INTENDANT DES FINANCES
Monsieur, le dessein que vous m'avés fait riionneur de me communiquer est grand, est noble ^ et tout à fait digne de la grandeur du Roy et de la grandeur de vostre zèle pour le service et pour la gloire de Sa Majesté ". Je l'ay cent fois considéré \ et il m'a tousjours plus satisfait une fois que
la minute du manuscrit de M. Sainte-Beuve, par M. Pierre Clément {Lettres, instructions et mémoires de Colbert (t. V, p. 587). M. Clément observe (p. 587, note 1) que l'autographe de Chapelain semble n'avoir été qu'un travail préparatoire, car il existe, ajoute-t-il, de nombreuses variantes entre l'original tel qu'il le reproduit et le texte du recueil de M. Sainte-Beuve.
^ Ces mots : est graïul , est noble, manquent dans le manuscrit de Baluze.
* Variante du manuscrit de Baluze : et de vostre ardente passion pour son succès et pour sa gloirr.
' Variante : depuis.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
L'autre'. De sorte' qu'il n'y a point à délibérer, selon moy, si la pensée s'en doit exécuter, et qu'il faut seulement songer aux moyens pour le faire ^.
Quant à celuy des médailles , comme c'est une invention dont les Grecs et les Romains se sont servis poiu- éterniser la mémoire des actions héroïques* de leurs princes, de leurs capitaines et de leurs em[)ereurs, à cause de l'incorruptibilité des métaux dont elles estoient composées, surtout celles d'or et d'argent ^ j'approuve extrêmement" que vous l'employiés entre autres à perpétuer celle du Roy, estant un moyen usité de tout temps à une semblable fin et très convenable à la dignité royale '. Mais je suis balancé sur la manière , car on peut faire ces médailles ou à l'antique ou à la moderne. L'antique se contentoit de marquer sur le revers quelque figure significative * de l'action ou de l'événement, quelquefois sans mot*, quelquefois avec un mot, mais grave et sans jeu d'esprit. La moderne, la pluspart, s'est tournée à mettre sur le revers '^ une devise
qui consiste en un corps et une âme", qui est une gentillesse introduite dans l'Europe depuis moins de deux cens ans'\ Toutes deux sont belles et'^ louables; mais l'antique, par sa gravité, me sembleroit plus proportionnée à la Majesté royale que je voudrois'' qui ne s'en servist (de la moderne) que dans les galanteries et dans les carrosels. En cela néantmoins'\ il faudra suyvre le goust de Sa Majesté'', après luy avoir représenté les raisons de part et d'autre ", Pour les vers , Monsieur, vous ne pouvés rien imaginer** qui allastplus droit à vostre but. De toutes les choses durables, c'est sans doute celle'' qui se défend le plus de l'injure du temps^" lorsqu'une bonne main s'en mesle. Tous les tombeaux, tous les portraits, toutes les statues les plus renommées'', ont fait naufrage contre cet escueil; les ouvrages mesme de prose les plus exquis ne sont venus jusqu'à nous que mutilés et qu'estropiés^' et les seuls poétiques, à compter depuis Homère, au moins les excellens, ont passé jusqu'à nous-\ Si bien que ce que
' Variante : et ça tousjours esté avec une salisfaction extrême.
^ Variante : de façon.
^ Variante : s'Use doit exécuter, mais seulement à songer au^ moyens de le bien faire.
* Variante : des éclatantes actions.
^ Ces derniers mots manquent dans le manuscrit de Baluze.
° Variante ifort.
' Variante: à vostre fin comtne luy estant fort convenable.
^ Variante : qui eust rapport à la chose.
'' Variante : et quand on yjoignoit quelque mot, il estait simple et sans jeu d'esprit.
'" Variante : La moderne s'est la pluspart tournée à charger le revers.
" Cette définition de la devise manque dans le manuscrit de Baluze.
^^ Variante : qui est une invention que l'Europe ne connoist guère que depuis deux cens ans.
CHAPELAIN. II
'* Ces mots belles et manquent dans le manuscrit de Baluze.
'* Variante : et j'inclinerais à ne faire servir l'autre que. . .
'^ Variante : pourtant.
'" Variante : du Maistre.
" On lit, de plus, dans le manuscrit de Baluze : Le parti qu'il prendra sera le bon.
'8 Variante : Vous ne pouviés , Monsieur, penser à rieii.
'' Variante : Les vers sont sans doute celle.
^^ Variante : qui se défend davantage de la lime du temps.
^' Variante: Toutes les autres ont fait naufrage.
^^ Les mots et qu'estropiés manquent dans le manuscrit de Baluze.
^ Variante : et les poétiques seuls ont passé jusqu'à nous.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN'
vos soins feront éclore de vrayment bon * en ce genre d'escrire , poiu' célébrer les vertus du Roy", sera infailliblement ce qui leur donnera Timmortalité \
Il est pourtant fascheux que les merveilles que Sa Majesté a desja faittes en si grand nombre, et qu'elle fera à l'avenir en plus grand nombre encore * selon le train qu elle prend % ayent le malheur de ne pouvoir eslre traittées dans un poëme narratif^ pour ce que la poésie ne se distingue de Ihistoire que par les fictions' et que l'ai't de ce genre de poëme défend absolument de feindre des choses éclatantes qui peuvent estre contredites par ceux qui, comme nous, en ont veu les véritables succès^ à cause que cela feroit perdre la créance à sa narration ® et par conséquent nuiroit au Prince qu'on voudroit servir'". En récompense on le peut célébrer par des panégyriques qui
souffrent la fiction" et qui sont capables de toute la sublimité de la poésie '^. Et ces panégyriques se font en rimes plates", que l'on appelle , de la mesme sorte que les élégies; comme celuy'^ de la Picardière" pour la reyne Marie de Médicis, et celuy de Gombauld pour M' le Cardinal Mazarin "* ; ou ils se font en stances " dont se forment des Odes , comme Malherbe a composé celuy de M" de Rellegarde, et après luy presque tous ses successeurs '\ jugeant cette mesure et ces cadences plus agréables que celles des vers continus '°. Je suis poui' ces dernières ■", quoyque je n'improuve pas les autres. Les stances de longs vers , comme celles de Malherbe pour le voyage de Henri IV en Limosin-', peuvent aussy soustenir l'éloge des grandes actions ". Les sonnets mesmes n'y sont pas mal propres, si c'est un bon ouvrier qui les fait", et il y en a de Malherbe
' Variante : de beau.
- Variante : les vertus et les actions du Roy.
^ Variante : sei-a ce qui plus que tont les rendra immortelles.
* Variante : que ses entreprises passées, présentes et futures.
^ Ces mots manquent dans le manuscrit de Baluze.
' Variante : épique.
' Variante : pour ce que celte solide poésie veut nécessairement des fictions.
^ Variante : et ne veut pas aussi que l'on en fasse qui puissent estre contredites par ceux qui, comme nous, en ont veu la vérité.
' Variante : à cause qu'elles feraient perdre la créance.
'" Variante : et au lieu de servir ne feroit que nuire au prince que l'on voudroit servir.
" Variante : qui sans avoir besoin de ces ornemens.
'- Variante : Sont capables de luy domw du relief et susceptibles de toute la sublimité de la poésie.
'^ Variante : Or ces panégyriques se font en rimes non croisées.
"' Variante : tel qu'est celuy.
" Biographes et bibliographes semblent tous avoir oublie de nous parler de ce poète , dont le nom manque notamment au recueil de Goujet et à celui de J.-Charies Brunet.
"^ Variante : Richelieu. C'est ])ien Richelieu qu'il fallait dire , car le Panégyrique du cardinal de Richelieu par Gombauld obtint une certaine célébrité, et Tallemant des Réaux ne fut pas le seul {Historiettes, l. III, p. 3 63) à y admirer «de beaux versn. La correction de l'erreur ([ui avait d'abord fait écrire Mazarin pour Richelieu prouve, contre Topinion de M. Clément, que l'autographe de la collection Baluze n'était pas un brouillon , mais bien au contraire le texte définitif.
" Variante : ou en stances dont se forment les Odes.
'^ XArianle: presque tous les poètes qui luy ont succédé.
'^ Variante : que celles des vers qui ne se croisent pas.
-" Variante : pour ces derniers.
*^ Variante : en Limousin.
** Variante : peuvent aussy estre employées pour les grandes actions.
" Variante : s'ils sont de main de maistre.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
et d'autres qui ne font point de tort à leur matière éleve'e ' et qui n'en rabbaissent pas la hauteur.
Je viens à Thistoire qu'avec beaucoup de raison vous avez jugée *, Monsieur, un des principaux moyens pour conserver la splendeur des entreprises du Roy ^ et le détail de ses miracles \ Mais il est de l'histoire comme de ces fruits qui ne sont bons que gardés et pour l'arrière -saison \ Si elle n'explique point les motifs des choses " qui y sont racontées, si elle n'est pas accompagnée de réflexions prudentes et de docuraens', ce n'est qu'une relation pure, sans force et sans dignité *. De les y employer aussy, durant le règne du Prince qui en est le sujet, cela ne se pourroit sans exposer au public les ressorts du Cabinet, donner lieu aux ennemis de les prévenir ou de les rendre inutiles, et trahir ceux qui auroient des liaisons avec luy', lesquelles ne subsistent que par le secret et à l'ombre d'un profond silence'". Ainsi,
j'estime que si vous faites travailler à l'histoire de Sa Majesté" en la manière qu'elle doit estre, ce ne doit estre que pour tenir l'ouvrage caché jusques à ce que les^ inconvénients remarqués ne puissent préjudicier à ses affaires ni à celles de ses alliés. Quand toutesfois ou voudroit passer'" sur cette considération si importante, je ne laisserois pas de trouver une très grande difficulté dans l'exécution '\ Car, pour estre bon historien , il faudroil estre très homme de bien, parfailtement sçavoir la fin des projets et de la conduitle du Prince qui en seroit le sujet, estre informé des interests de ses amis et de ses adversaires , posséder la théorie de la pohtique, entendre la pratique de la guerre, n'ignorer ni chronologie, ni géograpliie, nestre point neuf dans les mœurs et les coustumes des nations, avoir veu et extrait les originaux des depesches et des traités, ce qui n'est pas une chose trop commune'\ Mais par dessus cela, et plus que tout cela , il faudroit avoir le génie de cette
^ Variante : pour élevée qu'elle soit.
^ Variante: que vov^ aveu jugée avec beaucoup de raison.
' Variante : la splendeur des actions illustres de S. M.
* Variante : et les merveilles de sa vie.
^ Le mot gardés manque dans ie manuscrit de Baluze.
^ Variante : h motif des choses.
' Variante : de sententieux documens.
* Variante : ce n'est rien qu'une relation et qu'ttne gazette sans force, sans authorité et sans dignité.
^ Variante : De vouloir d'ailleurs escrire l'histoire d'un Prince pendant le cours de son règne, avec les conditions requises pour sa bonté, ce seroit exposer au jour les ressorts de sa conduite, donner lieu à ses ennemis de les rendre inutiles et ostm- toute confiance à ceux qui auroient des liaisons avec luy.
'° Variante : et a l'ombre du silence.
^' Variante : Ainsi, Monsieur, si vous faites travailler à l'histoire de S. M. pour sa gloire, ce ne seroit que pour la tenir cachée jusqu'à ce que la publication n'en pust nuire a ses affaires ni à celles de ses alliés.
'- Variante : Quand néanmoins vous résouldriés de passer.
'^ Variante : de trouver beaucoup de difficulté dans l'exécution.
'^ Variante : Il faudroit avoir la confiance du Prince , savoir les interests de ses amis, de ses voysins, de ses adversaires, estre esclairé des maximes de la politique, entendre la guerre, n'ignorer ni chronologie ni géographie , et connoistre les inœurs et les coutumes des nations , parties qui se rencontrent difficilement en un seul homme , lequel encore ne s'en pourroit bien servir si le génie de cette profession luy manquoit, lequel est si rare que depuis 3ooo ans il ne s'en est pas veu six d'excelîens, entre tant de médiocres, ni qui se pussent vanteide le posséder véritablement.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
profession, que si peu de gens ont eu depuis trois mille ans qu'on Va fait. C'est un talent naturel qu'il faut avoir eu du Ciel * et qui n'est jamais attaché qu'à une très solide cervelle et qu'à une expérience de très longues amiées dans les emplois, ou du moins dans les Cours.
Combien cependant trouve-t-on de personnes de cette trampe, à qui l'on puisse donner une si forte tascbe à faire et de qui on puisse attendre un travail sans défaut"? C'est là, Monsieur, ce qui m'embarasse le plus dans la consultation de vostre projet si loiiable\ Car tout ce qui se fait sans un plan bien juste et sans une œconomie bien entendue , asseurément n'est pas bon , quelque brillant qu'il paroisse dans les parties ; et tout l'esprit du monde, semé dans un ouvrage oii le jugement ne préside pas, ne sert qu'à faire un beau monstre , qui suit la nature des monstres et qui sans doute ne vit pas*.
Les gens donc propres à s'en bien aquit-
ter estant si rares en tout temps, surtout en celuy-cy, je trouve périlleux d'en donner la commission à quelqu'un, et il n'y auroit guère que vous , avec toutes les bonnes qualités qui sont en vous, dont je voulusse répondre qui y réussist heureusement \
Pour ne pas néantmoins laisser le Roy sans les louanges qu'il mérite , aussi bien en prose qu'en vers", je serois d'avis qu'on employast les meilleures plumes à traitter ses miracles oratoirement par des panégyriques pareils à celuy du jeune Pline pour Trajan , que bien plus de gens sont capables de faire, et pour lesquels bien moins de conditions sont requises '. Encore ne croirois-je pas que vous en pussiés rencontrer un grand nombre, tant ce siècle est devenu stérile de personnes de lettres qui vaillent', comme vous l'avés vous mesme reconnu, et tant ce qu'on appelle l'esprit et doctrine en la pluspart est mesié de confusion et de mauvais sens. Je ne laisseray pas. Monsieur, de vous proposer à la première veiie tous ceux de ma
^ Variante : C'est un talent que la seule nature donne, et pour lequel il est besoin d'un tempérament judicieux et d'une âme équitable, libre de toute passion et incapable d'estre corrompu par le désir et par la crainte; sans cela on ne peut rien faire et avec cela pour y réussir il est encore nécessaire d'avoir l'expérience des choses du monde et la connoissance des ind-igues de la Cour.
- Variante : Mats combien ij a t-il de personnes de cette trempe et à qui on puisse commettre un tel employ , de qui enfin on puisse attend^'e un travail de cette sorte qui puisse durer.
^ Variante : Voilà, Monsieur, ce qui m'embarrasse le plus dans vostre beau dessein.
'' Variante : n'est assurément pas bon, quelque riches et brillantes qu'en soyent les parties, et tout l'esprit imaginable semé dans un corps où le jugement ne préside pas, ne sert qu'à faire une composition fausse qui, selon la nature des monstres, ou n'a point de vie ou du moins ne vit pas longtemps.
' Variante : Comme donc les gens propres à se bien acquitter d'une tasche semblable sont très rares en tous les temps , et que ce siècle cy n'en abonde pas plus que les autres, je trouve periUeux de charger quelqu'un de l'Histoire du Roy et je ne connais guère que votu qui pust l'entreprendre ou du moins bien choisir et bien diriger celuy qui l'entreprendroil.
^ Variante : Pour ne laisser pas ioutesfois S. M. dans une trop longue attente des louanges qu'elle a tant méritées.
' Variante : Je serois d'avis que vous empluyassiés les plumes les plus accréditées pour en traiter les amples matières oratoirement et par des panégyriques à l'imitation de celuy du jeune Pline pour Trajan , lesquels bien plus d'écrivains sont capables de faire et qui pour cela demandent beaucoup moins de conditions.
* Variante : Non pas encore que je croye qu'on vous en pust founiir un grand nombre, comme vous-me.vne l'avés r-econnu. . .
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
connoissance ' qui ont le plus de nom en ce mestier, et d'en examiner les qualités avec vous , tant pour la poésie que pour la prose Françoise et latine, soit de nostre monde, soit des estrangers. Vous prendras vos mesures '" sur mes relations sincères et jugerés d'eux et de moy souverainement. Car je ne prétends rien en cela que vous plaire et payer par mes diligences et par ma candeur l'obligeante confidence qu'il vous a pieu me faire de vos si louables intentions.
Il y a bien, Monsieur, d'autres moyens louables de respandre et de maintenir la gloire de Sa Majesté, desquels mesme les anciens nous ont laissé d'illustres exemples qui arrestent encore avec respect les yeux des peuples , comme sont les pyramides , les colonnes, les statues équestres, les colosses, les arcs triompbaux, les bustes de marbre et de bronze, les basses-tailles, tous mo-
' Variante: Cela ne m'empeschera pas, Monsieur, de vous proposer, si vous l'ordonnés, ceux qui ont le plus de nom dans le mestier, soit pour la prose, soit pour les vers, soit de nos François, soit des estrangers, soit pour nostre langue, soit pour la latine.
^ Variante : dessus et jugerés souvei'ainement de mon jugement et de leur mérite, car je ne pretmis que vous obéir et payer aucunement par mes avis sincères la confidence que vous avés daigné me faire de vos sincères et vertueuses intentions.
* Ce dernier alinéa manque dans la minute du recueil de M. Sainte-Beuve. — L'année suivante, Colbert désigna quatre membres de l'Académie française pour composer les inscriptions et devises en l'honneur du roi, pour examiner les projets relatifs à l'embellissement du palais de Versailles, les dessins des tapisseries destinées à Louis XIV, les jetons du trésor, etc. Ces quatre premiers membres de la petite académie, berceau de l'Académie des inscriptions et belles-lettres qui ne devait être constituée que le i" juillet 1701, furent l'abbé de Bourzeis, l'abbé Cassagne, Chapelain et Charpentier. Perrault en fut le premier secrétaire.
numens bistoriques auxquels on pourroit ajouter nos riches fabriques de tapisseries, nos peintures à fresque et nos estampes au burin , qui, pour estre de moindre durée que les autres, ne laissent pas de se conserver longtemps. Mais ces sortes d'ouvrages appartenant à d'autres arts que celuy des Muses , sur lequel vous avés souhaité mes sentimens, je me contenteray de vous en avoir fait souvenir, afin que vous jugiés s'ils peuvent entrer en part de vos autres sublimes
De Paris, ce 18 novembre 1 662 \