‹ Lettres. PubliéesChapitre 71 sur 309 · À M. L'ABBÉ BIGOT · texte numérisé non relu

À M. L'ABBÉ BIGOT

À noi'EN,

Monsieur, je vous rens la pareille avec une joye extrême, en vous envoyant le paquet de M' Heinsius que je viens de recevoir. Il est assés gros pour donner un long divertissement par l'abondance des choses agréables dont il vous entretiendra. Ce n'en est pas de mesme pour nioy, car la lettre dont il l'a accompagné, outre sa brièveté, m'apprend à mon grand desplaisir que vous avés dessein de passer en Angleterre, quoyqu'il me souvienne que vous y avés desja esté du temps de Cromwel , et où je ne voy guère présentement de charmes qui vous y doivent attirer une seconde fois. Les sçavans d'Oxford et de Cambridge sont-ils plus en estât de vous satisfaire qu'ils u'estoient alors , et vos projets d'esludes ont-ils encore besoin de leur communication? Je vous assure bien au moins que ceux de Paris vous trouvent fort à dire, et qu'entre autres M' Daillé' et M" Valois s'ennuyent extrêmement de ne vous j)oint voir. L'aisné des deux frères ' a eu quelque soulagement à sa mauvaise veue par les tayes qu'il s'est fait abbattre depuis deux mois, mais encore n'esl-ce que pour

se conduire, et la fluxion que cette opération a attirée sur l'œil droit le luy a rendu ju.squ'icy pour cela inutile \ Conservés bien les vostres et me croyés tousjours, Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce vm juillet i6Ga *.

À M. SPANHELM,

GOCTBRNEtR Df PBI.'ÏCE TiLUTl^ , À ROME.

Monsieur, je respondis fort amplement à vos dernières de Florence il y a sept ou huit mois par la voye que vous m'aviés marquée du frère de M' le llésident Marucelli et je le fis avec toutes les suscriptions nécessaires pour faire arriver ma despesche seureraent entre ses mains. Depuis, n'ayant point eu du tout de vos nouvelles , je suis en doute si mes lettres ont esté rendues à ce galant homme là ou s'il vous les a fait tenir après les avoir receiies. Que si elles sont péries par les chemins, j'en seray principalement affligé pour ce que vous aurés eu sujet de me soupçonner dune négligence ou dune incivilité dont je ne suis nullement capable. Dans cette incertitude oiije suis encore, j'ay passé tout ce temps là avec d'autant plus de cha-

p'us grossières que j'y commets et que je ne paroisse plus devant vous en un si grand désordre. Je veilleray à cette Vie de M' de Saumaise et en tant que je pourray j'empescheray que scandale n'en arrive entre M' de la Mare et vous. Vous m'avés convaincu sur rarliclc de Alorisot qui est nn trop indigne suyvant de vostre poêle. Je vous envoyé une lettre de M' de Mcdon, et vous remercie de l'avis de l'ambassade de Suède en Hollande.»

' Sur le célèbre théologien protestant Jean Daillé, né à Chàtelierault en log^i, mort à Paris en 1670, voir la lettre CXLIX du premier volume de ce recueil, p. 212. Cf. une lettre de Balzac à Chapelain du a 5 avril iQliti

(Mémoires historiques de 1878^, p. 8i3 et 8ii).

^ L'ainé de MM. de Valois était Henri, dont il a clé question un peu plus haut. Le cadet, Adrien, était né quatre ans plus tard que son frère (li janvier 1607).

^ On hl dans le il/orm de >7J9 (t.X,p. 448): •fil avoit la vue très foibic, el avoit perdu l'œil droit quelques années auparavant. Au bout de trois mois un savant occuliste lui rendit la vue, mais il ne se servit pas long-temps de l'œil droit et ne voyoit même guère clair de l'autre.;?

* Le même jour (f ohô v"), Chapelain conseille au duc de Longueville de mépriser un libelle qui venait d'être fait contre lui et de n'avoir pas même l'air de le connaître.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

grin que je ne sçavois où vous trouver pour m'en éclaircir, et pour vous faire sçavoir les diligences que j'avois faites. Enfin M' Bigot m'en a tiré en m'apprenant que vous estiés à Rome, et que vous y passerie's bien encore un an. Il m'a offert mesme la commodité de vous escrire, et c'est par luy que je m'aqiiite d'un si juste devoir. Je le fais , Monsieur, avec un plaisir particulier après un silence si long, lequel je vous avoue que j'ay gardé avec grande violence et que je romps fort naturellement.

La première chose que je vous diray, c'est que nous avons contracté une amitié très estroitte, M' le Résident et moy, et que vous fustes le premier agréable sujet de nos entretiens, où il fut dit de vous par luy et par moy tout ce qu'il y en avoit à dire. Vous jugés bien que nous ne fusmes pas aisés à espuiser, et qu'il y eust bien des répliques et des dupliques. Je sceus de luy que vous aviés heureusement visité la Bibliotèque Medicée ' et que S. Lorenzo ^ vous avoit fourni de bons secours pour vostre Lucain. J'en atlens la confirmation par vous mesme et j'attens aussi l'avis de ce que vous aurés rencontré dans le Vatican et chés les cardinaux Barberins^ de favorable à vostre entreprise. Ma curiosité appuyé plus là dessus que sur toute autre chose parce que cela regarde vostre honneur et la satisfaction de vostre Prince.

Outre cela , je seray bien aise de sçavoir quelles nouveautés solides en matière de let-

tres cette jadis reyne du monde a produittes ces trois ou quatre dernières années, soit dans sa langue ancienne, soit dans celle qu'elle parle à cette heure , en tous les genres d'escrire , et je vous fais cette demande d'autant plus hardiment que je ne croy pas vous donner une trop forte tasche, car, hors le cardinal Pallavicin * et le Père Bartoli\ je n'entens parler d'aucun autre de ces lettrés avantageusement, et tout ce que j'ay veu d'ailleurs me semble au dessous de la médioci'ité tant ducosté de l'esprit que deceluy du stile. Si la renommée a trahi le mérite de ceux qui ne sont pas venus à ma connoissance , vous me ferés grâce de m'en avertir, alin que je leur rende justice et que je face venir de là ce qu'il y aura de bon et de mon goust.

Celte prière emporte avec soy celle de me marquer quels personnages y excellent dans les beaux arts, c'est à dire dans les exercices des Muses. Entre tous je vous supplie de me sçavoir à dire ce que fait il signer Falconieri que vous avés veu à Florence et qui , lorsque nous le vismes en cette Cour, désira que nous fussions amis ; s'il se souvient de moy et s'il persévère dans l'affection qu'il me tesmoigna aussitost qu'il fut arrivé à Rome par des lettres les plus tendres et les plus civiles du monde. Quelqu'un m'a dit l'avoir veu en queste d'une occasion de m'envoyer certains livres du Pèr-e Bartoli dont nous avions parlé ensemble. Si vous le voyés , vous m'obli^erés de l'assurer de la continua-

1 C'est-à-dire la bibliothèque Médicis.

- La bibliothèque Laurenlienne, sur la place San-Lorenzo.

^ Le frère et les deux neveux du pape Urbain VIII , Antoine, François et Antoine Barberin , furent successivementnommés cardinaux en i6i23, en 162 4 et en 1627. Chapelain veut parler de la bibliothèque de ces deux derniers, qui moururent, l'un en décembre 1679 , à quatre-vingt-trois

ans, l'autre en août 1671, à soixante-quatre ans.

^ Sforza Pallavicini, d'aburd jésuite (i()38), puis cardinal (itiâa), naquit à Rome on novembre 1607 et y mourut en juin 1667. C'est l'auteur de V Histoire du concile Je Trente (Rome, i656, 2 vol. in-fol.).

5 Voir sur le P. Bartoli les lettres XXV et LXX de ce volume. Il sera bien souvent encore question de lui dans la suite de cette correspondance. 3i.

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LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

tion de mon estime et de la puissante impression quil me laissa de sa vertu en nous quitant.

Si vous voye's aussi ce bon Père, quïl sçaclie, je vous supplie, que je connois ce qu'il vaut et que je le fay connoistre à noslre monde auprès duquel je le publie et le fais passer pour un des plus grands ornemens de son ordre. Je le plains de ces infirmités qu'on m'a dit qui le retiennent souvent dans son cabinet, encore que si elles n'estoient point douloureuses, ce mal produiroit un bien, luy fournissant celuy de loisir d"exercer les beaux talens qu'il a du ciel et qu'il a cultive's avec tant de gloire.

On nous a fait cas dune bistoire del procurator Nani' qui doit estre maintenant publiée ". Mandés moy ce qu'il vous en semble si vous l'avés veiie, ou ce qu'en pensent ceux à qui elle sei-a tombée entre les mains, s'ils en sont juges capables connue vous.

M' Gonrart est h Atys pour essayer de se remettre de sa longue et cruelle maladie. Ce qu'on m'en rapporta avant hier fut quelles [sous -entendu : ses nouvelles] n'estoient pas si mauvaises que les précédentes, niais qu'elles n'estoient pas aussi assés bonnes pour nous en resjouir.

Nos amis de Caen s"enquièrent de temps

en temps de moy quand paroistra voslre poëte , et je les remets à vostre retour.

Pour moy je viens de finir le ix° [chant | de la seconde partie de mon poëme et il ne m'en reste plus que Irois à faire pour me reposer.

Donnés moy de vos nouvelles et me crevés tousjours. Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce xxu juillet 1663.

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