ESCOTER DE U°"' D'ALENÇON , À ANGOULESME
Monsieur, je dois appréhender que vous ne me croyés bien incivil de vous avoir si tard respondu à la lettre que vous m'avés fait rhonneur de m'escrire , et je l'aurois esté beaucoup en effet s'il avoit tenu à nioy de le faire et non pas au messager qui ne m'a rendu cette agréable marque de vostre souvenir qu'un mois après sa datte. Je vous rens grâces, Monsieur, de m'en avoir jugé digne et je conte entre mes avantages et mes consolations, après la perte que vous m'apprenés que j'ay faitte de M' Girard " et de M' de Girac \ que Dieu vous conserve si bien disposé à leur succéder dans l'affection qu'ils avoient pour moy, et à faire quelque e'stime de la mienne.
Ce fut pour moy la plus grande surprise
1 Variante : J'espère que mes soins continueront à vous justifier combien je suis véritablement. Monsieur, vostre très humble et très obéissant serviteur.
- Claude Girard, rarchidiacre de l'église d'Angoulême. La présente lettre pernoet de rectifier la note communiquée par M. E. Castaigne à M. P. Paris et reproduite par ce dernier dans le tome IV des Historiettes de Tallemant des Réaux (p. 11 3), où l'on trouve que l'éditeur des Lettres familières à M. Chapelain , des Lettres à M. Conrart et des Entretiens mourut trie 2 septembre i663». Il faut avancer de trois mois la date du décès.
^ La présente lettre nous sert encore à corriger
du monde quand je leus dans vostre despesclie ces deux funestes avis, et la plus grande douleur de me voir privé en mesme temps de deux aussi excellens hommes et autant de mes amis. Obligés moy, Monsieur, de me mander à vostre loysir de quoy ils sont morts , et depuis quand ils sont sortis du monde. Je sçauray aussi bien volontiers quels ouvrages ils auront laissés en estât de paroistre au jour. Il m'importe en particulier par l'interest que je prens à la mémoire de feu M' de Ralzac d'estre éclairci ce qu'est deveniie la vie que M' Girard l'Archidiacre en avoit faitte* et qu'il me promettoit tousjours de m'envoyer pour mettre à la teste de l'édition magnifique qui se prépare in foi de toutes les œuvres de ce rare esprit', avec le reste des lettres qu'il m'a autrefois escrittes et dont il se pouvoit encore faire deux volumes égaux au premier ^ Faites.
Monsieur, quelque diligence pour desmes- 1er cela, s'il vous plaist, auprès des héritiers de M' l'Archidiacre, qui auront trouvé ces pièces là parmi ses papiers , et m'instruirés de ce que l'on en peut espérer, pour ce que les libraires n'attendent qu'après pour cette publication.
Si M' Moricet le Théologal est dans le pais , il vous aidera de bon cœur dans cette recherche, et M' Girard, l'aisné des neveux
l'erreur qui, du Dictionnaire de Moréri, a passé dans la plupart de nos récents recueils biographiques, et d'après laquelle Paul Thomas, sieur de Girac, serait mort nie 2 janvier 1 663». Il faut retarder de quatre ou cinq mois la dale du décès de l'ancien adversaire de Coslar.
4 Gette Vie de Balzac, qui aurait été si précieuse pour nous, parait être à jamais perdue.
5 L'édition si souvent citée de i665.
* Égaux au volume des Lettres familières à M. Chapelain (i 656 , in-8°). La plupart des lettres qui auraient formé les deux autres volumes dont parle Chapelain ont paru dans les Mélanges historiques de 1878.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
de M' l'Archidiacre, les facilitera aussi s'il n est point retourne' à Bordeaux. Je leur en aurois escrit à l'un et à l'autre, si je les avois creus à Angoulesme. Je me promets cela de vostre vertu et de l'amour que vous ave's pour les belles choses, lesquelles sont plus nombreuses che's nostre illustre défunt que che's aucun des modernes.
Au reste, vostre recueil des ouvrages de feu M' Bouillon s'est publié \ et je le trouvay par hasard dans le cabinet d'une dame , non sans m'estonner de n'y avoir veu ni épislre ni préface qui fissent sçavoir les bonnes qualités de leur autheur. Cela estoit digne de trois traits de vostre plume, mais pour cette omission vous aurés eu vos raisons.
Je suis avec beaucoup de vérité. Mon-
De Paris, ce xviijuin i663.
A M. COLBERT
INTEXDiST CÉSÉBAt DES FINASCBS .
À PARIS
Je me sers encore de la liberté que vous in'avés donnée de vous dire par escrit ce que la multitude de vos grandes affaires ni'empesche d'ordinaire de vous pouvoir dire de bouche touchant le noble dessein auquel , par Yosti'e bonté, il vous a plu que j'eusse part et qui occupe maintenant toutes mes pensées pour seconder vos généreuses intentions et conb'ibuer en ce qui dépend de mes soins au service de Sa Majesté. Premiè-
rement donc, Monsieur, suivant vos ordi-es pour descouvrir dans les pais eslrangers des gens de lettres d'éminent mérite, afin d'en faire des objets de la liberahté du Roy. les diligences que jay faites m'ont informé de deux Florentins, outre M' Ghimenlelli, professeur d'humanité (sic) à Pise, qui l'emportent sur tous les Italiens pour la connoissance des mathématiques. L'un s'appelle ^r Viviani ^, disciple favori de Galilée, qui publia il y a quelques années le supplément d'Apollonius Pergeeus * dont les derniers livres estoient perdus, et qu'il suppléa de sa propre invention avec tant d'estime que, ces derniers livres ayant depuis esté recouvrés, il ne s'est presque point trouvé de différence entre l'original et le supplément. L'autre s'appelle Borelli \ professeur de mathématiques à Pise, d'un très rare sçavoir et qui présentement fait une nouvelle édition de ce mesme Apollonius Pergaeus entier avec la traduction qu'il en a faitle et que tous les habiles en cette science attendent comme un trésor impatiemment. Vous aviserés, Monsieur, si vous adjousterés ces deux excellens hommes à la liste des autres eslrangers *, comme je pense qu'il seroit assés à propos, à cause que Florence est l'Estal de toute ITtalie où les lettres, aussi bien que la langue, fleurissent avec plus d'éclat, de mesme que la Hollande du costé du Nord ; et qu'ayant choisi trois ou quatre Hollandois pour les gratifier dans la veiie de faire plus de bruit a la gloire du Roy en ces pais septentrionaux, s'il y a un lieu de delà les
' Le poète Bouillon était mort l'année précédente. Ses amis, dit i'abbé Goujct {Bibliothèque Jrançoise, t. XVII, p. 97), n recueillirent ses poésies, et les firent imprimer en i663 à Paris, sur un privilège obtenu le 1 6 janvier de la même année. r>
- Celte lettre a été publiée par M. P. Clément (page 598 du volume déjà cité).
^ Vincent Viviani, né le 5 avril 1622, mouriil le 3 2 septembre 1700.
* Voirsur Apollonius de Perge la lettre CXXVIIl.
* Jean-Alphonse Borelli, né à Naples en 1608, mourut à Rome en décembre 1679.
^ Viviani est inscrit sur la liste de 1669 pour une gratification de 1,200 livres, mais le nom de Borelli n'y figure pas.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
monls d'où l'on puisse attendre le mesme effet pour les provinces nie'ridionales , c'est Florence et Pise préferablenient à tous les autres.
Quant à nos François , ceux que j'ay engagés au travail, par vos ordres, s'en sont acquités heureusement pour les ëloges en prose et en vers, en i'une et l'autre langue. Des gratifiés, j'ay en main l'ode Françoise de M' Le Clerc et la latine de M' du Perier. J'auray dans peu de temps le grand poëme latin de huit cents vers de W Fléchier. De ceux qui n'ont pas esté gratifiés , j'ay l'éloquent discours de M' l'abbé Cotlin, que la Compagnie a examiné et mis en estât de faire honneur au recueil. J'ay un poëme latin de plus de deux cents vers de M' Petit, ce sçavant médecin dont je vous parlois dans ma dernière, très beau et tout rempli des loiianges de Sa Majesté. J'en ay encore un autre plus long du mesme, non moins beau , sur la paix et le mariage. Autant que je suis capable de juger du mérite des personnes de ce genre là, ces deux cy ne cèdent à aucun , et j'estime que si vous leur faites l'hon-
neur de les considérer, vous leur ferés justice et vous conservcrés deux des principaux instruniens de la gloire du Roy et qui s'employeront avec plus d'ardeur et de succès à célébrer ses louanges. Cela pourra mesme exciter d'autres plumes à ti'availler, dans l'espérance d'obtenir les mesmes faveurs. J'auray dans peu de jours une ode françoise d'un jeune homme appelé Racine \ qu'il m'a apportée et qu'il repolit sur mes avis '. La matière en est la guerison de Sa Majesté \ Vous trouvères. Monsieur, avec cette lettre, le sonnet que je vous leus vendredi sur le mesme sujet et que j'ay mis au point où il doit demeurer. Je souhaite qu'il continue à vous plaire; j'y ay joint un madrigal de M' l'abbé Cotin qu'il fit sur le champ à la première nouvelle d'une guerison si'' désirée. Vous vistes par ses vers que vous pristes la peine de lire ce qu'on* peut attendre d'une plume aussi forte et aussi pohe que la sienne*. Pardonnes ma longueur; imputés la à mon zèle et me croyés tousjours. Monsieur, voslre, etc.
De Paris, ce xxii juin i6G3 '.
1 Jean Racine, né le 21 décembre 1689, n'avait pas encore vingt-qualre ans.
^ M. Paul Mesnard [Notice biographique sur Jean Racine, en tête de l'édition des Grands écrivains de la France, p. 36) rappelle que déjà, au sujet de l'ode la Nymphe de la Seine, composée à l'occasion du mariage du Roi et imprimée en 16G0, Chapelain, «l'oracle alors, non pas seulement de M. Vitart, mais de tout le Parnasse, Chapelain, le rimeur tutélaire, qui était en possession de distribuer la renommée et tenait la feuille des pensions littéraires, fut si satisfait, qu'il voulut qu'on lui présentât l'auteur. Aujourd'hui nous trouvons piquant de voir les débuts de Racine se faire sous de tels auspices, et l'auteur de la Pucelle si bon prince avec celui qui sera bientôt l'auteur d' Andromaque , et voulant bien lui enseigner les secrets du métier.»
^ Voir YOde sur la convalescence du roi dans le
CHAI'ELAI\.
tome [V de l'édition mentionnée plus haut, p. 65- 70. M. Mesnard cite (p. 66) la phrase de Chapelain sur Racine; il appelle la présente lettre «un véritable rapport au ministre sur les gratijiés et les non-gratifiés , sur l'enrôlemenl des hommes de talent les plus propres à bien louer le Roi;?) il ajoute : trChapelain, on te voit, continuait, trois ans après l'ode de la Nymphe de la Seine, à protéger le jeune poète, et à lui prêter les lumières de son expérience. Personne d'ailleurs n'ignore que Chapelain jugeait avec plus de goût qu'il n'écrivait, n
* M. Clément a substitué aussi à si.
^ M. Clément a changé ce qu'on en ce que l'on.
^ M. Clément n'a pas reproduit la phrase finale.
' Le 9.3 juin, si l'on s'en tient à la date même, le 27 juin si l'on s'en rapporte à la place qu'occupe la lettre entre deux autres lettres du
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LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
À M. LE FEBVRE