‹ Lettres. PubliéesChapitre 52 sur 309 · À ABLANCOURT, EN CHAMPAGNE · texte numérisé non relu

À ABLANCOURT, EN CHAMPAGNE

Monsieur, je vous dois un remerciment de voslre Thucydide ^ d'autant plus grand que j'en connois mieux la valeur et que j'ay plus contribue' à vous le faire entreprendre ^ Je ne vous le feray pourtant pas peigné ^ ni ambitieux comme il le faudroit faire à ces pauvres et faméliques de gloire ' qui chercheroient des éloges plustost que des remeroimens. Vous vous estes fait une si belle

réputation et vous l'avés establie sur des fondemens si solides que vous n avés plus besoin de louanges pour Vaccroistre ni d'appuis estrangers pour la soustenir. Il ne nous reste autre champ pour vous parler de vos ouvrages que celuy de se resjoiiir avec vous de la force que vous conservés dans un âge assés avancé^ pour faire excellemment à vostre ordintire ce dont vous voulés bien vous charger, et de l'espérance que vous donnés au public que ce travail ne sera pas la dernière de vos merveilles ^ Cela veut dire , Monsieur, ([uil n'en faut pas demeurer là

dernière l'eslat de ma santé qui s'ost conservée assés supportable au milieu de la grande mortalité qui a régné en France depuis six mois et qui en celte année de paix a plus lue de nos compatriotes que n'avoient fail dix ans de nostre ;juerre. ..n Chapelain donne ensuite à son correspondant ces tristes détails sur Tanneguy Lefebvre : «Pour M" Le Fevre de Saumur que ces M" vous avoient fait mort, [il] le voudroit estre, tant la misère, les maladies et les imposis l'arcablent, mais il vit tousjours bien qu'en tristesse et en langueur... Vous vous en consoierés aisément [de n'avoir pas ses observations] quand vous vous souviendrés que loul son fait n'est qu'ariolation [du latin hariolatio, oracle] et que devinale {sic, devinaille), qu'il me semble que vous ne pourries alléguer avec dignité pour les approuver ou pour les reprendre. . ." D'une lettre à Huygens, du 18 décembre (T 260 v°), j'exlrais l'éloge que donne Chapelain au père de son correspondant : crEnfin j'ay veu cet excellent homme à qui vous devés le jour et à qui le monde doit d'autres productions encore qui ne luy font point de honte non plus que vous. Il m'a honnoré d'une visite à son retour de Fontainebleau en la compagnie de M' de Beuning et la conversation qui fut assés longue et assés diverse me fit connoistre en luy un si grand fonds de richesses spirituelles que je m'estonnay moins ensuite de celles que j'ay admirées en vous et qui y sont coulées d'une si abondante source...'

' Nous avons déjà vu que VHistoire de Thu-

CHAPliLAIN.

cydide, de h guerre de Péloponèse, conthniée par Xénophon , de la traduction de Nie. Perrot d'Ablancourl, parut à Paris, chez Courbé, 1662, infolio. Quelques exemplaires avaient été distribués par l'autour dans les derniers jours de l'année précédente.

2 Ni les biographes de Chapelain , ni les biographes de Perrot d'Ablancourt n'ont signalé la part qu'eut le premier par ses conseils et ses exhortations à l'entreprise du second. M.R.Kerviler {Nicolas Perrot d'Ablancourt, i6o6-î66ù. Eltide sur sa vie et ses travaux, illustrée de nombreux documents inédits, Paris, 1 877, in-8°,p. 78) dit que le Thucydide «est dédié au roi , sans doute d'après le conseil de Chapelain qui avait bien voulu disposer Colbert en faveur de son ami.'"

^ M. Litlré n'a donné qu'un seul exemple du mot peigné dans le sens métaphorique; c'est l'exemple suivant tiré d'une lettre de Voltaire du 21 juin 1709 : "Il faut qu'un écrivain tel que lui se garde du style étudié et trop peigné.-n

^ Famélique est déjà dans Ambioise Paré , mais dans aucun écrivain je ne trouve ce mol avec un substantif pour complément.

5 Perrot d'Ablancourt n'avait alors que cinquante-cinq ans.

« Deux traductions de Perrot d'Ablancourt devaient encore voir le jour, l'une l'année de sa mort et l'autre posthume : Les Apophthegmes des Anciens et les Stratagèmes de Frontin (Paris, i66i, in-/i°); La Description de l'Afrique, de Marmol (Paris, 1667, 3 vol. in-4°).

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

et qu'après un peu d'haleine prise vous deve's rentrer dans la carrière et exercer vostre beau talent sur les sujets que nous avons trouvés dignes de vous. Les trois Dialogues philosophiques de Ciceron marcheront les premiers, mais je suis persuadé que celuy de l'Orateur venant après sera le couronnement de tout ce que vous avés jamais fait de plus admirable '.

Je suis, Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce ïx décembre 1661'.

Page 1