LI-TTUES DE JEAN CHAPELAIN
Connue néaiitmoins vous me conjurés de ne vous laisser pas ignorer quoy que ce puisse estre, et qu'il n'est pas en ma puissance de vous rien refuser, je vous diray qu'ayant eu des preuves en ma propre personne de la munificence du Roy en qualité d'homme de lettres et sans avoir provoque' ce bienfait par aucun soin de ma part', et ne désespe'rant pas que sa magnanimité ne puisse eslre portée, pr les sollicitations de quelques amis que j'ay, à favoriser de ses grâces les grands hommes de cette profession, vous estes le premier que j'ay creu devoir proposer pour celuy dont Sa Majesté tireroit un honneur immortel en les luy départant. Ce ne sont là que de bonnes intentions sousteniies seulement par les dispositions où le Prince m'a paru estre d'exercer sa libéralité en faveur de ceux qui cultivent les Muses".
C'est pourquoy, n'y voyant encore rien dassés avancé pour vous en escrire , je m'abstenois de m'en expliquer plus avant, et à cette heure que vous m'y avés engagé par vostre enixe ^ voix, je ne vous le dis que comme une chose possible, laquelle ne manquera pas par ma faute, si je suis assés malheureux qu'elle vienne à manquer, et qui arrivera infailliblement si elle ne dépend que de mes diligences. Recevés donc l'avis que vous en avés voulu avoir sur ce pied là sans y establir aucune certitude.
Si pourtant vous vouliés aider mon des-
sein par quelque ouvrage de prose latine que vous m'addresseriés en forme d'éloge du Roy, où vous parlassiés avec vostre éloquence ordinaire de ses actions , de ses vertus . de sa valeur, de sa prudence, de la résolution qu'il a prise et qu'il exécute de conduire sa barque sans autre pilote que luy mesme*, chose inoiiie en une jeunesse de vingt quatre ans, de sa bonté, de son équité, de la connoissance qu'il a de ses droits et de sa vigueur à les maintenir, de la protection qu'il donne à ses alliés jusqu'à sacrifier à leurs intérests les siens propres, de celle qu'il veut donner aux Muses, de l'ordre qu'il met à ses places, à ses trouppes, à ses finances, de sa modération dans les divertissemens. de sa royale gravité meslée d'une douceur qui luy attire le respect aussi bien que l'amour des peuples, de ses richesses, de sa magnificence jointes à sa mine héro'ique, à sa force infatigable et aux grâces qui n'abandonnent jamais la moindre de ses actions, si, dis-je, vous touchiés tout cela connue de vous mesme sur le bruit que font jusqu'au fond du Nord toutes ces merveilles \ je verrois bien plus d'apparence au succès. Vous y songerés et me raanderés ce qu'il vous en semble. Cependant je ne me relascheray point, et ne quitteray prise qu'à l'extrémité.
Vous m'obligerés de m'envoyer vostre jugement distinct de toutes les personnes lettrées dont vous estes bien persuadé, d'An-
' Chapelain est inscrit sur la première des listes de gratificalion (i66i) pour .3,ooo livres, avec cette mention : illustre dans la poésie et dans les belles-lettres.
- Heinsius est inscrit sur cette même liste comme «grand poète et grand orateur latine, pour 1,2 00 livres.
' Enixe — ai-je besoin d'en aveitir? — ne figure dans aucun de nos dictionnaires. Chapelain, qui, dans sa correspondance, est prodigue de néologismes, à dû tirer enixe d'enixtis, rqui s'efforce-.
* C'est la traduction métaphorique du mot dit par le jeune Louis XIV, aussitôt après la mort du cardinal Mazarin, au président de l'assemblée du clergé qui lui demandait à qui désormais il s'adresserait pour les affaires de l'Etat : rA moi.'
' Portrait bien enthousiaste, si l'on veut, mais aussi bien éloquent, on en conviendra, et qui mérite certainement d'être rapproché des plus belles pages consacrées à Louis XIV. On peut dire que Chapelain a bien plus poétiquement célébré en prose qu'en vers l'aurore d'un des règnes les plus glorieux de notre histoire.
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gleterre, de Hollande, de Flandre, d'Allemagne, de Pologne, avec une courte note de leurs talens et de leurs degrés d'excellence en leur sorte d'estude, pour m'en servir en temps et lieu à leur avantage, si Dieu permet que je le puisse.
J'ay leu avec beaucoup de plaisir dans vostre lettre tout le bien que vous me dites de M' Bigot et si j'osois vous mettre en conte quelqu'un des petits services que j'ay essayé de vous rendre, le bonheur de vous l'avoir peu donner pour ami seroit bien eeluy que je choisirois entre tous, et dont je croirois pouvoir tirer le plus de gloire. 11 a toutes les bonnes parties que vous me marqués et les principales pour le regard de l'amitié sont l'égalité et la constance. Vous ne le trouvères jamais à dire en aucune occasion où vous aurés besoin de luy.
J'ay fait sçavoir à M"^ Medon la peine où vous estes de luy et la mauvaise addresse qu'il a prise pour vous escrire, afin qu'il prenne d'autres mesures pour cela.
Le jeune C[omte] de B[rienne] que vous plaignes dans son malheur, bien éloigné de le voir adoucir, l'a veu accroistre de moitié depuis mes dernières, car enfin le Roy luy a commandé de se desfaire de- sa charge en faveur de M' de Lionne, et la résistance qu'il y fait en se cachant ne sert qu'à aigrir contre luy Sa Majesté, laquelle, en ayant le consentement du père, dont il n'a que la survivance, passera outre, si le fils s'opiniastre . et revestiia du secrétariat celuy qu'EUe a destiné à cet employ. On m'a encore assuré aujourd'huy que tous les vers latins qu'il a publiés et ceux qu'il vous a envoyés sont du Père Gossart , Jésuite. Je sçay bien du moins qu'il m'a dit luy mesme, en présence de M' Huggens le vieux, que la prosodie luy
estoit du tout inconnue. Je le plains avec vous, mais principalement du tort que sa teste et ses passions effrénées ont fait à sa fortune et à sa maison à laquelle plus d'une raison m'a attaché depuis trente années , et je ne viens à vous descouvrir ses playes que pour ne trahir pas nostre amitié en vous dissimulant ce que vous devés sçavoir. Je pardonne à sa jeunesse les faux jugemens qu'il fait des aulheurs anciens et modernes, mais je ne le pardonne pas au vieillard que vous me nommés , et à quelque autre de nos amis d'entre deux âges à qui Catulle desplaist, qui luy préfère Martial, et à qui Virgile mesme ne paroist loiiable que dans la pompe de la diction poétique et dans l'admirable tour du vers.
L'esté, à ce que je voy, ne passera pas que nous n'ayons la nouvelle impression de vostre Claudian et la première de vostre Virgile, comme aussi les éditions que vous médités de Valère Flacque et de Silius Italicus , quoyque je ne me promette pas sitost ces deux cy, à cause des manuscrits que vous attendes pour les purger encore plus et qui ne sont pas encore en vostre puissance. Mais, Monsieur, desfaites vous, après cela, d'un ti'avail si ingrat que celuy la, duquel vous ne sçauriés plus tirer de louange et laissés cette ambition grammaticale aux Fèvres ', aux Peyrarèdes et autres gens du païs latin pour nager en plus grande eau et faire voir ce que vous pouvés dans l'éloquence, soit en oraisons, soit en histoires. Commencés par cette vie de Kœnigsmark ^ à vous mettre dans le stile narratif, et esprouvés la vigueur de vostre jugement et la fermeté de vostre plume sur un sujet qui embrasse presque tout ce qu'ont fait les Suédois en Allemagne. Cela pourra aller
' C'est-à-dire à Tanneguy Lefebvre.
- Jean Cbristophe, comte de Kœnigsmark, feld-maréchal, fut un des meilleurs générau\ du
roi de Suède Gustave-Adolphe. Né le 20 février iGoo, il mourut à Stockholm le ao février i663.
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plus loin, et je ne vous en dis pas davantage'.
Si vous quitiés vostre présent employ par la nécessité que vous appréhendés, rien ne me pourroil plus agréer que celuy de M' de Beuning en France , comme ambassadeur de
M" des (sic) Estats, si cette rencontre vous attiroit auprès de luy. Ce seroit bien vostre conte et le nostre.
Aimés moy tousjours et me croyés tousjours inviolablement, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce xii avril i663 ^
' Ce vœu ne fut pas exaucé , et Heinsius ne publia ni ia vie de Kœnigsmark ni les autres pages d'histoire que Chapelain réclamait de lui si instamment.
* Le 29 du même mois, Chapelain (P iog) adresse à Carrel de Sainte-Garde une lettre dont je ne reproduirai que quelques lignes, parce que c'est en grande partie la répétition d'une lettre précédente donnée ici in extenso(n° CLXlll):«Ce que vous me mandés de l'oubli où Lope de Vega est tombé après une si extraordinaire réputation pendant sa vie m'estonneroit, si je n'avois mille expériences du changement de goust des nations et du sot amour de la nouveauté qui autrefois a fait préférer par Rome mesme Lucain à Virgile. Ce n'est pas que ce Lope méritast beaucoup qu'on se souvinst de luy, et que, partageant l'ignorance avec ses compatriotes , si vous en exceptés la langue qu'il a bonne, il y auroit du profit pour le monde qu'il n'eusl jamais rien escrit.» Chapelain réclame de nouveau une copie de VArte nuevo de Lope de Vega. Il appelle le docteur Cascalès «un phénix à comparaison des sçavans de Madrid, d'Alcala [ce nom est escrit Ascale] et de Salamanque.-i II revient sur les Carias philologicas. Corrigeant une erreur de transcription , il dit : w Cet autre autheur. . . se nomme Cancer et il faut qu'en escrivant trop visle je l'ave m;il escrit. Son volume est petit et est de vers de toutes sortes à l'espagnole, imprimé à Lisbonne depuis sept ou huit ans.?' Il ajoute: «Je n'avois jamais ouy parler de ce Francisco Montezer. Pour les ouvrages de ce don Calderon, je n'en ay jamais veu aucun et je ne hazarderois pas de le louer ni de le blasmer, si W l'abbé de la Chambre ne m'avoit communiqué une certaine comédie de luy en abrégé que vous luy envoyastes, par où j'ay connu au moins que si les vers sont bons, son dessein est très mauvais et sa conduite ridicule.'? Chapelain parle spirituellement à ce sujet de la cf fanfare espagnoles. Sui-
vent diverses lettres de peu d'intérêt. Le 1 2 mai (Pin), Chapelain adresse à M. Sauvai, alors à Florence , quelques reproches où l'on remarquera une singulière figure de rhétorique : p Je pensois que Ferrare estant si proche du lieu d'où vous parties, vous ne luy auriés point passé sur la moustache [la mous(ac/ie d'une ville!] sans luy faire une visite , et il me semble qu'elle en valoit bien la peine , ne fust-ce que pour voir les reliques de sa grandeur passée et les vestiges d'une cour où se sont nourris les Ariosles , les Guarins et les Tasses. ..v Chapelain fait ensuite un pompeux éloge du comte Bardi, «de la veùe duquel vous vouspourrés vanter toute vostrevie, comme de l'homme de delà les Monts qui a le plus de force dans l'esprit et le plus de délicatesse et de pureté dans le stile.?? Le i5 mai, il remercie ( f ° iia v°) Ranchin, conseiller à la chambre mi-partie de Castres , de ses compliments sur la Puceile et il riposte par d'autres comphments: «C'est bien à moy à vous féhciter de la belle Ode que M'^Conrarl me fit voir il y a plus d'un an sur le mariage du Roy où vous avés semé tant de clartés et tant de richesses, n Le même jour, Chapelain adresse, au sujet de la mort du duc de Longuevilie, arrivée à Rouen le 1 1 mai, des lettres de condoléance à la veuve, à la fille (duchesse de Nemours) et aux fils (comte de Dunois et comte de Saint-Paul). Je ne citerai que ces deux phrases de la lettre à la duchesse de Longuevilie : «Sans que je die à Vostre Altesse l'extrême douleur que j'ay de la fatale pertede Monseigneur, elle l'iuiagineraassés d'ellemême... Le Ciel, Madame, que vous serves avec tant de pureté, ne vous abandonnera pas de son secours, ..r) Mentionnons deux lettres à M. de Lionne, une du 2 1 mai, l'autre du 96 (P* ii 4 v° et /i 1 5 ) , la première pour lui exprimer toute sa sympathie à l'occasion de la mort de son père, la seconde pour lui recommander crM' Cadeau... procureur général au parlement de Metz, mon
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ÀM. D'ABLANCOUR,