GENTILHOMME PROVENÇAL , À MARSEILLE
Monsieur, j'ay reconnu par vostre réponse au billet qui accompagnoit la lettre de M' Bernier qu'il sçavoit bien choisir ses amis et j'ay redoublé l'estime que j'avois pour luy par celle que j'ay veu qu'ail a obteniie d'une âme aussi noble que la vostre. Je n'ay trouvé dans tous vos sentimens rien que
' On sait que d'Ablancourt avait, dès i638, traduit quatre discours de Cicéron. 11 n'eut pas le temps d'exaucer le vœu de Chapelain en ce qui regardait les dialogues.
- Le lendemain, Chapelain (f 26a v") écrit à Heinsius : «Pour celle [la lettre] qui la précedoil, j'y ay leu avec bien de la joye dans son double vostre abouchement avec la Reyne Christine, et l'aveu qu'elle vous a fait de sa mesconnoissance envers vous. Je pense que vous n'en deve's rien espérer davantage puisque , depuis six mois que vous luy ouvrisles un expédient pour s'aquiter envers vous, vous ne me mandés point qu'elle \ ous ait fait sçavoir de ses nouvelles. Son humeur et sa disette vous en mettront l'esprit en repos, si vous m'en croyés, et vous obligeront ou à n'y plus songer ou à chercher d'autres voyes de vous faire satisfaire. Du reste vous ne fusies pas peu heureux d'avoir passé sans autre mauvaise rencontre tout ce chemin périlleux depuis la Haye jusqu'à Stokholm, les handoHers qui le tiennent assiégé n'ayant pas la mine de respecter un Résident eslranger, eux qui traiftent si mal leur Ambassadeur propre. Je suis tout à fait morliûé de ce que le livre que M' de la Mare m'avoit envoyé pour vous ne vous a pas esté porté. . . J'apprens de vous avec beaucoup de plaisir qu'il [l'ambassadeur Beuning] vous ait tant dit de bien de nostre jeune Monarque et il est bien louable luy mesme de rendre ce lesmoignage à une vertu aussi soHde et aufsi brillante que la sienne, esli-anger et non intéressé à sa gloire comme il est, >[ais soyés certain qu'il ne vous en
a pas dit la moitié de ce qu'il y en a, et qu'Alexandre en pareil âge promeltoit moins que ce Prince cy, tant il y a de feu dans son courage, d'élévation dans son esprit, et de maturité dans son jugement, sans conter la bonté et l'équité sur quoy roulent toutes ses actions et toutes ses entreprises. Vous avés bien sagement remarqué entre les preuves de sa prudence le choix qu'il a fait de M' la Marquise de Monlauzier pour Gouvernante des enfants de France. Figurés-vous qu'il fait toutes choses comme celle-là. ..n A ce remarquable éloge du jeune Louis XIV Chapelain joint celte nouvelle ; rrM' son mari [le marquis do Montauzier] recevra au premier de l'année prochaine le cordon du S. Esprit à la promotion des chevaliers qui se va faire et il n'en demeurera apparemment pas là...» Chapelain donne encore à son ami ce trop bref renseignement sur les relieurs parisiens : rrNous avons de bons relieurs à Paris quoyque moins exquis qu'en Hollande, et puis vos ouvrages tout nuds valent mieux que ceux des autres couverts de pourpre. . . n — Le 3,3 décembre, Chapelain adresse à Colberl et à l'évéque de Luçon (f 966) des letties de condoléance au sujet de la mort do leur père. Voici le début de la lettre à Colbert : «Je ne vous escris pas pour vous consoler de la perte de W vostre père. Sage et vertueux comme vous estes, tous les motifs qui peuvent vous faire prendre patiemment et chrestiennement une si rude espreuve vous sont aussi présens qu'à
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
d'élevé, que de sensé, que d'humain, et il m'a esté une joie bien douce de voir en la résolution que vous avés prise de luy envoyer ce qu'il vous a demandé l'effet d'une amitié magnanime qui ne regarde que le désir et le besoin de son ami, sans compter pour rien l'incertitude de l'événement ni ce qu'il coustera pour le satisfaire, et sans avoir presque espérance d'aucune rétribution de sa part. C'est un mouvement digne d'entrer dans le Toxaris de Lucien ' et propre à exciter l'envie dans le cœur de ceux qui sont touchés de la véritable vertu. Je ne vous l'envie pourtant pas. Monsieur, et d'autant moins cpie vons exécuterés ce dessein beaucoup mieux que je n'aurois pu faire, dans la commodité que vous en fournira le fameux port que vous habités. Je me resjoiiis seulement avec vous de vostre mérite qui vous a attiré cette prière et de l'occasion qu'elle vous a donné de signaler vostre générosité.
A vostre largesse, j'approuve fort que vous joigniés vos bons conseils sur les choses que vostre ami doit faire en ce royaume où la fortune l'a arresté, et dans la Chine et dans la Tartarie, s'il pousse jusque-là en suyvant vos ordres. Et certes, je souhaiterois que le projet de finir ses courses par le voyage de la Chine et de la Tartarie" [trouvât]' en luy assés de courage; car pour le corps, il l'a ferme, robuste, et désormais endurci à la peine et à l'espreuve de tous les climats. A quoy qu'il se détermine, le voulant payer en quelque sorte du plaisir que m'a causé la lecture de la lettre qu'il vous a escrit, je
luy en escris une où je luy propose mes avis touchant les observations qu'il a à faire dans l'Estat du iMogol et, sur ce pied là, dans les deux autres ; et je l'exhorte à ne rien laisser eschapper de ce qui y pourra venir à sa connoissance, soit des matières naturelles, soit des morales.
Vous la trouvères. Monsieur, jointe à celle-cy, et je la laisse ouverte, afin que vous jugiés si elle peut seconder celle où vous luy expliqués là-dessus , tout autrement bien , vos pensées , par Ihabitude que vous avés à voyager et à tirer profit de vos expériences. Que si vous n'estimés pas qu'il en faille grossir vostre pafjuet, vous m'obligerés au moins de faire un article dans vostre despesche du zèle que je vous ay montré pour luy. et de la joie que j'ay eiie de le sçavoir en santé et en lieu où il peut très utilement employer son esprit philosophique.
J'ay communiqué à tous nos amis de deçà celle qu'il vous a pieu de m'escrire, et il n'y en a eu pas un qui n'ayt loué cette bonté de cœur qui vous porte à secourir un tel ami en sa nécessité dans une chose si honneste, concluant tous que le bien qui en reviendra au monde vous sera principalen)ent deu.
Croyés bien, s'il vous plaist, que je suis l'un de ceux qui vous en prisent davantage, et que le fonds d'honneur qui paroist dans un si bon procédé que le vostre me fait souhaiter les occasions de vous tesmoigner que je veux estre, Monsieur, vostre, etc. De Paris , ce xxyi décembre 1661.
' M. (le Lens , qui a inséré la présente lellre dans sa brochure déjà citée: Les correspondants de François Bernier pendant son voyage dam l'Inde (p. 35-27), '"°'' ^•'"^ *^® passage la note que voici : «Le Toxaris de Lucien porte pour second titre De l'amitié. Le compliment à la grecque que Chapelain adresse à son correspondant est le
pendant de la comparaison qu'il t faite, dans sa première lettre, de Bernier avec Apollonius de Tyane. 11 semble que l'auteur se défasse ensuite dans son style de la fadeur et de la pédanterie. ..-n
^ Bernier n'exécuta pas ce dernier voyage, comme M. de Lens le fait remarquer (p. a6).
=* U y a ici un blanc dans le manuscrit. 9/1.
LETTRES DE JEAN GHAPELAIM
À M. HLET,
GEIiTlLBOJUiE SOBMAND , À CAK>.
Mousieur, ne parlons doue plus ni de la proposition suédoise ni du Conte Tott lequel aussi bien n'aye je point veu depuis nos derniers erremens ' lorsque je luy déclaray voslre iutenlion si mal rapporlante à la sienne '. Ae parlons plus mesme de Gilbert ', larchitecte téméraire et chimérique de tout ce faux édifice, de ce baslisseur de chasleaux en Espagne \ nous contentant de le comioistre pour ce qu'il est et d"avoir un grand mespris pour sa petite personne qui se joije ainsi de Tinterest de ceux qui sont si fort au-dessus de luy. Si l'on parle jamais de cela en ma présence, je le releveray comme il faut selon vostre projet et empescberay bien par mon tesmoignage qu'on ne croye que vous y ayés laissé du vostre. Mais je souhaite que cela demem-e mort inter non nata mesme et jespere que n'estant nourri par j)ersoune il mourra tout seul et sans bruit.
Pour M' de Brieux, je voudrois qu'il s'en l'ust pu faire autant, car les choses une fois prises autrement que l'on navoit pensé qu'elles le deusseut eslre ne sont plus bonnes
qu'à estouffer et l'agitation ne sçauroit que les aigrir et que les rencb-e pires. Il n'y eut jamais rien de si innocent que vostre jeu' envers vostre ami ; cependant il n'a pas manqué de mauvais interprètes auprès de luy, pour donner corps à ce qui n'en avoit point, et l'on s'est de plus voulu servir de mon nom pour y mesler davantage d'amertume. Je m'en suis expliqué doucement à luy, qui l'a receu en honneste homme, et il m'a paru que ce que je luy en ay dit sur vostre sujet l'avoit calmé et mis en lestât où il doit tousjours estre pour vous. Il me parle dans sa lettre des beaux vers que vous avés mis à la teste de ï'Iteisiiecicuin avec éloge et non sans beaucoup de raison. Je n'oserois plus me plaindre de celuy qu'ils contiennent et qui me regarde, de peiu" de l'avoir sur les bras aussi bien que vous. Je vous supplie seulement d'en demeurer là, car il semble que ma plainte vous ait excité à l'accroistre et j'ayrae mieux m'en loiier désormais alin de vous arresler, et de n'avoir pas Heu d'en rougir davantage si par vengeance vous alliés encore l'augmenter. Cette dernière leron est sans doute plus belle que la jjreiniere et m'a surpris par ses lumières pour ce que je ue croyois pas qu'on pust rien adjouster à celles des précédents.
' Le mot erreineiis est ici synonyme do (rfaçon lie procéder-.
- M. Marty-Laveaux [Lexique de lu langue de Corneille, à la suite des Œuvres de P. Corneille, t. Xll, p. a 70) a cité ces deux vers du Menteur (i"'" édition, i6'ii) :
Ainsi vous quitteriez Alcippe pour un autre
Dont vous verriez l'humeur rapportante à la vôtre.
Dans ies éditions suivantes on a imprimé ro/;porlant à la vôtre. M. Liltré a rapproché des vers de Corneille cette phrase des Essais de .Michel de Montaigne : «Dieu luy ordonnoit un aultre corps à liabiler,. plus ou moins pénible et rapportant ù sa condition.-!
•* Voir sur Gabriel Gilbert une note de la iellre CCCCXIX (t. I, p. 656). Chapelain a ainsi parlé de lui {Mélanges de littérature de Camusat, p. 192) : trGilbert est un esprit délicat, duquel on a des odes, de petits poèmes, et plusieurs pièces de théâtre pleines de bons vers, ce qui l'avoit fait retenir par la reine de Suède, pour secrétaire de ses commandemens. Il n'a pas une petite opinion de lui.n
* L'expression châteaux en Espagne, chère à M"" de Sévigné, a été employée aussi par Ma- Iburiu Régnier, par Voiture, par La Fontaine, et, dès le xv' siècle, par Guillaume Coquillart.
* La supercherie des vers de Huet donnés poiudes vers antiques.
LETTRES DE JEAiN CHAPELAIN.
Vous aurés veii Ylter danicum snecicum et polonicum de feu M' Ogier en prose latine et exquise sans doute'. Il serviroit presque de commentaire au voslre. s'il n estoit trop clair pour en avoir besoin.
Le Thucydide de M' d'Ablancour est publié. Il avoit mis dans sa préface un long article contre vos maximes de la sévérité de la traduction^, mais par le conseil de vos amis il l'a supprimé et n'en a dit qu'un mot, sans vous nommer mesme, quoiqu'il n'y eustpas faute de gens qui le sollicitassent de traitter rudement vostre opinion comme non soustenable, sinon dans les choses sacrées.
Avant hier partii-ent pour Heidelberg vos deux exemplaires dans le ballot de M' le Résident de lÉlecteur Palatin et, quelques jours auparavant, les deux pour La Haye dans celuy de M' de Viquefort. J'altens tousjours qu'on vienne reprendre celuy que vous avés destiné à la Reyne Christine et qui est sous l'enveloppe de AP Lambecius. J'aurois fait response cejourd'huy à M' de Brieux si j'avois veu \P le Marquis de Montauzier que sa chevalerie occujie de telle sorte qu'il est et sera invisible tant que cette cérémonie soit achevée \ Obligés nioy de luy dire la cause du retardement et me croyés, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce xxvi décembre 16O1.