À DELLI
Monsieur, si la Fortune n'a pas traversé les bonnes intentions et les oflices effectifs de W de Merveilles, vostre plus généreux ami, vous aurés receu , il y a desjà quelque temps , le ballot de livres que vous luy demandiés par vos premières lettres du i" mars i6ôo, et qui étant tombées à Paris entre les mains de M' de Monmor, par la voye de Hollande, il y a six mois, furent envoyées pai-moy à leur addresse de Marseille , et produisirent en cette belle âme l'effet que vous désiriés. Je joignis à vostre despesche un billet pour luy et une assés longue letlre pour vous, au cas qu'il vous respondit par la voye que vous luy aviés marquée, comme il a fait depuis. Cette lettre que je laissay ouverte, afin qu'il en jugeast, fut trouvée digne d'aller jusqu'à vous, et il la mit sous la mesme enveloppe que la sienne. Je vous y expliquois mes
le docle Bocharl à donner quelques heures au déchiffrement de certains caractères arabes et à rexplicatlon du sens qu'ils contiennent. C'est, dit-il, «une recherche qu'il ne trouvera pas indigne de luy, désormais qu'elle est deveniie fameuse par les interprétations qu'en ont fournies M" Golins et Vattier et celle qu'en a fait espérer le jésuite Kirker. . . J'aurois une particulière satisfaction que sa divination parust entre les autres n'en pouvant présumer antre chose sinon qu'elle les otTusqueroit et qu'elle feroit grand honneur à sa capacité si grande. Je ne me souviens jamais qu'avec admiration de la parfailte lumière qu'il a donnée à ces vers du Pemdus do Piaule, qui luy ontservià justifier si clairementroriginciela langue punique. . . v Chapelain , qu'il faut bien se garder de prendreaumot, se plaint ensuitedes éloges dont a été l'objet son dialogue De la lecture des vieux romans: ^ie suis honteux du bien que I\r de Rrieux et vous m'avés mandé de ce dialogue.»
pensées touchant le profit que vous pouviés faire de vostre demeure dans cette Cour si éloignée du Grand Mogol , en la posture que vous y estiés et avec le fonds naturel et aquis que vous aviés, pour donner au monde des lumières certaines de choses si obscm-es et si confiisément rapportées par ceux qui vous ont précédés dans ce voyage, faute de sincérité ou de capacité.
Les instructions que vous aurés veiies dans la Response de M' de Merveilles vous seront sans doute d'une bien plus grande utilité; et les secours qu'il vous y offre si noblement afin de pouvoir travailler avec plus de commodité vous feront loiier Dieu de vous estre sceu aquerir un ami d'un aussi bon cœur et si amoureux des belles choses.
J'eusse peu, à son défaut, vous assister, si M' Dessein^ dont vous parlés dans vostre lettre , ne se fiist point trouvé mort quand je la receus , ou du moins voiis envoyer par luy la Pucelle, que vous lesmoignés désirer, et dont j'ay publié la moitié depuis vostre absence. Cette mort me désorienta ' et ,
' Cette lettre a été publiée par M. de Lens dans Les correspondants de François Bernier, p. 29-.33.
- Je suis obligé de redire le mot de M. de Lens (p. 9AJ, note i) : <;0n ne sait ce qu'était cet ami de Bernier.»
^ M. Littré {Dictionnaire de la langue française) ne cite, sous le mot désorienter pris comme synonyme de déconcerter, embarrasser, qu'une lettre de Voltaire à d'Argental (1766) et qu'un passage de la Nouvelle Héloïse (1 709). Une anecdote rapportée dans le Dictionnaire de Trévoux prouve que le mot désorientei' était entré dans le langage courant près de cent ans plus tôt : '^Dans la dispute sur la conformité de foi des Orientaux avec nous touchant l'Eucharistie, M. Alix disoit quelquefois en raillant que M. Claude, son collègue, étoit désorienté.-^ D'après le Menagiana (t. II, p. 79), le mot aurait été dit par l'abbé Gandin.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
in ostant tout moyen de vous servir par moy-mesme, me re'duisit à n'avoir plus d'espérance de le faire que par ce gentilhomme qui s'en est si bien aquitte'. Depuis, luy-mesme ayant receu un nouveau paquet de vous par la voye de terre adroiltine ' de Surate à Alep et de là à Marseille, il a eu la civilité' de m'en donner part; ce qui a fait que, ne doutant point qu'il ne continuast ce commerce par la mesme route d'Alep, je lay prié d'accompagner de celle-cy sa nouvelle response, quand il aura l'occasion seure de vous l'envoyer.
Cependant, comme vostre seconde ne cède eu rien à la première en notice de l'état moral et politique du pais, nous avons pensé de les faire entrer ddns un volume de relations exquises et non veiies encore parmi nous, de la plupart des choses de TOrient, pour en informer les curieux et contribuer à vostre réputation , puisque nous ne pouvons faire davantage pour vous dans une si difficile communication que la noslre. En attendant que le- volume sorte à la lumière, je feray part de ces deux lettres à nos habiles amis, surtout à MM" de la Mothe le Vayer et de la Chambre, sans obmeltre M"^ de Neuré,
que le renversement de la fortune que je lui avois procurée ^ et quelque procès où il y va de tout son bien , ont empêché de travailler à la vie de nostre Macharite, l'excellent M' Gassendi. Je ne vous dis rien de M' de Monniort et vous en laisse penser ce qu'il vous plaira'. M' Thévenot, qui publie ces relations, touché de vostre vertu, ayant veu la copie que j'ay fait faire de vostre seconde lettre à M' de Merveilles, a résolu de vous escrire aussi bien que moy, et je croy qu'il le fera. C'est un ami que je vous ay donné et qui ne vous fera pas de honte.
J'attens une rencontre favorable et sûre pour envoyer la Pucelle a M' de Merveille, afin qu'il vous la fasse tenir avec ce qu'il vous destine encore; et je souhaite fort qu'elle arrive jusqu'à vous et qu'elle vous puisse divertir. Je travaille à sa' a' partie, égale en nombre de livres à la première, et les trois quarts en sont desjà faits, de sorte que si Dieu me prolonge la vie de deux ou trois ans, je pourray dégager ma parole et oiïrir au monde louvrage accompli ^
Si vous m'apportes ce grand poëtte persan ^ je vous en auray obligation ; mais
' M. (le Lens met ici (p. 3o) celle insuffisaule noie que je regrette de ne pouvoir améliorer : rVieux mol qui équivaut peiil-être à dii-ecte; à moins pourtant qu'il n'exprime une route située à droile, mais de quelle contrée???
- M. de Lens a lu ce volume.
^ Nous avons déjà vu que Chapelain l'avait fait entrer dans la maison du duc de Longueville en qualité de précepteur des jeunes princes.
* Cette phrase a élé omise par M. de Lens.
'•' M. de Lens a lu /« seconde partie.
^ M. de Lens (p. 3i, note i) dit à ce sujet fort inexactement : «Chapelain, quoique sa vie se soit prolongée de douze ans encore, n'acheva pas son poème, découragé qu'il fut .sans doute par les critiques.): Il aurait fallu dire que, découragé ïans doute pur les critiques, Chapelain ne publia
pas les douze derniers livres de la Pucelle, qui avaient été achevés plusieurs années avant sa mort.
' Dernier, remanjue M. de Lens (page .3i, note 2), r parle dans son voyage à Cachcmir, IX' lettre, d'un poèlc persan qu'il traduisait avec l'aide d'un vieil et fameux maître d'école; mais il ne nomme ni l'auteur, ni l'ouvrage." J'aurais supposé qu'il est question là de Sadi , le plus célèbre des poètes persans, et du Gulistmi , le plus célèbre de se.<! ouvrages, si ce recueil de bons mots, de sentences, d'historiettes (et d'historielles parfois très licencieuses), particulièrement intéressant pour l'épicurien Bernier, n'était un ouvrage on prose mêlée de vers. M. Charles Defrémery m'a fait l'honneur de m'écrire qu'il liésilerait entre Haliz ou Sadi, mais que, s'il s'agit
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
elle doublera ', si vous m'en expliqués le dessein, la conduite et les particulières beautés. Quant à cette langue-là , que pouvés-vous faire de mieux que de l'apprendre à fond, puisqu'elle a des autheurs classiques et que c'est celle de la Cour du monde Oriental qui est la plus polie? Quand vous n'en devriés tirer autre profit excellent que l'applaudissement do M' Gauniin qui la possède, et qui est assés officieux pour vous faire valoir par là auprès de tous nos habiles gens. Il seroit bon de plus, quand vous reviendrés, de rapporter avec vous les meilleurs escrivains de cette nation , historiens , poètes, philosophes, que le Roy pourroit acheter chèrement pour en orner sa biblioteque, laquelle il va faire transporter au Louvre, api'ès qu'il aura esté achevé de bastir, comme on y travaille avec grande ardeur et grande despence.
Pour les télescopes, le jeune i\P Huggens Ghristianus, entre autres rares productions de son esprit admirées de toute l'Europe, en a fait un de vingt-trois pieds de long pour mieux descouvrir le ciel, et c'est avec cet instrument qu'il a veu et observé une lune
du dernier, le médecin voyageur avait dû étudier le Bostan (verger), qui est tout entier composé en vers.
' M. de Lens a imprimé : doublerait, et, dans la même phrase, expliquiez.
- Chapelain ne se trompait p&s : Godefroi Vendelin ou WendeHn, né dans la Campine en i58o, était mort doyen du chapitre de Rolhnac, en 1660. Ce fut un grand ami de Gassendi, qui louait à ia fois en lui l'homme de bien et le savant géomètre et astronome. Voir dans le tome \1 des Œuvres complètes de Gassendi ( in-folio , p. /j 2 7 et suivantes) diverses lettres du bon homme VendeUn.
^ Cette édition fut donnée par Charles Manolessi (i655 ou i656, selon le Manuel du libraire, t. Il, col. 1/161).
'' J.-Ch. Brunet n'indique aucune édition in-
CHAPELAIN. M
autour de Saturneavec l'ordre de ses révo- Kitions ; laquelle lune iuy a fait imaginer les vrayes causes des diverses apparences de cette grande planelte, tanlosl nue, tantost accompagnée d'oreilles, tantost d'anses à claire-voye, lesquels phœnomènes avoient esté connus et observés par Galilée le premier, sans néantmoins en avoir jamais peu concevoir les raisons physiques et mathématiques, ce qui a attiré à ce jeune astronome beaucoup d'envie et d'estime.
Il me semble que Ton m'a dit, il y a deux ou trois ans, que le boidiomme Vendelin estoit mort ". Tous les ouvrages de Galilée ont esté imprimés en un corps in-/i% assés grossièrement, à Bologne, terre papale , et se vendent douze francs à Paris ". On parle de les reimprimer à Florence, infolio et plus fidellement ''.
On dit que le comédien Molière , ami de Chapelle, a traduit la meilleure partie de Lucrèce, prose et vers, et que cela est fort bien^ La version qu'en a fait^ l'abbé de Marolles est infâme et déshonore ce grand Poëte.
On a publié, ou on doit bientôt publier
foho donnée à Florence dans la seconde moitié du xvu° siècle.
^ M. Sainte-Beuve a cité ce passage dans son étude sur ïabbé de Marolles {Causeries du lundi, lome XIV, page i38). «Nous savions par Brossette, dit à ce sujet M. de Lens (page 82, note 2), que, en 166/4, MoHère avait dû lire chez M. du Broussin, en présence de Boileau et du duc de Vitry, des fragments de sa traduction de Lucrèce; mais il s'agit ici de lectures faites en 1662, dans Tannée où fut représentée l'Ecole des femmes, deux ans avant le Misanthrope, où se trouve le seul fragment de l'ouvrage de Molière qui ait été conservé.''
* M. de Lens a fait accorder le participe , sans en avertir le lecteur. Plus exact, M. Sainte-Beuve a mis un sic à la suite du mol fait.
LETTRES DE JEAN CHIPELAIM
ce qui manquoit à rAjDollonius Pergaeus'. Ce qu'on en avoit desja est de Gommandin" et se vend fort cher.
Le Père Maignan , minime tolosain ^ a donné depuis quatre ans à Tolose un cours philosophique* où il traittela physique plus curieusement que l'Eschole et d'un style moins mouachal ; et ce travail est estimé ^ C'est celuy qui avoit donné ce hel ouvrage des Sciotériques, in-foho, à Rome*, et qui
1 Apollonius le Pergéen, ou de Perga en Pampliylie, vivait à Alexandrie vers l'an 2o5 de l'ère chrétienne. C'est l'auteur d'un ouvrage sur les Sections coniques en huit livres, dont il ne nous reste que les quatre premiers dans le texte original. Les livres V à VII, qui ne nous ont été conservés que par une traduction arabe, parurent, d'après la version latine d'Abraham Ediellensis, à Florence (1661, in-folio). L'éditeur de «ce qui manquoit à rApolionius Pergœus:^ fut J.-Alph. Borelli.
- Les quatre premiers livres des Sections coniques avaient été publiés à Bologne (i56G, infolio), avec traduction latine, par Frédéric Commandin (né à Urbin en 1009, mort en 1575).
^ Emmanuel Maignan, religieux Minime, naquit à Toulouse le 17 juillet iGoi et mourut dans la même ville le ag octobre 1676. Bayle (Dictionnaire critique) le proclame «l'un des plus grands philosophes du xvn' siècler;.
* M. de Lens a imprimé « un cours ik philosophie n.
* Philosophia sacra. Le tome 1" fut imprimé en 1 663 , sous les auspices d'Armand de Bourbon , prince de Conti, gouverneur du Languedoc; le tome II en 1672. L'ouvrage, depuis longtemps commencé, avait été interrompu par une grave maladie de l'auteur (i65i) et par ses voyages (1657). Chapelain était mal informé quand il mettait en 1609 une publication qui appartenait à l'année même où il transmettait à Bernier cet anachronisme bibliographique.
"^ Perspcctiva horaria (Rome, i6i8). L'ouvrage est dédié au cardinal Spada , aux frais duquel il avait été imprimé. Bayle, jugeant cet ouvrage non moins favorablement que Chapelain,
avoit partagé la gloire de cette partie de .Mathématique avec l'auteur de YArs magna lucis et iimbrœ '.
VAstrologia Gallica a esté imprimée depuis peu en Hollande \ depuis la mort de l'impertinent tiracleur ' Moriu , son auteur. C'est tout ce que vous aurés pour cette heure de celuy qui prend grande pai-t en vos inlerests, et qui est, Monsieur, vostre, etc. De Paris, ce aô avril 1663'".
assure qu'il dut fort estimé», et cite ces mots du P. Saguens en son éloge du P. Maignan (Toulouse, 1697, p. 17) : Opus vero eximium et ad illa usque tempora intentatum.
'' Le P. Athanase Kircher avait pubhé à Rome, en iGi6, in-folio : Ars magna lucis et umhrœ in mwido, atque adeo universa natura, vires effectusque speciminum exhibitione , ad varias mortalium usus, panduntur.
^ Ou lit dans l'article très étendu et très curieux consacré au médecin et mathématicien Jean-Baptiste Morin dans le Moréri de 1709: cVAstrologia Gallica de Moriu ne parut qu'après sa mort [arrivée le 6 novembre i65G]. Elle fut imprimée in-folio à la Haye en 1661, par les libéralités de Louise-Marie de Gonzague, reine de Pologne, qui paya les frais de l'impression. La vie do l'auteur, qui avait été imprimée on 1660, est à la tète de cette édition. n
' M. de Lens met sous ce mot (p. 83 1) la note que voici : rr Tiracleur ou autrement thriacleur, thériacleur, et enfin ihériaqueur, marchand de thériaque, charlatan. Ce mot était employé comme terme de mépris depuis le temps de Rabelais, qui s'en sert dans son Gargantua, liv. 1, chap. xxv.n Bernier dut être flatté de voir appeler tiracleur son ancien adversaire, celui contre lequel il avait lancé la brochure intitulée: Facilla ridiculi mûris, hoc est, disscrtaliunculœ ridicule defmsw a Joan Bap. Marino, astrologo, adiersus expositam a Petro Gassendo Epicuri philosophiam, pei- F/!.i.\c. Z>£/î.v£/!/f.i/, Aiidegavum, etc. (Paris, 1 G53 , in-4°).
1" La veille de ce jour, Chapelain (P 3âo v") avait écrit à M. de Merveilles une lettre qui, comme l'a déjà fait remarquer M. de Lens (p. 28),
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
A M. HEINSIUS