‹ Lettres. PubliéesChapitre 55 sur 309 · RÉSIDENT DE MM. LES ESTATS DE HOLLANDE EN SUÈDE, À STOCKHOLM · texte numérisé non relu

RÉSIDENT DE MM. LES ESTATS DE HOLLANDE EN SUÈDE, À STOCKHOLM

Monsieur, les occupations domestiques et les tracas de la Cour peuvent bien faire différer les responses que vous doit M' le marquis de Montauzier, mais non pas diminuer rien de la particulière estime et de la tendre passion qu'il a pour vous. C'est ce qu'il me pria de vous assurer lorsque je luy rendis vostre dernière lettre au milieu de l'embarras de sa promotion à l'ordre du Saint-Esprit. Depuis cette cérémonie, oii il éclata autant qu'aucun des autres chevaliers', je ne l'ay veu qu'un moment parmi un nombre assés grand de mes amis qu'une légère indisposition qui m'estoit arrivée avoit attirés à mon logis.

Cependant je n'ay pas voulu demeurer davantage à vous remercier de vos beaux vers sur la naissance de M' le Daufin. Tout de bon, Monsieur, il ne se peut rien de mieux en sov ni de plus obligeant pour la France.

Il n'y en a pas beaucoup , mais ils nous doivent tenir lieu d'un fort long Poëme, et il n'est pas d'une habileté commune de sçavoii" ramasser de grands trésors en un espace si petit. M' l'ambassadeur de Beuning aussi bien que M' de Montauzier leur a donné le prix sur tous ceux qui ont paru sur ce sujet là , et pour moy je ne leur ay non plus rien trouvé de comparable. Tous nos sçavans les ont veus et ont batu des mains en les voyant. Pour le Louvre je ne vous en respons pas* à cause que les Muses latines y ont besoin de truchement et que les bons vers perdent ordinairement leur fleur entre les mains des meilleurs interprètes. M' Bigot, à qui je les envoyay monstrer, en avoit desja tiré copie sur l'original de M' de Beuning , lequel me tesmoigna dernièrement un fort grand desplaisir de l'infidélité de celuy par qui il vous avoit prétendu faire rendre le livre de M' de La Mare que je luy avois mis entre les mains et il me promit de faire toutes les diligences nécessaires pour apprendre ce qu'il estoit devenu, et pour vous le faire porter après qu'il sera retrouvé. Au reste.

là, et selon que je le voy assiégé par certaines gens je ne croy pas qiie je le voye plus, dont je me passeray le mieux du monde. Ça esté sagement fait de ne reparler plus de l'affaire de l'élégie, et le silence réciproque en esloit le seul bon lénilif.î) Chapelain continue en se plaignant, l'hypocrite ! des louanges que lui donne Huet dans YAddresse de Vlter Smcicum, «m'y trouvant employé dans un si inégal parallèle, quam inipar congressus! Mais qui donne des boi-nes aux mouvemens de l'amitié?. . . Puisque vous estes résolu à l'impression de Paris, vous avés aussy songé à celuy de vos amis qui vaquera à la correction. Le R. P. Rapin y sera à mon avis le plus propre , outre qu'il est tout proche des ouvriers... Je feray l'office envers M'' d'Ablancour et ne gasleray rien. Je n'ay eu nulle part à la suppression de la tirade de sa Préface où il se défendoit contre vous. Cela vraysemblablement aura esté

fait par le conseil de nostre pauvre M' Conrart, lequel, selon toutes les apparences du monde, nous perdrons avant peu de jours, sa goutte estant remontée, l'enflenre l'ayant saisi à la gorge et la fièvre ne le quittant point. Quelle douleur, quel dommage et pour moy plus que pour qui que ce soit!?:

^ Celait beaucoup dire, car les autres chevaliers, parmi lesquels plusieurs portaient les plus beaux noms de France, étaient au nombre de plus de soixante. En tête de tous ces noms on distingue celui de Louis de Rourbon , prince de Condé. Voir sur la cérémonie du i" janvier 1662 la Muze historique de Loret, lettre du septième janvier nommée à cause du sujet c/jev«- /iere(t. m,p. ^5i,Zi52).

- Pour le Louvre, c'est-à-dire pour le roi et pour la reine, auxquels Heinsius aurait bien voulu faire lire ses beaux vers.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

plus j'ay de conversation avec Son Excellence, plus je le reconnois un excellent homme, et plus je me sens vostre obligé de me Tavoir donne' pour ami. Ce n'est pas seulement un grand politique, c'est encore un grand lettre', un grand philosophe moral, un grand physicien, un grand géographe, et qiiid non? Le tout assaisonné dune franchise, d'une civihté, dune officiosilé , d'un air du monde, d'une façon de s'expliquer en toutes langues, à faire de luy dix des plus accomplis hommes du mondée Faites moy la grâce de le bien assurer de l'impression qu'a fait son mérite en mon cœur, et s'il a un peu d'amitié pour moy vueillés l'y confirmer, et, s'il se peut mesme, la luy faire accroistre, luy respondaut d'une parfaitte correspondance de ma part.

Les deux exemplaires de vostre Ovide qui restoient à distribuer sont partis sous bonne escorte depuis dix jours, l'un pour Tolose et 1 autre pour Dijon. \ ous aurés avec cette lettre celle par laquelle )iV de La Mare satisfait à vos dernières. Par celles qu'il m'es-

crivit en mesme temps il me paroist tousjours fort passionné pour vous.

J'ay leu et releu vostre dédicace d'Ovide à M' de Tbou et je l'ay jugée digne de luy. de l'.iutheur et de vous. Elle est longue et n'est point ennuieuse. Les Grâces y rient partout ", et vous n'y paroisses pas moins poëte que vostre poëte. Vostre indignation contre Auguste m'a pieu entre autres et m'a fait souvenir d'une semblable, mais non pas égale en véhémence que fit, il y a cinquante ans, nosti-e Delingendes {sic)^ en loiiant la traduction que Renouard * avoit faitle de la Métamorphose et qui est une des plus élégantes pièces de vers que nous ayons '\ M' de Thon est très bien traitté dans la vostre au commencement et à la fin, et vous l'y avés bien payé de l'humanité dont il a usé envers vous tant que vous avés esté en Hollande.

J'ay appris de vous qu'on pouvoit emplover l'ambrosie au pluriel et en adjectif, ambrosm dnpi'bus. Je n'en eusse pas creu un autre sans garantie, mais ou vous avés droit de le faire , ou vous avés authorité pour cela.

' Ceci fait penser au mot de Mazarin sur le jeune Louis XIV : rll y a en lui de rétofTe pour quatre rois.i

- Celte poétique expression est, si je ne me trompe, une réminiscence d'Ovide, et rien ne pouvait flatter davantage Pédilenr de ce poète.

" Jean de Lingendes naquit à Moulins en 1 ô8o et mourut encore bien jeune en i6i(). 11 était parent et concitoyen de deux autres Lingendes qui rendirent ce nom célèbre au xtii' siècle comme prédicateurs : le P. Claude de Lingendes , de la Compagnie de Jésus, et Jean de Lingendes, qui fut successivement évèquede Sarlat (16Z12) et deMàcon(i65o). Sur le poète Jean de Lingendes, voir, outre le Parnasse français de Titon du Tillot et la Bibliothèque franroisc Ae l'abbé Goujet , les Poètes bourbonnais par Ernest Bouchard (Moulins, 1870, grand in-8°, p. 71-iao).

* Voir, sur la traduction des Métamorphoses par Nicolas Renouard \1619), la Bibliothèque

française de l'abbé Goujel (tome VI, page 3û). •■* On lit dans l'article Lingendes du Moréri: " La meilleure de ses pièces est son élégie pour Ovide, que l'on trouve au devant de la traduction de ce poète faite par son ami Renouard : c'est une espèce de paraphrase de l'élégie latine de Politien sur l'exil d'Ovide. Cette excellente pièce de M. de Lingendes, qui est fort longue, se trouve aussi dans le recueil de Barbin, et au tome troisième des poésies diverses recueillies par M. de Loménie de Bricnne, et dédiées par M. de la Fontaine à M. le prince de Conti.-^ J'ajouterai que l'on retrouvera dans le volume plus haut cité de M. Bouchard de considérables extraits (p. 79- 83) de celte élégie, qui se compose de deux cent quarante vers et à laquelle le biographe donne ces éloges un peu trop enthousiastes, qu'elle sera lue wavec intérêt par tous ceux qui aiment les belles pensées et les grands sentimenis exprimés dans un style élevé et gracieux lout à In fois.-

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

Nosire pauvre M' Conrart est prest de nous quiler, sa goutte ayant dégénère' en hydropisie et les médecins n'y voyant plus de lieu d'en bien espérer. Ce sera une des plus sensibles pertes gue je pusse faire , soit pour la bonté de son cœur, soit pour la solidité de son jugement , soit pour la fidélité dans l'amitié qui le rendoit une des principales consolations de ma vie.

Conservés vous bien et songes pour cela que vous m'esles encore plus nécessaire désormais et que sans vous la vie me seroit odieuse.

De Paris, ce xvii janvier i6Ga.

Page 1