‹ Lettres. PubliéesChapitre 76 sur 309 · À S. A. M" LE DUC DE LO>GUEVILLE · texte numérisé non relu

À S. A. M" LE DUC DE LO>GUEVILLE

À noi EN.

Monseigneur, Jestime bons mes senlimens sur les intentions du sieur Prioleau et sur le parti qu'avoit à prendre V. A. dans cette rencontre, seulement à cause qu'ils sont approuvés d'elle, et cpj'elle s'est affermie dans le dessein d'y accommoder les siens. Comme il n'y eut jamais de si grande insolence raeslée avec une si grande ingratitude, si c'eust esté une personne moins vile et moins ruinée de réputation qui eust rien attenté de pareil, le ressentiment en eust deu estre proportionné à la condition du coupable, et l'on n'eust pu raisonnablement laisser l'injure sans en tirer sa-

tisfaction. Mais cet homme estant aussi prostitué qu'il est et couvert d'autant d'infamie que chacun sçait, V. A. ne pouvoit à mon avis rien faire de mieux que de croire la vengeance de son ci'ime audessous d'Elle, que de l'abandonner à ses remords et que de mespriser l'offense qui venoit d'un lieu trop bas pour s'élever jusqu'à Elle.

Ce qui m'a confirmé dans celte opinion, c'est celle qu'ont tous les habiles gens sur cet escrit qui mourra de luy-mesme par la mercenaire ftaterie qui l'a fait concevoir et l'impudente satyre dont il est rempli contre tous les ordres de l'Estat, laquelle descouvre une partialité très intéressée en luy qui, revestant la qualité d'historien, ne devoitrien avoir en plus grande recommandation que la sage indifférence. Les gens de lettres, de leur costé, augurent aussi une courte vie à ce travail par le stile obscur, guindé, affecté, forcé et impur dans lequel il est composé", de façon que, les grâces et la majesté du langage y manquant, il n'attirera qui que ce soit à le lire, et chacun sçait que les livres qu'on ne lit point passent pour des livres qui ne sont point ^.

J'ay adjousté. Monseigneur, ces considérations à mon avis pour contenter la curiosité que V. A. m'a tesmoignée de sçavoir en quel prédicament estoit cet ouvrage, le-

^ Cette tirade ne paraîtra pas trop sévère à ceux qui savent que Priolo fil le honteux métier d'espion , comme M. Léon de Laborde Ta le premier démontré en analysant les carnets du cardinal Mazarin {le Palais Mazarin, noies, p. 160), et comme M. Chéruel l'a rappelé dans son Histoire de France pendant la minortlê de Louis XI V (1879, t. II, p. 16 et 17).

- Voir, comme contraste, i'éloge démesuié que Priolo fait de son style dans une des Lettres inédites déjà citées (lettre du 6 juin iGÔJ, p. 6, 7, 8). Le ducde Saint-Simon a vanté rt l'extrême

élégance» du slylo de Priolo (Mémoires, t. P'', p. /i2 de l'édition de i8.jG). Bayle est lui aussi im admirateur de ce style, où il irouve beaucoup de feu et beaucoup de force [Dictionnaire critique, édition Beucliet, t. XI, p. 33 1, remarque F). Parmi les critiques hostiles, comme Chapelain, à la latinité de Priolo, on cile Morhof et Wiquel'ort (Lettres inédites de Benjamin Priolo, p. (J, note a).

" Sentence qui retombe d'un poids bien lourd sur la Pucelle, bien moins hie encore que TZ/'Stoire de Priolo.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

quel d'ailleurs on ne pense pas qu'il poursuyve voyant de quelle mauvaise sorte son commencement' a réussi, et Ton m'a de plus assuré que les plaintes générales qu'il a excitées onl«fait ordonner au libraire par les puissances de ne le plus débiter" et que 1 aulbeur mesme en avoit esté retirer les exemplaires pour les supprimer, huit joui's avant que de vous avoir leurré de ces notes prétendues par la promesse desquelles il vous a voulu faire avaler plus doucement son poison.

Je vous suis, Monseigneur, itiliniinciit oblige' du gré qu'il vous plaist de me sçavoir du zèle ardent que je conserve pour tout ce qui vous touche. Mais puis je moins faire après la persévérance généreuse de vos bontés pour raoy, et ne seroit ce pas ressembler en quelque manière à cet ingrat, si je n'avois la dernière indignation pour son audace et pour sa mesconnoissance?

Je prie Dieu qu'il vous maintienne en santé et en prospérité et je demeure inviolablement, Monseigneiu', de V. A. etc.

De Paris, ce iiii aonst l66a^

À M. CAREL DE SALMEGARDE.

A MAOniD.

Monsieur, vous avés bien compensé le retardement de vostre response par son éloquence, sa solidité et sa beauté et, comme elle eslescrilte , je pourroism'estonner qu elle vous eust couslé si peu de temps, si je n'estois desja persuadé par les choses que jay veiies de vous que vous faites tout bien sans eflbrt, et que ce qui seroit mal aisé aux personnes ordinaires , à vous , qui n'estes pas de ce genre-là , ne donne aucune peine et coule de voslre [)lume avec beaucoup de facilité. Je ne sçay ce que je vous ay escrit de l'amitié ; mais, quoy que ce puisse eslre, je sray bien que je vous en auray escrit selon que je le sens et dans un vray esprit philosophique. Je suy en cela et eu tout ce qui regarde la morale mon génie tout pur. ma théorie dans cette sorte de doctrine n'estant que le résultat de ma pratique. Toute ma vie s'est passée parmi la corruption ou de la Cour ou de la ville ; mais par une grâce particulière de Dieu l'exemple du mal

' Cbapeiain a écrit comnuindemeiit. On a vu dans la note 7 de la lettre prtccdenle que les conjectures du correspondant du duc de Longueville reçurent des événements un éclatant démenti, et que non seulement Priolo continua son Histoire des pi'emièi-es années du règne de Louis XIV, mais encore que son ouvrage obtint un succès prolongé atlesté par (!e nombreuses éditions.

- Bayle dit : ^Quelques ministres y trouvèrent trop d'essor, et firent connaître qu'ils s'opposeraient à l'impression , à moins que l'ouvrage n'eut été tronqué par des examinateurs qu'ils choisiraient. M. Priolo fit ses remontrances au roi qui lui permit de les (sic) faire imprimer à Cbarlevilie. Cela fut exécuté fan lôCô et le débit de l'ouvrage fut permis en France publiquement, n

^ Le 19 du môme mois, Chapelain (f 355 v°) écrivant à l'abbé Pnulct, lui conseille, après une pluie de compliments, de revoir ^-sedala ttwnle co long travail et le purger de tout ce que vous y senlirés de foible, de dur, de laxe [pour lâche], d'impur, qui vous y pourra eslrc eschappé oliin dum propei-at furoi- . , . Voyés,.. je vous prie, cette belle tirade qu'a faille Vida de la correction, sur la fin du III' de sa Poétique, et qu'a tant célébrée Scaliger, le père, dans son Hypercritique. Il n'y a rien de mieux en ce genro-là, et il y a laissé mesme Horace derrière.": Chapelain exhorte le traducteur de la Pucelle à s'exciter et à s'échauffer, chaque fois qu'il voudra se mettre à l'ouvrage, par la lecture de trois ou quatre pages de Virgile. «Grotius, assure-t-il, s'est fait le grand poêle que vous le connoissés par cette pralique-là."»

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

n'a fait que me roidir contre le vice et que ni'attacher davantage au bien. Cesl une faveui' du Ciel dont je le loiie tous les jours et que je luy réfère bien plus qu'à ma force. C'est dans cet estât que je trouve ma tranquillité et que, dans une fortune privée et médiocre, je gouste plus de douceurs que les ambitieux et les opulens ne font dans les honneurs et dans les richesses, en quoy je me sens d'autant plus affermi que j'ay esprouvé mon cœur dans les occasions cpii me dévoient apparemment faire quitter cette assiette, et qui de l'une et de l'autre manière eussent peu tenter un homme né moins philosophe que moy.

Je n'ay pas honte de venir à cet éclaircissement avec une personne que, par sa façon de raisonner, j'estime touchée de la vertu d'une sorte meilleure et plus conforme à la droitte raison. Ce qui me l'a persuadé principalement, est le dégoust que vous me tesmoignés pour cette corruption de la doctrine des mœurs qui tend à offusquer la lumière naturelle, et qui veut rendre l'entendement complice des crimes sans sindérèse ' et sans remors. Cette descouverte n'a pas peu estreint le nœu de l'amitié que vous avés désiré de moy et ne m'a pas peu conGrmé dans l'opinion que j'avois desja qu'il y avoit seureté dans la vostre.

Quant au sçavoir des Espagnols, il y a plus de quarente ans que j'en ay connu le foible dans toutes les disciplines où il n'entroit point de théologie, qui n'est pas ma profession et dans laquelle je pensois avec le commun qu'au moins ils excelloient. Le

feu et l'imagination ne leur manque {sic) pas, mais c'est tout, et non seulement ils n'ont point de sens, mais de plus ils le mesprisent et croyent cjue c'est une vertu de stupide, sans éclat et sans action. Point de connoissance d'histoire, point de chronologie, point de géographie, point d'art poétique, point d'art oratoire. Tout leur fait n'est qaaifudczas ^ et en cela ils font consister tout le mérite d'un escrivain. Des langues anciennes, il ne se peut dire combien ils les entendent peu. Enfin je n'en excepte que quatre ou cinq d'entre eux qui en ont eu quelque teinture. Tout le reste ne sçait rien, et fait vanité de ne rien sçavoir. Beaucoup moins ce phénix prétendu dont vous me parlés ^ et qui s'est jette à toutes sortes de poésies, et qui a réussi en toutes également mal, ce qu'il confesse presque luymesme dans cet Arte nuevo ' dont je pense vous avoir envoyé un passage par essay. Que s'il ignoroit toute autre langue que la sienne, et qu'il ne peust pas puiser dans les sources les préceptes de ce dont il vouloit traitter, il eust peu se servir d'un livre escriten castillan, inthuié : Filosqfia antiqua du Pinciano ^ qui est une espèce d'extrait de la Poétique d'Aristote , lequel l'eust empesché de broncher partout comme il a fait. Son talent est tout renfermé dans la bonté de sa langue, mais de sa langue comme grammaticale et non pas corauie sçavanle. Il n'a que de la pureté et que du nombre ; il ne sait que c'est d'élocution , je dis de l'élocution figurée où le poëte et l'orateur ont leur jeu principal. 11 ne sent point la différence des

' Le Dictionnaire de l'Académie française donne ce mot avec un y, l'expliquant ainsi : ^Syndérèse, terme de dévotion, remords de conscience. n M. Littré retrouve la forme syndérèse dans les Rechm-ches de Pasquier, dans les Salives de Régnier, dans les Sermons de Bourdaioue et dans les Comédies de Regnard.

- Pointes, littéralement ce qui est aiguisé.

^ Lope de Vcga.

'' Arte nuevo de hacer comedias (1609).

^ Il a été déjà question, un peu plus haut, d'Alonso Lopez, surnommé el Pinciano, auteur de Filosojia poetica , fundada en la doctriva de los anf/gf/os, traité imprimé en lôgG.

LETTRES DE JEA.N CHAPELAIN

bastardes d'avec les légitimes, et croit que celles qui s'éloignent le plus de la nature 'sont les plus excellentes. Ce n est qu'hyperbole, qu'extravagance, que cacozèle' et je ne m'eslonue pas du dégoust qu il vous a donné dans la lecture de sa Hienisalem conquistada^. Je m'eslonnerois bien plus s'il ne vous en avoit pas donné. Mais ce qui m'estonne surtout, c'est que vous Tayés pu lire jusqu'au bout. Jay dauties poëmes de luy de cette farine, une Hennosura de angelica^, une Dragontea \ qu'il ne m'attrappe pas à m'y faire mettre le nez seulement.

J'approuve la critique que vous m'en avés failte, et je voy par là que vous vous serés bien gardé, en faisant vostre poëme^ de heurter contre aucun des escueils où vous avés remarqué qu'il a brisé. Je vous en félicite et j'ay grande impatience que vous l'ayés rais en estât de paroistre et de vous faire honneur. D'une teste comme la vostre. je n'en atfens rien que de bien imaginé, (]ue de bien disposé, (jue de bien exécuté, en un mot que selon l'art que vous connoissés

si bien. Je l'enseigneray à tous nos sçavans amis et les prépareray à luy faire justice et ne craignes pas que l'amour-propre me rende moins équitable envers luy. J'avme encore plus la gloire de mon pa'is que la mienne, et je seray bien aise de vous voir je ne diray pas m'atteindre, mais me passer, me contentant de l'avantage de vous avoir excité par mon exemple d'entrer dans cette noble lice, quoyque vous m'y laissii's bien loin derrière vous.

M. fabbé de la Chambre m'a demandé des nouvelles de vostre Cour et, vovant que je n'en avois non plus que luy, il m'a dit qu'il vous gronderoil de vostre silence, surtout dans les matières présentes qui resveillont la curiosité des plus assoupis. Pour mov, je n'y trouve rien à redire.

Je ne puis finir sans vous prier d'assurer tousjours M' l'Ambassadeur de mes respects et des souhaits passionnés que je fais pour le succès de ses travaux illustres.

Je suis avec beaucoup de vérité. Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce xiii septembre iGCi'.

' On lit clans le Dictionnaire de Trévoux : rVieux jnol qui signifiait autrefois un zèle indiscret et trop ardent. Balzac raille dans ses Lettres quelques auteurs de l'avoir employé." Chapelain ne se souvenait donc plus des railleries de son anir Balzac?

- Ticknor juge très sévèrement (t. II, p. aai et 222) cet ouvrage, qui parut en 1609, et que Lope de Vega intitula : Epopeya tragica. Le poème, divisé en vingt livres, ne renferme guère moins de vingt-deux mille vers.

^ Ce poème parut en 1602. Lope de Vega l'avait composé pendant qu'il servait en mer sur V Invincible Armada. De même que, dans sa Jérusalem conquise, il prétendit rivaliser avec le Tasse, de même, dans sa Beauté d'Angélique, il avait voulu rivaliser avec l'Ariosle et donner une continuation à l'inimitable Orlando Jurioso. Voir sur le poème de Lope de Vega les obser-

vations de Ticknor (t. II, p. 217 et 218), observations qui ne sont pas plus favorables que celles de Chapelain cl de son correspondant.

" La Drag'intea, qui parut en 1O02, dans le même volume que V llermosura de Angelica , roule sur la dernière expédition et la mort do Francis Drake. Ce poème avait été corapo.sé en iôq-. Voir l'analyseet l'appréciation qu'en fait Ticknor (t. II, p. 219 et 220).

^ Les Sarrasins chassés de France, dont il a été déjà question un peu plus haut.

'' Le 28 du même mois, Chapelain (P Sôg) s'adressait en ces termes à M. de Medon : r Vous m'avés fait justice quand vous avés creu que j'estois naturellement poi té à servir les gens de vertu comme vous. . . Tout ce qui se fait dans nos tribunaux se fait par interest et quiconque n'est pas capable de leur rendre service pour service n'a rien à attendre des jug^s, quelque mérite

LETTRES DE JEAN CHAPEEALY

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