M""" de Sévigné n'ont pas assez insisté, ce me semble, sur cette paternité; M. Mesnard lui-même n'a presque rien dit de l'affection dévouée de Chapelain pour son ancienne et si brillante élève.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
m'a causé la ruine du Surintendant qui m'a touché le plus. Dieu m'a donné assés de lumière pour discerner les biens et ne conter bien à moy que ceux qui ne sont point périssables, et assés de force pour mespriser les coups qui ne m'attaquent que par ces dehors. Je profite des longues méditations que j'ay faites là dessus et des veiies que j'ay eiies sur ces revers de fortune pour ne m'en altérer qu'autant que de raison. Je vous prie donc de ne m'en gueres plaindre.
Quant à la douleur que je ressens de la perte de ma Niepce, je souffre que vous y compatissiés. Je pers en elle un particulier soulagement qui m'estoit nécessaire à vostre [avis] et selon mes inûrmilés. Mais Dieu est le maistre et sa volonté doit régler la nostre. Il me fait encore beaucoup de grâce, puisqu'il ne me retire pas du monde, de vous y conserver, et de ce qu'il ne permet pas que de vostre costé j'aye que de bonnes nouvelles. Conservés vous aussi vous-mesme pour le bien de TEglise et pour le mien.
Nous attendons tousjours le vi* siècle de vostre histoire '. Il y a encore bien du chemin
à faire avant que d'en estre à ia question du temps- et vous pouvés aller encore bien loin sans courre hazard d'en estre pris à partie.
Nos grands vicaires tombent de bien haut^ et leurs prétentions ne sont pas si honnestes que celles du descrédité saint Augustin \ C'est l'affaire du Seigneur et c'est à sa sagesse d'y apporter le remède.
Pour M"' la marquise de Montauzier, elle s'est trouvée guérie à point nommé. Elle a receu M. le Daufm en naissant. Elle est entrée dans cet employ de la meilleure grâce du monde. Elle a esté présente aux complimens de tous les Corps jusquà celuy de l'Université et a respondu à tous comme une Papesse. Le Roy et les Reynes sont enchantés de son air à tout faire, ne cessent de la loiier et de la caresser et content entre leurs bonheurs de l'avoir en cette place. Ils la choyent et par le soin qu'ils en prennent monstrent le cas qu'ils en font et la peur qu'ils ont de la perdre '. Le logement du Prince et le sien est ce que vous avés veu occuper feu Son Eminence.
De Paris, ce iviii novembre 1661*.
' VHistoire de l'Église parut à Paris, eu 5 volumes in-folio, de 1653 à 1678.
- C'est-à-dire à la question du jansénisme.
' Jean-Baptiste de Contes, doyen de Notre- Dame de Paris, et Alexandre de Hodcncq, curé de Saint-Severin. Voir sur ces deux grands vicaires les Mémoires du P. Bapin (t. III, p. Bg et suiv.). On lit notamment (p. 1 1 1) : «Les grands vicaires étoient devenus si odieux à la Cour que, quand le roy partit de Paris pour aller à Fontainebleau , la reine-mère ne voulut pas les voir quoyqu'ils se fussent présentés pour luy dire adieu; on ne laissa pas de leur ordonner, après l'arrêt [du Conseil], de venir à Fontainebleau pour les obliger de faire un autre formulaire et im autre mandement, et de révoquer le premier. -^
' Chapelain parle du discrédit de saint Au-
gustin parce que les jansénistes identifiaient la cause de l'cvêque d'Hippone avec leur propre cause. Godeau s'était fort occupé de l'auteur de la Ciléde Dieu, d'abord dans sa Vie de saint Augustin (i652, in-?i°), ensuite dans son Panpgjirique de saint Augustin (i653, in-t5).
* Les curieux détails fournis ici par Chapelain sur l'enthousiasme qu'inspirait à toute la cour M"*" de Montauzier complètent à merveille les récits des mémoires du temps.
* Le 19 novembre, Chapelain (f° 243 v") écrit à Colbert, qui s'était occu|)é de sa réclamation aux exécuteurs testamentaires du cardinal Mazarin pour la rente sur l'abbaye de Saiiit-Pierre-de- Corbie: te Monsieur, je ne vous amuseray point par des remercimens estendus et estudiés. Vous n'avés do loysir que pour faire des grâces et il vous manque pour en entendre les rcssentimens.-
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
À M" L'ÉVESQUE DE VENGE (GODEÂU
[Monseigneur,] depuis ma response à vostj-e dernière on m'a communiqué celle que vous avés escritte au Roy sur les ordres que vous aviés receus de sa part de faire souscrire tous les eccle'siastiques de vostre diocèse au Formulaire tracé et ordonné par l'Assemblée du clergé. Il est mal aisé de vous dire combien j'ay esté édifié de cette lettre tant pour la solidité de la doctrine, car pour le stile je ne daignerois vous en parler, que pour le courage apostolique avec lequel vous informés le Roy, qui est le Prince du monde le mieux
intentionné, de Testât de la question et de la justice de la cause que vous soustenés. Ce n'est pas que je ne voye bien qu'assiégé et prévenu comme il est par ceux à qui il importe que les partisans de vostre opinion succombent sous la leur, ce ne peut estre que par une particulière grâce du ciel qu'il se range du bon costé '. Mais que Dieu par ses raisons occultes ne le voudroit pas illuminer pour cela et que son édifice pour le présent devroit tomber en ruine, il est tousjours du devoir d'un Chrestien et encore plus d'un Evesque de tenir ferme dans les véritables maximes du Christianisme et de résister à la tempeste au hazard d'en estre renversé. C'est ce que vous faites avec quelque peu d'autres de vos con-
Le 2 1 du même mois (f° aiù r°) , il s'adresse en ces termes à Huet : «Vous aurés sceu par M'' de Segrais qu'il m'a envoyé le paquit pour M' Lambecius et pour la reyne Christine, et que j'ay receu la commission de le leur faire tenir avec le plaisir qui est naturel à ceux qui aiment leurs amis et qui font leurs délices de leur pouvoir estre utiles... Ce qu'il y a de fasclieux, c'est que le temps du départ de M" le Conte Tott est une chose incertaine, et comme il aime la Cour de France, il ne se hastera pas apparemment d'en partir durant le carnaval... Nous ferons la guerre à l'œil... A propos de ce Conte, je vous diray qu'il me vint voir avant-hier et me parla de vous comme d'un homme qui ne seroit pas marri de retourner en Suède avec luy non pas comme domestique, mais comme ami. Il accompagna ce discours d'éloges de vostre personne et m'insinua qu'il ne seroit pas impossible qu'estant connu pour ce que vous valés , on vous pust porter à l'eraploy de Précepteur du jeune Roy de Suède, n'y ayant que vostre religion qui y pust apporter de la difficulté. . . Je luy dis. . . que je croyois cela fort éloigné de vostre pensée , veu les travaux de lettres auxquels vous estiés engagé et le peu de besoin que vous aviés de fortune. Testât de la vostre vous pouvant ester toute tentation d'en rechercher ailleurs que chés vous. . . La perte du R. P. Maœbrun m'a esté commune avec vous et
ma douleur n'en a rien deu à la vostre. 11 n'avoit pas esté mon maistre, comme je le souhailerois, et sa civilité me faisoit traitler par luy comme si j'eusse esté le sien. Mais il esloitmon intime ami. . . Nous ne sommes pas les seuls qui avons raison de le regretter. Tout le monde sçavant et tous les gens de bien en portent le deuil et regardent sa mort comme une calamité publique. J'en ay le cœur tiop serré pour entreprendre de vous en consoler. . . Vos deux exemplaires pour Heydelberg iront avec le Thucidide de M' d'Ablancour. ..r>
' La lettre de Godeau fut très mal reçue. Voici le piquant récit de M. Sainte-Beuve {Port-Royal, t. IV, p. libl\) : «Le roi, voyant que c'était une lettre d'évêque, dit qu'on la lui présentât quand il serait dans son Conseil de conscience; et à la séance de ce Conseil, après que le comte de Brienne en eut lu les dix ou douze premières lignes , le père Annat interrompit en disant : Qu'est-ce que vous vient ici contei-, Sire, ce petit évéque qui n'a que trois ou quatre paroisses et quinze ouvingt paysans ? Le père Annat s'obstinait à traiter le nain de la princesse Julie comme n'étantencore que le nain de Tépiscopat. Averti de ce propos par M. d'Andilly, M. de Vence écrivait, \eik décembre 1 66 1, en se redressant et se roidissant dans sa petite taille: Un évéque qui n'a que vingt paysans à conduire en a encore trop, s'il est vray que les âmes des paysans soient rachetées du sang de Jésus-Christ, n
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
frères par une constance digne de la primitive Église, lorsque les bons pasteurs raettoient leur ame pour leur trouppeau,et que par l'effusion mesrae de leur sang ils fondoient le cre'dit des vérités évangéliques et establissoyent le culte de la vraye Religion.
Sa Majesté est trop pieuse et trop équitable pour mettre aucun de vous à de si fortes espreuves et pour vouloir que vous souffriés rien de ce qu elle connoislra injuste sous son autborité. Et j'ose espérer qu'un jour, lorsque le voile qu'on a mis entje elle et vous sera levé ou dissipé, elle vous sçaura gré de la résistance modeste et respectueuse que vous apportés à l'exécution des ordres qu'on luy a fait passer pour justes et qu'elle n eust jamais donnés sans cela '.
Cependant fortifiés vous en Dieu qui vous a dicté cette lettre et si vous n'en attendes point d'applaudissement du monde préoccupé, jouisses en secret de cehiy que vous en donnent les anges, et si cela peut adjouster quelque cbose à Yostre consolation, assurés vous que tout ce qu'il y a de personnes éclairées et désintéressées est de voslre sentiment et croit ceux qui sont opposés à vostre doctrine en bien plus mauvaise condition selon Dieu que vous , quelque avantage qu'ils puissent remporter sur vous selon le siècle ^
Je suis tout à vous.
De Paris, ce xxiii novembre lGOl^