A M. LE MARQUIS DE CHAINDEMER
CtPlTMXB DES GARDES DD COBPS , À LA MOTHE^
Monsieur, j'ay ressenti autant que je de-
' Parmi ces Révohés et au premier rang il l'anl mettre Gilles Ménage.
- On sait que les précieuses employaient le mol furieusement pour excessivement et que ^loiière s'est moqué do cette afTeclation.
^ Nous avons déjà rencontré ce nom dans deux ou trois des lettres du présent volume. C'était le fils aine de Jean-Louis de Rochechouart, comte de Chandenier, baron de la Tour en Auvergne, gentilhomme de la chambre du roi, et de Louise de Monlberon. Voici les renseignements que donne sur lui le Dictionnaire de Moréri (t. IX, p. 2 5i): «François de Rochechouart, marquis de Chandenier, baron de la Tour, etc. , sfrvit dans les guerres de Lorraine jusqu'en 1630, puis en Flandre et en Roussillon, aux
sièges de Collioure et de Perpignan , en qualité de capitaine aux gardes. Le roi lui donna en 16/12 la charge de premier capitaine de ses gardes du corps, après la mort du marquis de Gordes; mais étant tombé en disgrâce, on lui demanda sa démission le 10 jan\ier 1 65 1 ; il la refusa, et se retira dans ses terres d'Auvergne. Le roi pourvut de celte charge le comte d'Ayen, depuis duc de N'oailles. Il ne consentit que plus de vingt ans après à donner sa démission, pour obtenir la permission de revenir à Paris, où il mourut le ili août 1696, âgé de quatre-vingt-cinq ans.-i On lit dans Vllistoire de l'Académie française (t. I, p. 260) que l'abbé de Bourzeis /u( élevé page chez le marquis de Chandenier, capitaine des gardes du corps, qui était m« homme fort savant.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
vois la grâce que vous m'avës faille de m'envoyer par M' Le Clerc la Bibliothèque d'Apollodore de la révision de M' Le Fevre de Saumura L'excellence de l'aullieur et celle des notes d'un si sçavant homme qui rendent cette édition la meilleure de toutes celles qu'on en a données jusqu'ici m'en ont fait recevoir le présent comme fort considérable et m'obligent à vous en faire un fort sérieux compliment. Tout m'y a pieu , tout m'y a satisfait , mais surtout l'addresse qui en a esté faitte à M' vostre fils " et les tesmoignages que cette dédicace portent de sa vertu naissante et de son sçavoir avancé. Je m intéresse trop, Monsieur, en tout ce qui regarde vostre gloire pom* ne prendre pas une grande part en ce qui la regarde. Ce fils, cet autre vous-mesme ne sçauroit mériter les louanges dont un personnage si habile le couvre, sans m'apporler une joye particulière et sans faire que cet accroissement d'honneur pour vostre nom ne me touche sensiblement. Cette si heureuse nourriture que vous faites adoucira les chagrins que la fortune vous cause, et vous estant un bien plus grand que tous ceux qu'elle vous veut osier, tant quil vous demeurera et qu'il ira croissant entre vos mains, je ne vous tiendray point tout à fait malheureux
et je vous croiray mesme au dessus des insultes dont elle essaye d'abbattre vostre vertu.
Ce sont les sentimens. Monsieur, de vostre, etc.
De Paris, ce i" décembre tG6i'.
À M. HEINSIUS
BRSIDENT FOUR MM. LES ESTATS DE BOLLAXDB EN SUÉDE . À STOCnOLM.
Monsieur, après un très long jeusne vous m'avés enfin repu de la nourriture la plus agréable à mon amitié qui luy pusl estre donnée, je veux dire d'une de vos lettres par laquelle j'ay appris que vous m'aviés fait cette mesme grâce deux autres fois depuis vostre arrivée en Suède , quoyque ces deux précédentes ne soient point venues jusques à moy sans doute à cause que M*^ nostre ambassadeur ne s'estant pas trouvé en Hollande quand elles y sont arrivées, ceux qu'il a laissés n'ont pas pris le soin de les luy envoyer icy, qu'ils les ont jettées dans sa garde-robbe parmi les papiers de rebut, dont je ne puis assés vous exprimer combien je regrette la perte.
Pour vous. Monsieur, vous devés avoir
comme on le voit par les lettres latines que lui adresse Tanneguy Lefèvre ( Tanaguilli Fahri epistolœ, in-h", Saumur).
' Apollodori Atheniemis Bibliotheces libri III (Saumur, 1G61, in-S°).
^ François de Rochecbouart eut de Marie Loup de Bellenave, qu'il avait épousée le 3 mai iGAG, un fils unique, Charles-François de Rochechouart, marquis de Bellenave, dit le comte de Limoges, né le 1 1 avril 16^9 , mort sans alliance, du vivant de son père, des blessures qu'il recul, en avril 1678, au siège d'Ypres, où il servait comme volontaire.
^ Leméme jour, Chapelain ^f aSi v°) écrit à Huet : «J'ay impatience que le jour du courier
soit venu pour vous informer de ce qui s'est passé entre M' le Conte Totl et moy sur la proposition que je vous fis, il y a huit jours, d'aller en Suède avec luy comme ami plustost que comme domestique... Je voy peu d'apparence que le succès en soit tel que nous l'aurions peu désirer... M' Gilbert, secrétaire et résident de la Reyne Christine en France... luy avoit assuré qu'il vous avoit veu tout prest à aller trouver cette Reine pour bomme de lettres sur une incertaine espérance de huit cens escus d'appointemens plus propres à estre promis qu'à estre leniis, luy mesme qui la sert depuis quatre ans n'ayant pas touché un double de ceux qu'Eile luy avoit assignés, n
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
raainlenant receu celle que je vous escrivis, il y a plus de six semaines, par la voye de M' Cliristianus Huggens, toute autre me manquant, car il m'a mandé vous l'avoir envoyée dans la propre despesche de M" les Estats selon l'avis que je luy en avois donné pour une seureté plus grande. Vous y aurés veu mes inquiétudes sur Testât de voslre santé et sur le succès de vostre employ en une Cour qui n'a pas trop de favorables dispositions pour les intérests de vostre republique. Vous y aurés veu celles de M' de La -Mare , de Dijon , et de M' Medon , de Tolose , sur la réception ou la perte des cahiers qu'ils vous ont envoyés pour le secours de vos travaux sur 0\ide qui leur ont cousté bien du soin et dont ils n'ont eu aucune nouvelle par vous. Vous y aurés veu enOn l'incertitude où j'estois des personnes à qui j'avois à distribuer les exemplaires d'Ovide qu'on m'a apportés sans addresse de vostre part.
M' Huggens me tesmoigne d'estre aussi en peine de vous de qui il m'assure n'avoir eu aucunes lettres depuis voslre départ, quoy qu'il vous eust escrit plus d'une fois. Je vois par celle que M' Beuning, vostre ambassadeur, fit hier la faveur de m'envoyer, que vous vous plaignes de son silence comme luy du vostre. Il faut qu'il y ait en campagne quelque démon ennemi de nostre commerce , qui intercepte tous nos paquets pour nous embarasser et nous mortifier. Dieu vueille que celuy 011 sera cette response renfermée ' es-
chappe à sa malignité et que vous la receviés pour ma consolation et pour la vostre !
J'ay fait rendre en main propre à M' Bigot celle que vous luy addressés et celle qui estoit pour M"^ l'abbé Seguin \ Aussitost que je serai délivré de mon rheume, j'iray sçavoir de luy s'il n'a rien à vous mander. H est revenu d'Italie, à ce qu'il m'a dit, assés riche d'extraits et de curiosités lettrées, dont il prétend bien se faire honneur. Il vous en rendra apparemment un conte lidellepar ses premières.
Sans attendre vos ordres , j'ay donné en vostre nom à M"^ le marquis de Monlauzier un des exemplaires de l'Ovide, ne craignant pas d'en estre désavoué par vous. Il s'en est tenu infiniment obligé et m'a chargé de vous dire qu'il en a toute la reconnoissance possible et qu'il est et sera tousjours pour vous tel qu'il a esté par le passé. Vous entendes assés ce que cela signifie sans un discours plus estendu. Cependant il ne vous faut pas laisser ignorer qu'il s'en va Chevalier de l'ordre du Saint-Esprit au chapitre prochain et qu'avant la naissance de M' le Dauphin, le Roy avoit jette les yeux sur M""" la marquise de Monlauzier pour Gouvernanle des enfans de France comme sur la dame du royaume la plus digne d'une charge si importante, que durant une fort grande maladie qu'elle eut, cet esté, à Fontainebleau et qui fut estimée mortelle. Sa Majesté en avoit esté fort en peine dans l'appréhension de per-
' 11 y a renferme dans le manuscrit.
- Pierre Seguin était conseiller et aumônier il'Anne d'Autriche, abbé de Saint- Etienne de Ferny, ordre de Saint -Benoit, au diocèse de Cambrai, près de Landrecies. Il fut élu doyen de Saint- Germain -l'Auxerrois le 27 septembre \6lii, et mourut le ti avril 1672. 11 fut un des célèbres antiquaires de son temps. Son riche cabinet de médailles fut, après sa mort, acheté par Louis XIV. Voir sur ce numismate, oublié
dans la Bioijraphie universelle et dans la Nouvelle biographie générale, le Gallia cltristiana (t. III, col. lio-ii/i et t. VII, col. 276). les Insci-iptions de la France recueillies et publiées par F. de Guilhermy (t. I", 1878, p. 16/1 et 16.3).
' En la promotion faite le 3i décembre 1661, en l'église des Grands-Augustins de Paris, fui en effet compris Charles de Sainte-Maure, marquis de Monlauzier.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
dre un si bon service que celuy qu'il s'en proniettoit, mais qu'enfin dès qu'elle fui hors de péril, elle eut le commandement de se tenir preste pour cette fonction homiorable , ce qui a esté suyvi de l'eftet, car elle receut l'enfant précieux au sortir du ventre de la Ueyne et entra en possession de la charge qu'elle exerce avec une satisfaction générale et un applaudissement qui n'eut jamais de pareil. Vous vous intéressés trop dans les aventures de cette maison là pour vous avoir informé plus succinctement de cette nom'elle.
Je suis bien aise que vous ayés de quoy rendre la troisiesme édition de l'Ovide que vous médités meilleure encore que celle que vous venés de donner au monde. On a fait du bruit au cabinet de JM"" de Thou ' de la correction de ce vers : Ante mare et tellus et quod, etc. du commencement de la Métamorphose *, comme si elle n'eust pas esté soustenable, et que vous ne l'eussiés pas deu insérer dans le texte. Pour moy je l'ay défendiie comme aussi bonne que la leçon vulgaire, mais mon jugement n'est pas de fort grand poids en ce pais là. Je ne croy pas que le leur vous esbranle, ayant de si bons fondemens que vous en avés. La prière que je vous fais sur cela est que si vous le vouiés relever vous ne me nommiés en aucune sorte, mais je croy que le mieux sera de le mespriser magnifiée.
Glaudian est bien heureux du soin que vous continués à prendre de luy et du dessein que vous faittes de le reimprimer une seconde fois \ pour le rendre plus pur et plus digne de paroistre. Quand il viendra avec ce
nouveau lustre, vous verres l'accueil qu'il recevra de nous. Pour les observations du Feure de Saumur, je vous ay desja mandé qu'il ne s'y falloit point attendre, et que M' Chevreau, par qui j'espérois de les tirer de ses mains, m'avoit respondu qu'elles estoient en assés grand nombre pour les luy faire vouloir publier luy-mesme sous son nom , de sorte que ce seroit peine perdue de les demander encore une fois, et il me semble mesme que vous me l'aviés défendu , ne voulant point vous ayder du travail d'un homme qui n'avoit pas bien trailté la mémoire de M' vostre père. Après tout, ses restitutions sont comme celles de Peyrarède, toutes de fantaisie, pures conjectures où il y a souvent de la témérité sans qu'elles soient appuyées de Tauthorité d'aucun manuscrit qui est ce que vous cherchés et qui seul porte coup dans le reslablissement des anciens ouvrages.
Je vous escriray sans doute par M' le Comte Tott, mais ce n'est pas viande preste, estant tousjours icy sans bien sçavoir encore le temps de son retour. Je feray vos baisemains à M' de Thou et à M' de Monmor de bonne sorte.
Tour nos nouvelles dont vous désirés estre instruit, nous avons esté à la veille de rentrer en guerre avec l'Espagne sur un attentat que Batteville, ambassadeur du Roy catholique en Angleterre, a fait contre le nostre pour la préséance avec grande effusion de sang des deux coslés, ce qui obligea le Roy de faire sortir de son Estât Fuensaldagne , ambassadeur extraordinaire du mesme Roy
' C'est-à-dire parmi les savants qui se réunissaient dans la bibliothèque du président de Thou, comme autrefois quand celte bibliothèque était dirigée par les frères Pierre et Jacques du Puy.
^ Le texte actuellement adopté dans les meilleures éditions d'Ovide pour le cinquième vers
de ia première des Métamorphoses est celui-ci :
Ante mare et teilus et quod tegit oninia cœlum.
^ La première édition de Claudien donnée par Nie. Heinsius est de i65o (Leyde, chez les Elzevier, in-ia). La seconde édition est de 166.^ (Amsterdam, in-8°).
LETTRES DE JEAiN CHAPELAIN.
en cette Cour, qui y avoit accompagné la jeune Reyne , et d'envoyer au sien à Madrid demander réparation entière de l'insulte et en cas de refus de s'en revenir comme d'un pa'is ennemi. On a rapporté que le Roy d'Espagne désavouoit Batteville et le révoquoit, promettant de satisfaire le Roy, son gendre, mais en termes généraux dont celuy cy n'est pas content, et il ne veut point passer pour Testre. Si la satisfaction ne vient pas, la guerre se rallumera sans faute '.
Cependant depuis Tarrest du Surintendant, Sa Majesté a establi une Chambre de justice pour la recherche de son administralion et des malversations des traittans et gens de finance depuis i635. On ne doute point que le prisonnier ne soit condamié à mort \ non seulement pour brigandage, mais encore pour crime d'Estat, dont les informations sont chargées. Il n'y eut jamais de plus impudent voleur, de dissipateur plus aveugle ni d'ambitieux plus insensé. Sa riiine enlraisne avec elle plus de mille familles dont il y en a la moitié qui périra sans avoir jamais ti-empé dans ses desseins ni profité de ses mauvaises largesses. Il faisoit payer Costar d'historiographe comme escrivain de feu M"' le Cardinal'. Il donnoit pension à Scarron pour le faire rire , et hors les Jésuites , auxquels il avoit fait de grandes profusions.
poui' les mettre dans ses interests, il n'y a pas un vrayment sçavant qu'il ait voulu gratiGer en chose considérable \
i\P l'ambassadeur Beuning m'honnora hier d'une visite et m'amena M' Huggens le père et son troisiesme fils qui est le seul dont il s'est fait accompagner en venant en France, où il a esté très bien receu et très bien traitté de Sa Majesté, luy laissant une particulière estime de sa persoime. Il m'a donné de l'admiration aussi bien qu'à toute nostre Cornde la parfaitte connoissance qu'il a monstrée avoir de nostre langue et de la facilité comme naturelle qu'il a à la parler. Nostre entretien ne se passa pas sans faire une grande commémoration de vous et vous avés tout sujet de vous en contenter.
Je suis au W' * de [la] a' partie de la Pucelle et ne lascheray pomt la main jusques à son accomplissement. Un ecclésiastique de Languedoc*^ qui n'avoit aucune habitude avec moy s'est rais en teste de traduire la première en vers latins et en beaucoup d'endroits il l'a fait fort noblement et d'une manière fort heui-euse.
Je vous pourray envoyer par M' le Conte Totl le dialogue de M' Huet, de Caen. de oplimo génère intei-pretandi qui vous plaira sans doute, tant il est sagement, sçavamment et élégamment escrit '.
' \oir, sur rincident du lo octobre 16O1, à Londres, et sur tout ce qui suivit cet incident, jusqu'à réclalante réparation du 2 4 mars 1662, à Fontainebleau, les indications bibliographiques cou tenues dans une note deVInlrodttclion à la Relation inédite de la défense de Diinkerque par le maréchal d'Estrades (1872, in- 8°, p. 16)."
- Chapelain se trompait, égaré par ses préventions et ses rancunes. Neuf juges seulement, sur \ingl-deux, se prononcèrent pour la peine capitale. La commission condamna Foucquel (20 décembre I C6i ) au bannissement. Louis XIV oublia son devoir de roi en aggravant la peine et en
changeant le bannissement en une prison perpétuelle.
* L'ennemi de Chapelain payé comme historiographe! Ce devait être là un des plus afl'reux griefs de l'auteur de la Pucelle contre le surintendant.
* Soit, mais Foucquet protégea très noblement La Fontaine, et La Fontaine vaut à lui seul bien des savants.
^ Les mots liiTe, acte, étaient très souvent sous-entendus au xth" siècle. Voir les discours et les exametis de Corneille.
' L'abbé Paulet.
' La veille du jour où Chapelain parlait ainsi
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
M' Medon, sur vostre foy, a recours à mes offices dans les occurrences de ses aiïaires de deçà et j'essaye de la justifier auprès de luy par mes soins '.
Je suis affame de vos lettres. Escrivës moy amplement de toutes choses et me croye's sans réserve, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce ix décembre 1661.
cm.