‹ Lettres. PubliéesChapitre 6 sur 309 · X LA HATE, EN HOLLANDE · texte numérisé non relu

X LA HATE, EN HOLLANDE

Monsieur, j'ay fait voir à M' le Marquis de Montauzier le début de vostre dernière lettre, où vous luy tesmoignés à vostre ordinaire tant d'estime et tant de passion pour sa gloire et pour sa vertu. Il a rougi véritablement de la manière avantageuse dont vous en parlés , mais je vous asseure qu'il n'en a pas esté choqué , et qu'il en a senti la douceur ^ jusqu'au fond de son âme et avec toute la reconnoissance qu'il devoit. Quand vous luy aurés escrit vous vous appercevrés par sa response de la vérité de ce que je vous dis. Enfin c'est un cœur tout noble qui sçait ce que vous valés, qui a une sincère amitié pour vous, et que rien ne peut faire changer que le changement de la vostre, lequel ni luy ni moy n'appréhendons pas.

Pour vostre santé, je ne pourrois recevoir de plus agréable nouvelle que celle du bon estât où elle est maintenant, et je veux espérer que s'il y a encore quelque chose à faire pour la rendre parfaitte, le temps et

vostre bon régime y mettront le comble, et je le souhailte plus que tout afin que vous puissiés vaquer sans trouble à vostre grand dessein de l'histoire^, et à l'honnorable employ qui vous a esté offert par le bon goust de vos seigneurs. Vous m'avés esclairci de la raison qui avoit fait ignorer cette offre à M' Christianus Huggens et je ne l'ay point apprise sans douleur, m'interessant comme je fais à tout ce qui le regarde , et ne pouvant voir sans émotion diminuer le crédit d'une Maison où il y a tant de bonnes lettres. Quant à l'acceptation de cette charge je n'y voy pas de difficulté et je voudrois que cela fust plus tost aujourd'huy que demain. Encore que vous n'entrassiés pas sitost en exercice, ce seroit tousjours un ornement pour vous et une marque de la considération où vous estes dans vostre République, que cela fut connu et fixé, et vous n'avés aucune affaire domestique ou eslrangère qui ne s'en sentist. Mais vous estes sage et sçavés pourquoy vous différés cette acceptation. L'e respect'' de vostre parent ^ né m'empescheroit point d'y songer. M" vos patrons sont d'assés grands hommes pour avoir besoin de plus d'un habile honnne pour cette sorte de ministère, et s'ils avoient à ne le confier qu'à un seul, il leur importeroit de l'oster à tout autre pour vous le donner. Rien que ce soit un beau mouvement à vous de laisser à ce parent tous les émolumens de cette charge, je ne sçay s'il est raisonnable et si ce parent le pourra souffrir sans honte.

Je ne vous puis expliquer les généreux sentimens que vous me mandés que M' nostre

' Quel était ce Godin? Était-ce le spirituel abbé Gaudin dont il est souvent parlé dans le Menagiana ?

- Chapelain a écrit par inadvertance douleur pour douceur.

' La continuation de l'histoire des Provinces-

Unies de Grotius, dont il a été déjà question (lettre I et note 16).

'' C'est-à-dire la considération, la pensée de vostre parent, de respectas, regard.

' Glirislian Huggens.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

Ambassadeur ' a pour moy avec tant de persévérance, ^'ous sçavés ce que je vous ay dit tant de fois du fondement qu'on peut faii'e sur sa candeur et sur sa probité'. Il seroit inutile de le repeter icy et de trailter plus amplement ce chapitre dont vous convene's avec moy et dont il y a si long temps que vous estes tesmoin de veue. Ce qu'il faut que je vous repète, c'est que j'en suis chai'mé, que la possession de ses bonnes grâces est mon principal pécule , et que ne prétendant que cela de luy il me semble néantmoins que je luy suis ingrat tous les momens que je suis sans luy rendre service. Je le sers au moins de ma voix en tous lieux et je ne laisse passer aucune de ses actions sans éloge. Assurës-le , je vous conjure , que j'ay receu les nouvelles conûrmations de sa bienveillance avec autant de transport que de respect et qu'il n'aura jamais de serviteur qui iuy soit plus acquis que moy. non pas vous mesme.

Nous parions tous les jours de vous M' Bigot et moy et, comme vous le connoissés, vous jugés bien que nous n'en faisons point de mesdisances. Je luy ay envoyé vostre lettre et celle de M' Vossius que vous aviés mise sous mon enveloppe. Il vous fera sçavoir par cet ordinaire combien il s'en est tenu obligé. C'est le garçon de France qui a le plus de passion pour les Lettres, et un de ceux qui sans fanfare est le plu» foncé dans le grec et dans le latin. Sa violente inclination est de contribuer au restablissement des bons autbeurs de l'une et de l'autre langue, et il ne se peut dire combien il a de sagacité pour en descouvrir les véritables sens*. Vous ne luy sçauriés faire un plus grand plaisir que de vous servir de ses soins

et de ses lumières dans ces matières, et comme il est tousjours parmi les sçavans . il n'y a personne de qui vous puissiez tirer plus d'instruction que de luy pour les curiosités de cette espèce, ni personne qui vous les donne avec plus de fi-anchise et de punctualilé. Car il est naturelleruent bon et vous l'avés enchanté par vostre mérite, de sorte que c'est sans nécessité que vous me conviez à vous conserver le présent que je vous en ay fait et si je vous voulois faire valoir mon entremise à lavenir pour vouï> l'attacher davantage, je vous en ferois accroire et n'userois pas de mon ordinaire candeur.

Celuy qui a pris le soin de 1 impression des glossaires de feu M' L'Abbé se nomme M' le Prieur et est homme de beaucoup de sçavoir. Il escrit raisonnablement en latin, et en a donné un essay dans la response qu'il a faitte au livre de la Peyrère des Prseadamites. Son pais est la Normandie et présentement il régente dans un de nos collèges avec approbation. Le premier volume des glossaires est achevé d'imprimer, mais il ne se publiera qu'avec le second qui commence à faire rouler le» presses. Comme c'est un in-folio et de lettre assés petite , il n'v a guère d apparence qu'il paroisse devant un an.

.M' BouUiau regarde lemploy de la Bibliolèque Mazarienne ainsi qu'un employ eschoué et à quoy il ne faut plus qu'il pense. M' le marquis de .Montauzier a veu avec quelque mortification que vostre Ovide paroistra. cette fois cy, sans son juste commentaire. Quant à moy qui crois que vostre principale gloire en cela est d'avoir restitué une inflnité de lieux dépravés , je me console

' Le président Jacques-Auguàte de Thou. déjà nommé (lettre I).

- Ce passage, à partir de : Cest le garçon de France, a été reproduit par Camiisat dans les

Mélanges de littérature (pages 18 et 191. Camusat a imprimé plus enfoncé au lieu de le plus foncé et le véritable sens au lieu de les véritables sens.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

(lu dëlay du commentaire par la publication de ces restitutions. Je ne me consolerois pas si facilement de la dilation ' de vostre histoire, si je n'espérois formellement cjne vous vous y appliquore's incontinent après que vous serés délivre' de vostre présent travail. Entre les plus grands orneniens que vous luy donnerés, celuy des voyages, descouvertes, conquestes , establissemens et au Nort et au Sud en Tune et l'autre des Indes, sera sans dQute le plus grand et le plus curieux, et je vous conseille d'avance de vous bien souvenir de tous les mémoires qui vous en pourront instruire pour n'y rien laisser à désirer, surtout ceux, de ces nouvelles isles que vos marchands tiennent si secrettes et, à mon avis , sans grand sujet de crainte qu'il leur en arrive du mal.

Vous m'avés mis l'esprit en repos touchant le silence que je vous priois de garder pour ce que je vous avois escrit de M' vostre ambassadeur. Je vous conjure encore de la mesme chose et que pour cela Harpocralem agas.

Il y aura du plaisir à voir de quelle manière M' Vossius a fait uaistre le monde dans sa dissertation que je liray avidement, lorsque l'ouvrage aura passé chés nous ". Je

vous remercie de ce que vous luy avés dit de ma gratitude pour son beau présent '.

Nostre pauvre ami M' Golletet ne meurt ni ne vit et l'on n'en sçait encore que dire *. 1\P Huggens vous a dit vray de ces digladations ^ entre les philosophes et les mathématiciens de l'Académie Monmorienne °, et pleust à Dieu qu'il y eust eu moins de chaleur ! M' Descartes ' par son système en a esté le sujet, ce qui vous fait connoistre que vostre Hollande n'est pas la seule partie du monde qui soit agitée par celte nouveauté, et qu'il a esté dit avec beaucoup de vérité qu'il n'y auroit jamais de proposition si bizarre et si peu vray semblable qui ne trouve ses sectateurs et ses partisans.

Tous nos amis vous saluent et vous souhaittent santé et prospérité. Pour moy je suis plus qu'aucun, vostre, etc.

De Paris, ce 6 février lôag.

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