À ABLANCOURT
Monsieur, ne parlons point de l'obligation que vous m'avés pour cette gratification que le Roy vous a faitte et que M' Colbert luy a inspirée. Elle est au dessous de ce que vous vaiés, et je suis honteux d'avoir eu part à une telle négociation puisque le fruit que j'en esperois a esté si disproportionné à vostre mérite. Mon dessein et mes efforts alloient à vous faire avoir l'employ dont vous estes seul capable, et la chose valoit faite à souhait ^ si un obstacle invincible ne s'y fust point opposé. H se faut contenter de ce qui plaist à Dieu et en faire un bon usage.
Je suis bien aise que vous ayés ces apophtegmes prêts et que vous vous disposiés à les donner au plustost avec une épislre de celles que vous sçavés faire , quand le sujet vous tente et qu'il sert à vous élever. Le commencement que vous m'en avés envoyé est tout à fait à mon gré et bien digne de vous et du Prince \ Abandonnés vous à voslre verve dans la suitte et croyés bien qu'en cette occasion vostre génie a moins
besoin de bride que d'esperon. Quand vous n'auriés pas mis la dernière main à cette épistre et à la préface, oii vous aurés à entretenir le lecteur de vostre choix et de vostre ordre, je suis d'avis que vous vous mettiés en chemin prontement pour avancer vostre entreprise, et la saison est la plus favorable de l'année à qui veut faire une belle impression. Vostre voyage d'ailleurs est nécessaire pour toucher vostre argent et pour en signer la quitance qu'il en faut fournir ;i l'Espargne. J'avertiray les libraires que je croiray les plus propres pour tout ce négoce, mais je ne conclurray rien avec eux pour les conditions sans vous.
Le pauvre M' Conrart n'est point du tout en estât d'agir en cette affaire. Il y a trois semaines que son enfleure luy est revenue avec la fièvre. Aucun de ses plus particuliers amis ne luy parle de peur d'aigrir son mal et il nous faut contenter d'aller à la porte apprendre de ses nouvelles sans le voir. Il ne me fit jamais tant de peur qu'à cette heure , quoyque le péril de l'année passée dont il s'estoit tiré ne m'en face pas extrêmement désespérer. Vous luy donnerés consolation , si vous hastés vostre venue pour l'amour de luy.
Quand vous n'auriés traitté M' Colbert que de Monsieur, comme je fais, sa modestie n'en eusl pas esté choquée, mais puisque vous avés pris le parti de luy donner du Monseigneur, il faudra continuer en luy escrivant, si le cas y eschet, comme disent nos praticiens.
Je respons à vos secondes protestations de ressentiment la mesme chose qu'aux premières et j'y adjousle seulement que je suis bien aise d'avoir pu dans cette rencontre vous tesmoigner combien il me seroit [agréable]
' C'est-à-dire : était déjà comme faite à souhait. Corneille a dit dans Mélite : trCela vaut fait, Monsieur,» et dans le Menteiir :
Mon affaire est d'accord . et ia chose vaut/aile.
Louis XIV.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
de vous rendre un plus grand et plus utile
office.
Je suis passionnément, Monsieur, vos-
tre, etc.
De Paris, ce xv juin iG63.
À M. COLBERT
IBIÏSDAIIT fiBSERAL
À paris'.
Monsieur, dans le doute " d'avoir l'honneur de vous voir aujourd'huy chez vous \ jemploye encore l'escriture * pour accompagner le remerciment que vous fait M' d'Ablancourt de la grâce que vous luy avës procurée \ Il me mande, sur ce que je lavois exhorté à tesmoigner sa gratitude au Roy par quelque ouvrage^, qu'il en a un tout prest, qui pourra plaire à Sa Majesté, qui est un recueil considérable ' des Apophtegmes des Anciens de son choix et de sa traduction, au devant duquel ^ il mettra une épistre dëdicatoire où il essayera de satisfaire à son obligation pour les justes louanges qui luy sont deiies^, et je nie promets de son génie que le tout vous contentera. Vous trouvères aussi , Monsieur, avec cette lettre , un sonnet de M' Boyer qu'il vous adresse et où il vous fait voir sa
reconnoissance d'une manière assés noble. Mais pour ne rien publier sans vostre consentement des louanges qui Vous regardent'", quelque méritées qu'elles soyent de vous, je l'ay obligé de n'en donner aucune copie à personne que vous ne leluy ayés permis.
M' Conrart vous auroit monstre la grandeur de son ressentiment si la goûte qui luy lie aussy bien les mains que les pieds luy laissoit la liberté d'exécuter ses bonnes intentions el de vous remercier luy mesme de vos grâces ". MM" de \'alois m'ont apporté une élégie et un poëme assez long et beau sur la maladie et la convalescence du Roy, quejeporleray à l'Assemblée pour estre veus avec le beau et long poëme de ce M' Petit ", médecin , dont je vous ay parlé par mes précédentes et qui a peu de compagnons en la poésie latine parmi nous. Sa matière est une exhortation '^ à célébrer le Roy'\ meslée de si excellens éloges que je n'ay point moins de joye de l'avoir engagé à ce travail qu'aucun des autres que j'en ay sollicités et qui y ont réussi.
J'ay encore une élégie latine d'un conseiller de Tolose'' sur la maladie et la guérison du Roy, qui est fort bonne et qui enflera nostre amas "^. Outre le sonnet de
' Cette lettre a été publiée par M. P. Clément à la page SgS du volume déjà cité. On en trouve foriginal dans la collection Baliize {Papiers des Armoires, vol. CCCLXH, fol. 6.3).
^ Variante du manuscrit de Baluze : Dans le doute où je suis.
^ Variante : dans l'asseiMée de chés vom.
* Variante : J'employe encore la plunie.
^ Variante : procurée du Roy.
" Variante : à Sa Majesté par quelque ouvrage.
' \ ariante : un ample recueil.
^ Variante : au devant de laquelle.
' Variante : à ses obligations pour les justes éloges qvi hty sont deus.
'" Variante : Mais pour ne puldier rien sur mslre siijrt que de vostre consentement.
" Variante : ai la goutte qui luy lie les mains
luy laissoit In liberté de vous remercier luy mesme de vos faveurs extresmes.
'- Variante : AfiM" de Valois m'ont apporté deux pièces latines m vers sur la convalescence du Roy que nous reveirons bientost avec le beau poème de M' Petit.
" Variante : La matière en est une exhortation.
•* Variante : à célébrer les vertus du Roy.
'5 Variante : tme fort bonne élégie latine d'un conseiller de Toulouse.
'* Variante : sur la maladie et la guérison de Sa Majesté qui servira à embellir nostre amas. M. Clément a in, dans le manuscrit Sainte-Beuve, fera pour enflera.
LETTRES DE JEAiN CHAPELAIN.
M' Boyer pour vous , il y en a deux autres du mesnie pour le Roy, qui seront sous cette enveloppe.
J'espère que mes soins vous plairont et qu'ils continueront à vous justifier, combien je suis, Monsieur, vostre\ etc.
De Paris, ce xua juin i6(33.
GLXXV.