À M. FLÉCHIER
ECCLÉSIASIIOLE , À PARIS '.
Monsieur, je receus vostre lettre et le poëme latin qui raccompagnoit ^ avec beaucoup de pudeur, ne pouvant sans rougir voir que vous le sousmettés à mon jugement , lequel je ne puis exercer sans témérité sur d'autres ouvrages que sur les miens propres, et je vous avoiie que, soit par cette raison, soit par le peu de loysir que me laissent mes occupations, je fus tenté de
m'excuser du travail que vous exigiés de moy et que le seul nom de M' Conrart me fit retenir vostre cahier et résoudre de vous complaire. Mais après avoir leu vostre poëme . vous n'eustes plus besoin de sa recommandation auprès de moy ; vous vous y rendistes assés considérable par vous mesme, et tout inconnu que vous me fussiés vous vous fistes • tout seul connoistre à moy pour un homme de mérite et d'esprit qui n'aviés pas une médiocre habitude avec les Muses et qui estiés avantageusement partagé de leurs faveurs. Il y a dans cette pièce de ce génie poétique qui est si peu ordinaire, grande quantité de senlimens élevés et de vers noblement tournés. Tout y est du sujet et le sujet sublime de soy n'y est du tout point ravalé par les expressions fort latines et par les nombres fort soustenus et fort arrondis. L'invention m'en semble mesme selon l'art, et je n'y ay rien qui me donne scrupule sinon cjiie vous y introduises la Renommée comme une divinité qui pénètre dans les choses futiu^es , quoyque sa fonction ne soit que de parler des événements présens ou passés. Vous y ferës reflexion et en communiquerés à vos amis habiles aux quels je m'en rapporte'. S'ils ne s'y arrestent pas,je suis de leur avis pour la publication de l'ouvrage et, quand il aura paru, il aura mon suffrage et mes éloges
1 Esprit Fiéchier, né ie 1 9 juin 1 682 à Pernes (aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement de Carpentras, à 6 kiiomèlres de cotle ville), mourut à Montpellier le 16 février 1710. Je citerai seulement sur l'éloquent évêque de Lavaur, puis de Nîmes, la notice de M. Sainte- Beuve qui aerl à' Introduction 3iUX Mémoires sur les grands jours d'Auvergne (Paris, 1862, in-12) et V Histoire de Fiéchier d'après les documents originaux, par M. l'abbé A. Delacroix (Paris, i865 , in-8°). La lettre qu'on va lire a été en partie insérée par M. Sainte-Beuve dans sa Notice (p. v-vi) et reproduite par M. l'abbé Delacroix dans son livre (p. 38).
CHAPELAIN. U
^ Augustissimi Galliaruni Delphini Genelhliacon (Paris, 1663, m-li").
^ M. Sainte-Beuve dit (dans la note de la page vu), au sujet de ce conseil de Chapelain au jeune poêle: «U semble même qu'il ait jusqu'à un certain point tenu compte de son observation au sujet de la Renommée dont il a fait l'interprète de l'avenir; car dans la pièce, telle qu'elle est imprimée, il a piis soin de ne nous représenter la déesse que comme se faisant l'écho des premiers bruits répandus et des premières rumeurs du destin; les oracles transpirent déjà, elle répète ce qu'elle a entendu...'1
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
auprès de ceux qui m'estiment connoisseur en ces matières là '.
Pour ce qui regarde le détail, songes si hoiios patriis heredibus errât dit assés bien ce que vous voulés dire, si mugno Dea mainrabat liiatu se peut employer en bonne part, si genilor au milieu du vers et victor à la fin faisant une espèce de rime léonine ne vous font point un peu de peine. Mais ces minuties, quand elles demeureroient sans estre retoucbées, ne sçauroient faire de tort à la beauté du poëme. Vous aurés peut estre veu un autre genetbliaque de \P le Daufin qu'a fait le R. P. Rapin, et vous aurés veu que vous ne vous rencontrés point et que vos routes ne sont pas les mesmes. Lorsque je vous verray, je vous en diray davantage.
Cependant je suis, Monsieur, vostro, etc. De Paris, ce xviii janvier 1662.
ex.
À M^- LA MARQUISE DE FLAMARENS
À Bi;ZET, EN GLIEMSE.
Madame, on vous aura mandé de plus d'un endroit ce qui est arrivé à M"^ voslre fils aisné dans le combat" oii M' de Clialais l'engagea à le servir avec le Marquis de Noirmouslier et le Marquis d'Antin contre
' Le texte donné par M. Sainte-Beuve s'arrête ici. L'érainent critique ajoute (p. vi) : «Le Ion de cette lettre est cérémonieux et un peu pesant, mais le jugement est exact. Nous y voyons Flécliier au début et appliquant à la poésie latine quelques-uns des mérites de diction qu'il transportera ensuite dans la prose française. La lettre de Chapelain se termine par deux ou trois remarques de détail dont il paraît que Flécliier a tenu compte." M. l'abbé Delacroix renvoie le lecteur qui voudrait s'en assurer au tome IX des Œuvres complètes de Flécbier, p. 97.
- Le combat dont il a été déjà question, et à la suite duquel le marquis de Flamarens fui obligé de passer en Espagne, où il resta jusqu'à
M" de la Frette et le chevalier de Saint- Agnanet Argenlieu. Cet accident est l'un des plus fascheux qui peuvent troubler la vie des personnes de sa condition, mais s'il doit affliger ceux qui prennent interest à ce qui le touche, il ne doit pas au moins surprendre estant des fruits et des annexes de sa profession. Le principal est qu'il est en lieu de seureté et que sa blessure est fort légère. Ce qu'il y a présentement à faire dans l'humeur oii est le Roy sur cet article là , est de mettre le bien de la maison le plus à couvert que l'on pourra. Comme je ne me connois pas en affaires et que je ne sçay pas si en Guienne confiscation a lieu, ni si les debtes, les légitimes de M'' ses frères et sœurs et ce que vous avés à l'eprendre pour vos conventions et vos droits ne peuvent pas bien absorber la masse des facultés de la famille au préjudice de ceux qui voudroient profiter de ce malheur en se le faisant donner, j'ay conseillé à M"" de la Trousse, qui se porte là dedans avec sa bonté et générosité ordinaires, de voir M' de Verthamon, qui pour toutes les formes et expédions est le plus capable homme de France, outre qu'il vous est tousjours très affectionné et qu'ayant esté Intendant en Guienne, il n'ignore rien de ce qu'on en peut tirer en voslre faveur\
sa mort, qui n'arriva qu'une \ingtaine d'années plus lard. Je n'ai trouvé la plus petite mention de ce combat à six personnages ni dans la Gazette ni dans la Mute historique.
^ François de Vertamon, marquis de Manœuvre, baron du Breau, sieur de Vincy et de Vernois, était fils de François de Vertamon, sieur du Breau, conseiller au parlement de Paris en i588, et de Marie de Versoris. H fut successivement conseiller au même parlement le 1 7 août iGi8, maitre des requêtes le 29 mai 1626, intendant de l'armée au siège de la Rochelle, puis de celle d'Italie et de celle de Guyenne depuis i63o jusqu'en i638, conseiller d'Élat en i6/i.3: il mourut en octobre 1 066 et il fut inhume le 22
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
C'est, Madame, tout ce qui dëpendoit de mon zèle en cette cruelle rencontre. Je veux croire que, pour ce qui regarde la Cour, M"^ le niareschal d'Albret fera tout ce qu'on doit attendre d'un bon parent ' et qui sera en sa puissance. M"" vostre belle-sœur l'alla voir pour cela aussi tost qu'elle eust ce fascheux avis. Tous vos autres proches et amis font leur devoir et le feront dans la suitte autant que la nature de la chose le souflVira. Ce qu'il y a à faire de vostre part, c'est de recevoir celte rude louche avec une constance chreslienne et la soustenir sans abbattemenl afin d'eslre en estât d'agir dans cette grande occasion comme vostre qualité de mère et vostre vertu le requièrent, dont vous ave's à rendre conte au public aussi bien qu'à vostre bon cœur. Il faut suyvre les avis de M' de Vertamont et nourrir la clialeur de vos amis par vos lettres.
Je prie Dieu qu'il vous fortifie et demeure. Madame, vostre, etc.
De Paris, ce xxi janvier i6G-j.
À 31. DESTRADES,
ievalieh des onoREs du bot,
ET AJlBASSADEBn E!
Monsieur, cette mesme personne qui depuis si long temps s'est intéressée en toutes vos avantures, qui a pris tant de part à vostre dernière de Londres et qui a ressenti tant de joye de voir confirmer ce que j'en avois dit à vostre descharge par vostre promotion à l'ordre du Saint Esprit^ et par voslre retour en Angleterre afin d'y recevoir la satisfaction qui est deue à Sa Majesté, cette mesme personne vous tesmoigne aujourd'huy la sensible douleur qu'elle a de la perte que vous venés de faire de M'"° vostre femme '' sans entreprendre toutesfois de vous
de ce mois dans l'église des Minimes de la Place Royale. J'emprunte ces précises indications à im recueil manuscrit de la bibliothèque Nationale, conservé sous le n° iioi8 du fonds français, et où l'on trouve la biographie détaillée de tous les maîtres des requêtes jusqu'au xviii" siècle.
' Le grand-père du combattant, Jean de Grossolles, baron de Flamarens et de Monlastruc, avait élé marié par contrat passé dans le palais archiépiscopal de Bordeaux, le 1 9 décembre 1 C09, en présence de François d'Escoubleau, cardinal de Sourdis, avec Françoise d'Albret, fdie de Henri d'Albret, baron de Miossens, de Coaraze, etc., gouverneur et sénéchal de Navarre et Béarn, et d'Antoinette, dame de Pons. César- Phébus d'Albret, comte de Miossens, sire de Pons , né en 1 6 1 4 , maréchal de France en 1 65.3 , gouverneur de Guyenne en 1670, mourut à Bordeaux en septembre 1676.
^ Godefroi d'Estrades, fils de François d'Estrades, seigneur de Bonel, de Colombes, de Campagnac et de Ségognac, et de Susanne de Secondât, naquit à Agen ou tout près de cette
ville en 1607, et mourut à Paris le 36 février 168G. Voir sur ce diplomate ['Introduction k la Relation inédite de la défense de Dunkerque (1 6 S 1-16 5 a ) par le maréclial d'Estrades (t. III de la Collection méridionale, in-8°, 1872).
^ Dans la liste donnée par M. A. Teulel [Annuaire-Bulletin de la Société de l'histoire de France , i863, p. 61), le nouveau chevalier reçoit les titres que voici : Godefroi, comte d'Estrades, gouverneur de Dunkerque, maire perpétuel de Bordeaux, vice -roi d'Amérique, maréchal de France.
'' En avril 1637, Godefroi d'Estrades avait épousé Marie de Lallier, fille de Jacques, seigneur du Pin, et de Marguerite de Burlio de la Tour. M'"' d'Estrades mourut en janvier 1662. Le 28 de ce mois, Loret écrivait {Muze historique, t. III, p. 46o):
La noble dame de i'Estrade ,
Après avoir été malade
(Je ne scay pas combien de jours)
De sa vie a finy le cours.
Voir l'historiette de Tallemant des Réaux inti-
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
en consoler. Je connois trop bien , Monsieur, ]a force de vostre ame pour croire que rien soit capable del'abbattre ^ et pour penser que vous aye's besoin d'estre soustenu dans les plus fasclieuses rencontres par autre chose c]ue par vostre vertu. Ce que je vous représenteray seulement dans une si grande infortune, sera que le beau-père de Tacite, grand homme de guerre et grand homme d'Eslat comme vous, ayant fait une perle presque semblable à la vostre, au mesme lieu où vous estes, ne chercha sa consolation que dans l'employ de ge'ne'ral d'armée qu'il y avoit pour l'Empire romain '. Il vous sera
aisé d'en faire l'application, et vous n'aurés rien de moy davantage, sinon que de tous ceux qui vous feront sçavoir l'affliction que la vostre leur donne, celuy qui le fera avec plus de sincérité' sera , Monsieur, vostre, etc.
Po Paris, ce xxvii janvier 1662^.