‹ Lettres. PubliéesChapitre 49 sur 309 · A AVIGNON · texte numérisé non relu

A AVIGNON

Monsieur, je n'ay garde de ti'ouver estrange que vous ne m'ayés respondu que près de trois mois après la réception de mes lettres, raoy qui escris si rarement par le peu de loysir que j'en ay et par les infirmités qui m'en empescbent aussi bien que mes affaires. Vous n'estes pas le seul de mes amis qui en usés avec cette reteniie, elle vous est commune avec tous ceux qui ont pour moy la mesme affection que vous et tous me plaignent de la diverse sorte d'accablemens sous lesquels je succombe , se contentent de scavoir que je les aime sincèrement et m'esparguent en ne m'escrivant gueres le cbagrin que jaurois de n'y pouvoir pas correspondre comme je le voudrois. Soyésdonc, je vous prie , sans scrupule de ce costé là pour le passé et pour l'avenir mesme, et comme je ne croiray jamais que vostre silence soit ime marque de vostre oubli, ne croyés jamais aussi que le mien signifie rien de désavantageux au service que je vous ay voiié*.

Quant à la ilifiicullé que fit d'abord vostre illustre Compagnie d'admettre pour académicien M' Conrart, l'un des principaux académiciens de la nostre, après les assurances que vous luy en aviés données, presque sans que sa modestie luy eut permis

>■ La résistance de Godeau ne fut pas de longue durée, et M. Sainte-Beuve, qui le maltraite fort à ce sujet (t. IV, p. 353-i45i), dit: «Sur de nouveaux ordres du roi, qui lui furent donnés en mai 16G2 , il signa purement et simplement. n

* On s'étonne de ne trouver aucune mention de cette remarquable lettre dans le Port-Hoijal de M. Sainte-Beuve.

^ Le 1" décembre, Chapelain (f° 367) s'excuse auprès de M. du Vaufoussard de lui écrire peu souvent, lui disant qu'il écrivait aussi peu sou-

vent au P. Mambrun et ajoutant: «Vous pourries apprendre la mesme chose de M' l'Evesque d'Angers et de M' du Maurier, mes deux anciens et intimes amis, qui me pardonnent facilement mon silence et qui ne me font scavoir de leurs nouvelles que par les correspondans qu'ils ont de deçà.-)

* Ce qui suit, jusqu'aux mots: que nous conserverons de nostre part fort fidelle , se retrouve dans Y Histoire de l'Académie française, t85b». l. II, p. 5o8 et 5og.

de le souhaitter, je n'ay garde de trouver eslrange (sic) qu'un si honneste homme que luy en ayt eu, ses exclusions surprenantes par quoy qu'elles soyent causées, ne pouvant qu'estre desagre'ables à ceux mesraes qui n'ont pas l'honneur si délicat que luy. Cela estoit, dites-vous, contre ses statuts; mais vous scaviés quels estoient ces statuts quand vous le luy fistes ou proposer ou désirer comme une chose sans difficulté, et à laquelle il n'eut jamais donné, s'il y en eust creu la moindre. Cette difficulté n'avoit pas empesché le défunt Roy et M' le Cardinal de Richelieu, quand ils instituèrent l'Académie françoise, d'y recevoir cette mesme personne, et mesme en la qualité que vous tenés dans la vostre', non plus que M" de Gombauld et d'Ablancour, hétérodoxes aussi bien que luy, outre que son âge , ses maladies et l'éloignement des lieux pouvoient oster à ces M" la crainte que son admission en leur Corps y apportast aucune contagion périlleuse. Mais, Monsieur, vous y avés remédié par la résolution que vous luy avés fait prendre sur cet article, à son advantage. En quelque estât que les lettres que vous luy en faittes expédier le trouvent lorsqu'elles viendront, vous pouvés croire qu'il les recevra avec respect et avec ressentiment, et qu'il leur en tesmoignera aussi bien qu'à vous sa parfaitte reconnoissance. Je viens à l'article de l'Association que vous pressés, et dont M' Conrart s'est remis à moy pour vous en expliquer les obstacles. La proposition en est obligeante pour nostre Compagnie , et il luy seroit très avantageux d'avoir en son Corps tant d'excellens hommes dont la vostre est composée. Mais vous ne

considérés pas que ce seroit faire un androgyne\ et de deux corps parfaits en faire un imparfait. Les natures ne s'incorporent pas ainsi , chacun doit garder son essence , et si elles se peuvent entre unir d'amitié et d'interest, elles se doivent conserver distinctes sans un nieslange qui les anéantiroit ou qui auroit quelque chose de fort irrégulier. Pour cette raison chacune doit garder son poste, sa juridiction , sa dignité. La multiplication de ces Estres ne passera jamais que pour bonne, et les Estats n'en recevront jamais que de l'ornement et de la splendeur.

Ajoutés que ces deux corps, estant sujets de deux Princes différents, ne pourroient se confondre ensemble sans jalousie de leurs supérieurs, et sans violer le serment qu'ils leur ont fait de n'avoir point d'autre dépendance. Mais quand ces puissantes causes n'empescheroient pas l'effet de vostre désir du costé du Saint-Siège, il y en a une du costé de la France ; car l'institut de la Compagnie , que vous avés veu , l'a fixée à un certain nombre, passé lequel il n'y a pas lieu d'en recevoir un seul autre que par mort, non plus que dans le sacré Collège des Cardinaux. Et si Sa Majesté, par sa toute puissance , y vouloit apporter le changement proposé, elle ne le pourroit faire que par Edit, qui ne s'obtiendroit assurément point d'elle , quelque faveur que l'on employast pour cela; et, quand on l'obtiendroit, il ne passeroit jamais au Parlement, à cause des privilèges qui nous sont attribués, et qui iroient à la foule des peuples'. Contentés-vous donc , Monsieur, de cette union d'esprits que nous conserverons de nostre part fort fidelie, et pour l'éclat que vous souhaités outre qu'il

' C'esl-à-dire comme secrétaire perpétuel.

- M. Littré, qui a trouvé androgyn dans un texte du xiv° siècle, n'a cité pour androgijne que deux phrases de Voltaire.

' C'est-à-dire, comme s'exprime l'annotateur

CHAPELAIN. 11

de V Histoire de V Académie française ( t. II , p. 609) : ret qui tendraient à pressurer le peuple. On se rappelle que les académiciens avaient l'exemption du guet, le privilège du committinius au grand sceau , etc. »

LETTRES DE JEAN CHAPELAIiN.

est desjà assés grand par celuy de vostre vertu et du sçavoir de M" vos confrères, assurés vous que nous l'entretiendrons en toute rencontre par les justes tesmoignages d'estime que nous vous rendrons et l'honneur que nous ferons profession de tirer de vostre amitié et de vostre coiTespondance. Je suis surpris au reste de la tentation qu'a eiie M. de Cassaignes de voir les lettres de remercimeut que j'ay escrittes à M' le Vice légat et à vostre illustre Assemble'e, S'il m'en eust demandé la lecture avant que je les eusse envoyées, je l'en eusse volontiers contenté, mais de vous en demander des copies sans ma participation , il y a quelque chose à dire , et cela n'est pas dans l'ordre de l'amitié. Vous en avés usé plus obligeamment que luy en ne luy complaisant pas sans scavoir auparavant si je l'aurois agréable et je vous en remercie de tout mon cœur. Je n'escris point andjitieusement et ne cherche point de gloire par mes lettres qui ne sortent jamais de ma plume que par nécessité et pour des usages forcés. Ces lettres n'ont esté failtes que pour y marquer mes respects et ma gratitude envers ceux qui m'avoient honnord de leurs grâces. Elles ont eu tout leur effet, puisqu'elles ont esté

receûes par eux avec agrément. Après cela , à moins que cela ne soit une ioy parmi vous d'enregistrer ces sortes d'hommages, il n'y avoit plus qu'à les brusler pour se desfaire de papiers inutiles. Que si vous les gardés pour cette On là, je vous prie au moins de n'en donner ni laisser prendre de copie à personne ni à M. de Cassaignes non plus , qui aussi bien ne les pourroit avoir sans les monstrer ni les monstrer sans me faire croire assés vain pour en avoir procuré la publication et sans donner matière à mes Révoltés de les gloser et critiquer avec leur malignité ordinaire '. Voilà une furieusement" longue lettre, mais c'est pour une bonne fois et vous ne devés pas craindre que d'un an vous ayés de moy une persécution pareille. Je baise très humblement les mains à vostre illustre Compagnie et suis, Monsieur, vosCre, etc.

De Paris, ce i" décembre 1G61.

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