ET AMEASS4DEDR POUR LE BOT EN HOLLANDE
À DUÎSKERQUE.
Monsieur, ce mesme serviteur qui a tousjours pris part à vos douleurs et à vos joyes et qui de vos diverses aventures a tousjours fait son interest particulier, ne peut vous voir remis en possession de la place qui s'esloit perdue si glorieusement entre vos mains ' sans vous tesmoigner l'extrême satisfaction qu'il a de voir couronner vostre vertu d'une si belle marque de la reconnoissance du Prince qui en doit maintenant le retour à vostre conduitte et sans vous assurer de l'approbation qu'il a receue du choix qu'il a fait de vous pour vous en confier la garde une seconde fois '. Vous scavés , Monsieur, que je ne considère en vous que vostre mérite et que vostre amitié et que si je considère vostre fortune , je la considère seulement pour vous. Je ne laisse pourtant pas d'en estre aussi touché que si c'estoit la mienne et de sentir avec un plaisir qui n'est pas exprimable que la probité, l'habileté, la valeur, la fidélité, la vigilance, la modération, la prudence, la constance, qui composent l'excellent homme que vous estes,
2 J'ai dit dans Ylntroduction à la Relation inédite de la défense de Dunkerque (p. i3 et i/i) : «Après une longue et magnifique résistance, dont il faut lire les détails, jusqu\à présent pour la plupart inconnus, dans la Relation qui suit celte notice, d'Estrades fut obligé de capituler. Jamais peut-être capitulation ne fut plus honorable et ne mérita plus que celle-là d'éveiller le souvenir des belles paroles de Michel de Jlontaigne {Essais, liv. I, chap. x%x) : Il y a des pertes tiiwnphantes à l'envi des victoires.
3 Godefroi d'Estrades avait été nommé, une première fois, gouverneur de Dunkerque le h octobre i6ôo.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
soient récompensés sans jalousie de vos rivaux par Téquitë et la magnanimité du Roy, lequel aussi bien par cet exemple que par tant d'autres admirables actions excite chacun à se rendi-e digne des mesmes grâces et s'establit dans le cœur de ses sujets un empire plus asseuré et plus absolu que celuy qu'il a sur eux par sa naissance. ^lais , Monsieur, comme cette heureuse négociation est un des plus mémorables exploits de paix qu'on ait encore veu et qu'il est impossible que vous n'en ayés gardé des mémoires fort exacts, si c'estoit une chose qui se pust communiquer à une personne aussi attachée à vous que je le suis, je tiendrois à faveur de les voir dans la mesme confidence que je vis le journal du siège de cette mesme place ^ pom- n'en user que selon que vous lordonneriés. Cela sera comme vous le trouvères à propos et vous croirés. s'il vous plaist, qu'en cela je n'ay autre motif que celuy de
* C'est ce même journal que j'ai eu le plaisir de publier dans le tome III de la Collection mé- 1-idionale (1872, in-S°). d'après le manuscrit autographe intitulé : Défense de Dunkerque par le comte (VEstrade, conservé à la bibliothèque Nationale, fonds français, n° 11607, in-folio de /18 pages. On lit à la dernière page du manuscrit : Relation du siège de Dtmquerque soutenu par M. le comte d'Estrades, fait et escrit de la propre main dudit comte, présent gouverneur de Maestric et de Dunquerque , depuis qu'il a esté rochepté des Anglais. J'ai cru devoir dire (p. ùZ de V Introduction déjà citée) du document que Chapelain désirait tant connaître : rLa relation est une pièce de la plus haute valeur et qui manquait à l'histoire. Par la publication de ce journal d'un siège qui fut si remarquable, journal simplement, modestement rédigé, où rien n'est omis, où la lumière est complète, notre httérature militaire s'enrichit de pages que Ton doit sans hésitation rapprocher de tout ce que le \\n' siècle nous a laissé de meilleur en ce genre.- On a dans les Œuvres diverses de Jean Chapelain (manuscrit de la bibliothèque Nationale,
vostre gloire, laquelle je seray tousjours bien aise de pouvoir faire valoir par de bons et solides moyens, sans soupçon de tlaterie dont vous scavés qu'est incapable . Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce xi décembre 1662.
À -Al. HUET,
GEMILHOMME .tORMAKD ,
Monsieur, j'apprens par vostre lettre du XI de ce mois plusieurs choses agréables, la première que M' Savari a receu la mienne, laquelle je commençois à craindre qui ne se fust perdiie chés le messager ; la seconde . que vostre Origène est prest à paroistre et qu'il n'attend guère plus que la commodité de M' Cramoisi, car quant aux dédicaces, préfaces . notules et autres menudences ' pour
fonds français, n° 128^7, {*' go-gi) un discours Sur h traitté par lequel le Boy a recouvré Dunkerque. Ce discours débute ainsi : rLa sohde piété du Roy et son zèle ardent pour les choses saintes, loin de trouver personne qui les contredisent, jettent un si grand éclat entre ses héroïques vertus qu'il n'en [est] aucune dont les yeux des peuples soient davantage éblouis. ..n Voici la dernière phrase, qui est encore consacrée à la glorification de Louis XIV : rCraint des raeschans, révéré des bons, chéri de ses alliés et respecté de ses voysins en qualité de protecteur des auteb,de refuge des opprimés et d'arbitre de l'Europe. -
- Nous avons déjà rencontré ce mot dans une lettre du 28 novembre iGSa (t. I, p. 8). Une première fois j'avais été tenté d'y voir un lapsus (note 6 de ladite page 8), mais le mot étant, à trente ans de distance , écrit encore de la même manière, il faut bien admettre que Chapelain ne s'est pas trompé deux fois. J'appelle donc sur le petit problème de l'origine de l'expression menudences , employée, si je ne m'abuse, par Chapelain lui seul , toute l'attention des savants lecteurs de ce recueil.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
le faire entrer dans le monde mieux accompagné, je ne croy pas qu'elles larrestent et le facent aller moins visle à la gloire, ni que vous ayés beaucoup de temps ni de peine à iuv donner pour luy en frayer le chemin; la troisiesme, que vous persévères dans le pieux dessein que le raesme Origène vous a inspiré ' et qui ne sçauroit assurément estre exécuté plus heureusement par personne que par vous, veu vostre zèle, vostre fonds et vostre stile. Pour le faire comme il faut, je suis d'avis que vous recueillies toutes les objections anciennes et modernes , afin qu'on n'ait pas lieu de soupçonner que celles que vous auriés obmises se fussent trouvées trop fortes et que vous les eussiés dissimulées pour n'y avoir pu satisfaire solidement.
L'extrait qu'on vous a envoyé de MontpeUier n'y sera pas d'une utilité médiocre. Les deux livres de Vanini en fourniront aussi quelques unes dignes qu'on leur responde^
Je ne vous dis rien de l'Epistre à l'Horatienne. Ce sera quand vous n'aurés plus que cela à faire, ou ce ne sera jamais, si vous voulés, car quelle nécessité y a-t-il que vous la faciès , quelque bien que vous la sachiés faire? La quatriesme chose agréable que j'ay leiie dans vostre lettre est l'habitude que vous avés faitte avec M"' de la Trousse ^
et le bien que vous y avés rencontré. Ce n'est pas un petit miracle de voir une dame qui n'est pas née en Normandie, spirituelle, de goust délicat, civile, discrette, intelligente comme est celle cy, et je luy sçay le meilleur gré du monde d'avoir fait le voyage de Caen pour y faire honneur à son païs et y monstrer que tout le mérite du sexe n'est pas renfermé dans le vostre. Avec ces qualités pensés-vous que je la deusse désavoiier pour mon amie et ne puis-je pas tirer vanité de ce qu'elle me veut bien avoiier pour son serviteur ? Tout ce qu'elle vous a pu dire de la profession que j'en fais est très véritable. C'est un titre dont je me pare et qui ne me sert pas d'ornement plus que de consolation. Si vous l'aimés, préparés vous à beaucoup de plaisir et à beaucoup de peine, à beaucoup de rivaux et à beaucoup de jaloux. Pour moy qui ne suis que son ami , je l'aime sans martel* et sans inquiétude, et je n'ay point plus de joie que quand je luy en peus beaucoup aquérir.
Mais, Monsieur, vous ne me dites rien de la très aimable M°" de Golange\ sa précieuse cousine. Je vous condamne à la bien considérer, et. après cela, vous vous condannerés vous mesme à la bien révérer. Vous trouvères en M' son mari tout ce qui peut former un honneste homme, en esprit, en
' Le traité d'apologétique qui parut seulement en 1679, sous le titre de Detnonstratio Evangelica (Paris, in-folio),
- Ces deux ouvrages de Lucilio Vaniui, étranglé et brûlé à Toulouse, le 19 février 1619, sont : Amphitheatrum œUi'nœ providentiœ divino-magicum , christiano-pbysicum , etc. (Lyon, iCi5, in-8°), et De admirandis naturœ reginw deœque mortalium arcanis Itb. 7F (Paris, 1616, in-S ).
' Une sœur de Philippe- Auguste le Hardi, marquis de la Trousse, probablement celle qui fui connue sous le nom de M"° de Méri et dont il est tant question dans les lettres de M°" de Sé-
CHiPKLAIS. II.
vigne , à qui elle semblait infiniment moins aimable qu'à Chapelain.
* Inquiétude, ombiage, souci, tourment. On connaît les vers de Corneille {Poésies diverses. édition de M. Marty-Laveaux, t. X, p. 79) :
Qu'il fasse mieux ce jeune jouvencel A qui le Cid donne tant de martel.
* Marie-Angélique du Gué, femme du marquis Philippe-Emmanuel de Coulanges, cousin de M"" de Sé>igné. On trouve mille fois son nom dans la correspondance de M°" de Sévigné. Elle était nièce , par sa mère , de M"' Le Tellier. femme du chanceher de France.
•IS-l
LETTRES DE JEAA' CHAPELAIN
cis-ilité, en solidité \ Et que ne vous dirois-je point de M' du Gué, son beau père", si, le voyant, tous les jours, dans l'action, vous ne l'ave's pas assés descouvert de vous mesrae et n'estiés pas plus capable de faire le portrait de sa capacité' et de sa vertu que moy? Je vous prie de leur dire à tous que je passa y, il y a trois jom-s , cbés eux dans l'impatience où je suis de leui- retoiu- et pour en apprendre des nouvelles. C'est un long terme encore que celuy de Noël que l'on me marque et pour raccourcir il n'y a rien que je ne fisse.
Vous pouvés menvoyer vostre lettre pour M' le président de Corniis ; j'auray moyen de la faire tenir seurement. On vous a dit
vray quand on vous a dit qu'il s'estoit desfait de sa charge pour aller philosopher hors du tumulte /orejise chés luy.
Je vous demande mille coraplimens pour moy envers tous nos véritables illustres et suis, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce sy décembre 1662 ^.
À M'« L'ÉVESQUE D'ANGERS
À ASGERS.
Je n'ay receu vostre paquet du xxix novembre qu'hier xxi de ce mois fort sale et fort pocheté \ 11 m'importe de vous marquer cecy afin que vous ne croyés pas que j'en
' Cet éloge du mari de M'' du Gué s'accorde avec tous les récits des contemporains. Voir surtout (passim) dans les lettres de M""' de Sévigné tout le bien qu'elle dit de son spirituel cousin. On a d'intéressants Mémoires de M. de Coulanges publiés par Monmerqué (Paris, i8ao, in-12 de ii-ôai pages).
- François du Gué Bagnols fui maître des requêtes, intendant de Lyon, etc. Sur lui aussi il faut citer les lettres de M™' de Sévigné.
^ Chapelain , le 1 8 décembre , écrit à Heinsius (f 38o) : ffLe retour de M' Bigot à Paris m'a esté bien doux, outre le plaisir que m'a apporté la veiie et l'entretien d'un si galant homme, les deux lettres qu'il m'a rendues de vostre part m'ont donné une joye plus grande que je ne vous la sçaurois exprimer... Vous avés... perdu M"^ Herman Ratbodschei , cet excellent personnage duquel vous m'avés envoyé le beau travail de la castramétation et que vous m'apprenés qui estoil sur le point d'en publier la seconde partie avec le Tacite de sa re\ision. Voilà un malheur bien grand pour vous et bien funeste pour les bonnes lettres, si ce n'est que vos soins et vos exhorlations empeschent ses rehques de périr, et que luy et le monde vous en doivent la conservation... Pour mes lettres escrites tousjours sans soin et d'un stile tout à fait pédestre, je n'ay garde de recevoir l'éloge que vous en faites, non pas
mesme avec l'attestation de M"^ de Thou. C'est vous. Monsieur, qui, comme je vous l'ay dit tant de fois, estes en ce genre là le Ciceron de nosfre siècle et qui laissés loin derrière vous le jeune Phne, et toute la foule polie des bons modernes, sans en eicepter les Longueils, les Bembes ni les Sadolels.î5 Chapelain dit de Spanheim : -Nous verrons si la politique l'aura desgousié du Parnasse, à quoy il perdroit plus que nous. Car il est né pour les lettres plus que pour les négociations, s Il ajoute : «Morus a pensé mourir depuis sa suspension scandaleuse.» Et encore, au sujet de Van Beuning : -x On luy faisoit ici la guerre qu'il a voit impatience d'estre en Hollande à cause d'une maistresse qu'il y avoit. ..-) Chapelain termine sa lettre en disant combien il est ravi que son correspondant ne possède point le livre de Paschal de Coronit,ce qui lui fournit l'occasion de le lui envoyer.
^ Qui a été porté longtemps dans la poche. M, Liltré ne cite, sous ce mot, que deux phrases relativement récentes, l'une de M°" d'Epinay en ses Mémoires {croyant apparemment que les lettre» sont comme les poires, qu'elles valent mieujr pochetees), l'aulre de Laharpe en sa Correspondance ( L'abbé Delille observa assez gaiement quil n'en était pas des réputations comme des olives , que le» pochelées n'étaient pas les meilleures ).
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
aye négligé la response , de qiioy je suis incapable mesmes pour les personnes qui nie sont mille fois [moins] considérables que vous.
L estât de ma santé dont vous me faites l'honneur de vous enquérii- est plustost mauvais que bon et ma vieillesse n'est pas de ces vertes vieillesses qui font vivre agréablement au milieu de la caducité. J'ay ma veine du rein ouverte qui m'interdit toute sorte de voiture et qui ne me souffre pas de faire un grand chemin à pied. Les rheusmes me persécutent de temps en temps, et mon travail n"aide pas à réparer mes forces que mes infirmités ont usées. Avec tout cela je me trouve l'esprit libre et sans mollesse. Gela s'entend pourveu que je le ménage et que je ne donne pas trop de fatigue à mon corps. Mais ce que j'en estime davantage, c'est que je l'ay fort tranquille et fort dépouillé d'avarice et d'ambition. Ce qui est le plus capable de me l'agiter, c'est le mal de mes amis pour lequel je vous avoue que je me sens foible et que mesme j'aime à me le sentir. Ce que vous me mandés de la perte de ce bon Père Bonichon qui vous aidoit à porter vosti-e grande charge m'afflige presque autant que vous, et ce que j'ay veu de luy, outre vostre tesmoignage, me fait voir que le public n'y a guère moins perdu que vous'.
Mais, Monseigneur, ce n'est pas la seule
espreuve dont Dieu a voulu exercer vostre vertu. On peut dù'e que toute vostre vie a esté un semblable exercice, surtout il l'a esté dej)uis que vous avés esté appelle à l'épiscopat. Je ne m'estendray point sur une chose que vous sçavés mieux que moy, et je vous diray seulement que je me repens fort de vous l'avoir souhaité, puisqu'avec le mal qui m'en devoit revenir par la privation de la plus solide de mes consolations que vous n'ignorés pas qui consistoit en vostre sage et cordiale communication, je vous portois à espouser mie source ^ féconde de peines , laquelle j'appréhende bien qui ne finisse que dans le tombeau vu la disposition des choses et vostre sainte fermeté dans vos obligations.
M' Gaudon^ m'a appris que vous aviés escrit une seconde lettre au Roy sur les matières qui sont encore sur le tapis. Il me semble que j'en pouvois avoir une copie, attendu la part que je prens en ce qui vous touche et n'estant pas pour en faire un mauvais usage.
M' le G(omte) de Dunois, novice aux Jésuites en qualité de frère coadjuteur, passe sa vocation avec une très grande ferveur *. C'est un des rares évènemens de ce siècle. M' son père et M"" sa mère s'accommodent pieusement à sa volonté qu'ils croyent celle de Dieu. Toutes les espérances de la maison sont renfermées en la personne de M' le
^ François Bonichon, de la congrégation de l'Oratoire d'Angers, auteur de Pompa episcopalis , dissertatio ecclesiastica , etc. (i65o, in- '4°) et de L'Auiliorité épiscopaîe dejfendue contre les nouvelles entreprises de quelques Réguliers mendians du diocèse d'Angers (i658, in-6°), mourut à Angers le i5 novembre 1662. \oir Dictionnaire historique de Maine-et-Loire, par M. Cél. Port, t. I, p. il 1 et il 9. L'évèque tint à devoir, selon la remarque du savant biographe, d'ofEcier aux obsèques de celui qui avait été son dévoué collaborateur et son énergique défenseur.
^ Épousm- une source! Jamais métaphore at-eile été plus malencontreuse?
^ Il est question, dans le Port- Royal de M. Sainte-Beuve (t. I, p. iaS, /i33), d'un M. Gaudon qui fut l'un des premiers solitaires , mais qui ne persévéra pas. Le savant annotateur des Mémoires du P. Rapin distingue deux frères Gaudon, Sylvain et Jean (t. III, p. 198 et igi), ce dernier conseiller et famiUer de M. de Lyonne.
^ Jean-Louis-Charles d'Orléans, fils aîné du duc de Longueville, reçut l'ordre de prêtrise en
LETTRES DE JEAN CHAPELALN
G(omte) de Saint-Paul', lequel promet infiniment et réussit à merveilles dans Testude. Je suis avec ma passion ordinaire tout à
vous.
De Paris, ce xsii décembre 1662.
À M. D'ABLA>COURT,
À ABLANCOCRT.
Monsieur, je n'ay pas douté de vostre secret dans l'aflaire que je vous ay proposée, sachant que vous verriés assés qu'il ne vous importe pas moins de le garder qu'à moy, et que soit par les traverses qu elle pourroit souffrir, s'il venoit à s'esventer, soit par l'incertitude du succès dans les choses du monde , il est de nostre honneur à tous qu'on n'en entende jamais parler, si le dessein ne s'effectue pas. Je ne vous le recommande pas aussi davantage, et viens à l'acceptation que vous faites du parti proposé , ce qui ne sçauroit que m'estre infiniment agréable dans la veue que j'ay eiie qu'il ne vous seroit pas moins profitable que glorieux. Mais, Monsieur, permettes moy de vous dire qu'il me semble que vous n'avés pas pris tout h fait mon intention ou que je ne vous l'ay pas bien fait entendre. Car en vous informant de l'avanture qui m'avoit donné lieu de vous faire connestre pour ce que vous estes et préférer à tous ceux qui pourroient raisonnablement aspii-er au mesme eraploy, je ne vous ay pas voulu faire croire que la Cour vous recherchoit. quoyqu'elle le deust bien faire, mais seulement que j'avois fait une assés forte impression de ce que vous valés dans l'esprit de la personne puissante ^ qui m'avoit demandé une excellente plume pour escrire dignement l'histoire du Roy, d'où il s'estoit ensuyvi qu'elle vous avoit considéré
pour cela sm* tous autres , ce que vous regarderés, s'il vous plaist, comme un office heureux que je vous ay rendu , et non pas comme une sollicitation que cette personne m'eust obhgé de vous faire pour vous engager à embrasser cette occupation.
La response que vous me faites cependant, quoyque très civile, roulant sur ce fondement de recherche et estant accompagnée de conditions que vous y apposés, je craindrois que l'ajustement en fust rendu plus difficile et que par là mes bons projets n'eussent point tout le bon effet que j'ay passionnément souhailté. Je sçay bien que vous mérités encore plus que vous ne demandés, mais supposé que cet employ vous soit honnorable et commode , et que la médiocrité de vostre fortune vous le doive faire désirer, je ne sçay si une capitulation si précise avec des gens qui pensent faii'e quelque chose pour qui que ce soit de luy donner la préférence en semblables matières sur plusieurs , De seroit point capable de les refroidù-, comme si on leur vouloit donner la loy, au lieu de la recevoir.
La personne qui m'a parlé a la teste très bien faitte et juge très bien des choses de son ressort, mais de celles de cette nature, comme les affaires qui faccablent luy ostent le moyen de s'y appliquer, elle n'en est pas si éclairée et par conséquent si piquée qu'il seroit nécessaire pour luy faire prendre asprement le parti rjui vous seroit avantageux, et ainsi la prudence voudroit qu'on la ménageast pour ne rien gasler.
M' Gonrart vous nommera la personne et vous verres combien vous estes loin de conte de penser que ce soit M' de Montauzier, auquel pour le bien que je luy veux je souhaiterois la dixiesme partie du crédit qu'elle a. Et puis , si c eust esté luy, vous en eussé-
' Charles-Paul d'Orléans, le héros et la viclime lu passage du Rhin.
Coibert.
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je fait finesse? Il ne sçait rien uiesnie de tout cecy pour ce que cela n'y pourroit servir et que son tesmoignage, s'il le rendoit, ayant l'air d'une recommandation et d'une cabale , vous feroit passer pour recherchant, ce que pour vostre honneur je ne trouve pas à propos qui se face.
Quelque péril néantmoins qu'il y ait à faire voir vos prétentions, quand je verray cette personne, pour ne rien faire contre vos désirs ni vous embarquer à rien contre vostre goust, je iuy raonstreray vostre lettre et je verray l'effet qu'elle produira, dont je
vous donneray avis. Mais souvenés-\ous tousjours que la consultation qu'a voulu faire avec moy sur cette matière la personne dont est question est un motu proprio de son zèle pour le service du Prince, sans que le Prince en ait encore la moindre lumière, de sorte qu'elle sera tousjours maistresse de ses résolutions, et que ce sera elle qui, selon qu'elle sera satisfaite, les fera valoir auprès du Maistre. Il estoit besoin de vous éclaù'cir de tout cecy avec ma cordialité désintéressée. Vous m'éclaircirés de vos intentions là-dessus. De Paris, ce xxii décembre 16O2 '.
' Le 98 du même mois, Chapelain (P 38/i) écrit à i'abbé de Francheville touchant le poème latin de Cousinot sur la naissance de M. le Daufin , que cet abbé lui avait communiqué. Chapelain déclare y avoir trouvé son compte «du costé de la latinité, de l'invention, des sentimens et de rœconomie.75 11 ajoute à ces éloges quelques observations critiques, mais en faisant observer que wies petites taches n'obscurcissent pas le soleil. -5 Le 3 janvier i663. Chapelain (f^ 385) adresse ses plus chaleureuses félicitations à Heinsius au sujet d'une élégie que ce poète venait de lui envoyer, «l'une des plus belles productions qui soient coulées de vostre iioureuse veine. n II continue ainsi : «Qu'elle est pure, qu'elle est poétique, qu'elle est affectueuse !. . . Je l'ay releiie plus de dix fois, deciesque repetita placuit.^ Il lui dit que Digot l'engage à ne s'occuper, en ce qui regarde V Ovide, de l'explication ';^ d'aucun passage qui ne fust vindice digniis et où les habiles mesmes auroient pris le change... Cette pensée Iuy vint sur l'occasion d'un distique du livre de Arle amandi que je Iuy fis voir corrigé mal à propos par le fameux Casaubon auquel IVr' Mole en avoient demandé l'intelligence. Le distique est celuy-cy :
Porrige et ancilla panas qua luce pependit
Lusa maritali gallica veste maints ,
duquel le bonhomme ne pouvant se débarrasser, il s'imagina qu'il y avoit faute au texte et qu'il falloit corriger ainsi le second vers :
Inusa maritali gallica veste mamts
pour les raisons que vous pourrés voir alléguées dans sa lettre 29A. Cependant il n'y a rien de plus éloigné du sens du poëte que cette explication, comme je le monstray à M"' Bigot dans celles que Janus Parrhasius avoit faites cent ans auparavant, où , sans changer presque rien au texte, il a donné le vray sens. . .n Le 1 2 du même mois, Chapelain (^387) revient sur ce qu'il a déjà dit à Medon du peu de crédit dont il jouit auprès des juges et des gens de finances: «En leur pais les Muses passent pour des Bohémiennes qui divertissent quelquefois, mais dont d'ailleurs il faut estre en garde du costé de la bourse. L'interest seul y règne. . . Je me tiens reclus et ne nourris de commerce qu'avec les morts illustres et un médiocre nombre d'illustres vivans. . . Vous ni'avés fort resjouy du dessein que vous avés pris avec M' Joly de faire une nouvelle édition de Quintilien avec des notes de Philander. Si vous y persévères , je vous conseille de joindre à ces notes celles de Turnebe qui Iuy tiennent lieu d'un commentaire perpétuel et que feu Guyet m'a assuré estre de Turnebe, quoyque l'ouvrage ne porte pas son nom. M. Joly en obtiendra aisément l'exemplaire de M'' Ménage pour cela. Il est rare et estoit des livres de Guyet. ..jî Le même jour. Chapelain donne à M. de Grentemesnil (f" 388 v°) des nouvelles de Conrarl : «Sa santé tient fort de la maladie et sa goutte et ses rheumatismes qui , avec beaucoup de douleurs, Iuy ont osté l'usage des mains et des jambes, semblent le bien traitter de Iuy laisser encore celuy de sa raison qui le
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
GE.fTUBOlUIE SORMAND, À CAEK.
Monsieur, je vis hier M' et M°" de Co- BS qui sont revenus de vos quartiers pleins de vostre mérite et qui ne m'ont presque entretenu que de vous. Je verray demain AP de la Trousse, et je m'attens jjieii qu'elle ne m'en dira pas moins, si ce n'est qu'elle en vueille faire la modeste et ne pas si fort louer un bien qui luy appartient. Je souscris pom- moy à tout ce que vous m'en dites, et à tout ce que vous m'en eussiës dit de plus, si elle eust esté davantage parmi vous. C'est une vertu que j'ai veu naistre et que j'ay tousjom*s depuis conduite de l'œil . sans jamais y avoir rien reconnu que d'estimable. Si elle vous escrit elle vous rendra conte de ce que nous aurons dit sur vostre sujet.
Je vous laisse au reste sur vostre foy lou-
chant vos travaux préseus et à venir, qui sont en trop bonne main pour avoir besoin d'une autre direction que la vostre. Vous m'avés fait faveur d'assurer tous M" vos confrères académiciens de mes respects. Rechargés, s'il vous piaist, auprès de M' de Greuteraesnil en luy rendant l'incluse, et luy confirmés bien que je n'escris jamais par simple compliment.
Je suis très aise que M' Bochart touche du doigt au bout de sa carrière \ et qu'il soit tout prest d'en sortir couronné. J'ay eu occasion de parler de son grand sçavoir en un lieu et d'une manière qu'il ne seroit pas impossible que cela luy servist '. Je fis tomber aussi le discours sur vous et sur quelque autre de nos amis, et je suis certain qu'au moins je ne vous ay pas nuy ni à eux.
Pour les questions grammaticales , h propreté est proprement de la personne , mais je me garderois bien de condanner la propreté du Iteu^. Mièvre est un mot du menu peuple et signifie jeune fripon, hargneux.
rend aussi conversable [M. Littré a retrouvé ce mot dans les Mémoires de Sully et dans les Lettres de Voiture] que s'il n'avoit aucun de ses maux.-'
' Samuel Bochart achevait l'impression de son Hierozoicon, qui, comme nous l'avons déjà dit, parut en i663 (q vol. in-fol.).
- Chapelain avait appelé sur Bochart, ainsi que sur Huet, la bienveillante attention de Colbert.
^ Chapelain revient ainsi sur ce sujet dans une lettre à Huet, du a 2 janvier (f° .Sgo) : « Malpropre... se dit aussi bien d'un lieu que d'une personne, sans qu'on le puisse accuser de barbarie, à moins que d'estre barbare soy mesme. Pour celuy de wièweil est bassissimeel ne se dit mesme par le peuple que des jeunes enfans au dessous de dix ou douze ans quand ils sont ce que les Latins nomment petulans et qu'ils incommodent par leurs mahces et par les désordres qu'à cet âge ils peuvent causer. Le monde raisonnable ne l'employé jamais en escrivanl el quand il eschappe à
quelqu'un , ce n'est que dans cet air familier el enjoué qui blasme moins qu'il ne caresse. ..n C'est ici l'occasion de faire remarquer combien souvent, de nos jours, on attribue aux mots mièvre, mièvrerie un sens qui n'a jamais été le leur. Mièvre, dans les journaux et, hélas! aussi dans les livres, esl pris pour délicat , frêle , langoureux, maladif, tandis que c'est tout au contraire le synonyme (ïéveillé, du pétulant, comme le remarque Chapelain. De même, mièvrerie signifie vive malice , gaillardise. Voir les exemples tirés par M. Litlré de Molière el de Dancourl. L'auteur du Dictionnaire de la langue française rappelle que, d'après Caillières (1690), ynièvre était un mol bourgeois. On a vu que Chapelain faisait à ce mol moins d'honneur encore el le déclarait populaire. Le Dictionnaire de l'Académie française de 1877 appUque aux mots mièvre, mièwei'ie la note -.familier, el n'ajoute pas que c'est par abus que l'on y attache le sens à'affecté, d'affectation. Dans le dictionnaire de Richelel,
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
volontaire, faiseur de niches et de désordre importun. Les honncstes gens ne le disent point.
Je suis, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce xii janvier i663'.
À M. L'ABBÉ LE ROY
À MEBA.NCE OD \ HAUTE" FONTAINE.
Monsieur, vous re'parés si bien le défaut de vostre présence par les richesses que vous nous envoyés de temps en temps de vostre saint désert, cjue Ion n'auroit presque pas sujet de regretter vostre éloignement si l'on ne sçavoit que vostre conversation est encore plus charmante que vos ouvrages. Il faut se contenter pourtant de ce que vous voulés et vous lire avec profit si Ton ne vous peut entendre avec plaisir. Ce dernier livre. Monsieur, que l'on me vient de rendre de vostre part * sera mon entretien durant ces jours de licence et de desbauche et il me servira de contrepoison contre ce qu'ils ont de plus dangereux, car je n'en espère pas
moins d'avantage que de celuy qui l'a précédé de la mesme main et de la mesme source \ Cependant je vous en rens un million de grâces et pour vous tesmoigner combien vos faveurs me sont chères, je vous exhorte à ne vous lasser point dans celte belle carrière et à nous monstrer tousjours de semblables fares * qui nous conduisent si agréablement au port de salut.
Je suis. Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce xxv janvier i6G3.
À M. COLBERT