À LA HAYE, EN HOLLAKDE
Monsieur, la leltre que vous avés fait passer par mes mains pour M' le marquis de Montauzier luy a apporté la plus grande joye du monde et m'a donné un nouveau titre pour la possession de son amitié, car il n'a pu recevoir cette marque de la vostre sans croire m'en estre obligé en partie. Je ne vous dis rien de la beauté ni de la grandeur de son âme ni des bons sentimens qu'il a pour vous. Ce sont des choses dont vous
estes persuadé comme moy. Je vous dis seulement que sa tendresse et son estime augmentent tous les jours pour vous et que nous ne sommes jamais ensenjble que vous n'y ayés vostre place et que vostre vertu et vostre bonté ne facent la plus grande matière de nos entretiens.
Pour le long temps que vous avés esté à luy respondre, ne vous en mettes point en peine. Si c'est par paresse, il le trouve d'autant moins mauvais qu'il est paresseux iuy mesme, et que ce défaut luy semble le plus supportable de tous. Ainsi il me sera aisé de vous conserver un cœur qui se con-
qui vous est survenu de celle de M"^ le Surintendant [Abel Servien avait été nommé surintendant des finances en 1 653 ; il mourut dans son château de Meudon]ei7 févrierifiSg]. .. Je suis , Monsieur, un des hommes de France qui connoissois le mieux leur vertu et leur mérite. ..tî Chapelain ajoute: «vous plaignant aussi bien que TEstat de deux si notables pertes. ^^ — Les deux lettres suivantes (f là recto et rerso) sont encore des lettres de condoléance : Chapelain les écrivit, le 19 février, à M. Colbei-t, intendaiU de Son Enmience, et « M. l'abbé Galber t, garde de la bibliotèque du Roy, au sujet de la mort de leur père. Il parle au futur ministre de Louis XIV, Jean-Baptiste Colberl, alors âgé d'un peu moins de quarante ans, d'une tristesse «juste et bienséante en un aussi bon filsn. Une lettre à M. de Ghanleloup, du 20 février (f 16), n'est qu'une leltre de civilité dont rien n'est à citer, mais, au contraire, j'extrairai divers passages de la lettre (même folio) à M' de La Vau-Fossard, à la Flèche, du 21 février: «Vous n'avés pas assés mauvaise opinion de moy pour croire que je suis médiocrement louché des marques de vostre eslime et que je ne fienne pas à honneur la confiance que vous avés eue que je vous donnerois quelques vers pour accompagner le discours qui doil consoler le jeune CoUelet [François CoUetet avait alors trente ans] de la mort de son père. Aussy j'ay Irop bonne opinion de vous pour appréhender que vous receviés mal la prière que je vous fais de m'en dispenser. . , De ma vie je n'ay fait de vers de cette
nature, ayant tousjoursjugé qu'il n'estoitp;is avantageux aux autheurs de mellre à la leste de leurs livres de ces sortes d'éloges qu'on soupçonne lousjours d'avoir esté mendiés. 'î Chapelain déclare, d'ailleurs qu'il n'a pas la moitié du temps nécessaire pour vaquer à son ouvrage et à ses atfaires. ffC'estn, continue-l-il, tfce qui m'a fait refusera ]\r de Brieux, conseiller de Metz, un quatrain dont il me pressoit pour honnorer la mémoire de M"'° la Luzerne morte subitement de douleur pour la mort de son frère. C'est ce qui m'a fait denier des larmes rimées aux cendres de M" le comte de Fiesque et les barons de lAIonlouet et de Verderonne, mes intimes...» Chapelain parle ensuite du P. Mambrun : «Ça esté au reste une grande nouvelle pour moy que celle de la traduction françoise de son Constantin dont vous vous estes chargé. Je vous prie de luy dire de ma part que je l'en félicite et que j'attens avec impatience la seconde édition de ' ce beau poème pour y admirer les importantes additions qu'il a résolu d'y faire. En eschange vous l'avertirés , s'il vous plaist, qu'un ecclésiastique d'Aibi que je ne connoissois pas mesme de nom s'est embarqué de son mouvement à la version latine de la Pucelle et que des sept livres qu'il en a déjà faits il m'en a envoyé les six. Ce ne sont pas des vers du R. P. mais ils ne sont pas rendus sans feu et sans génie. Je suis de tout mon cœur à l'un et à l'autre, etc.-' L'ecclésiastique d'Aibi dont parle ici Chapelain était l'abbé Paulet dont nous rencontrerons souvent le nom désormais.
LETTRES DE JEA^ GHAPELALN.
serve tout seul à vous, et je n'auray pas grand mërite à maintenir l'aniilié entre vous, n'y ayant pas moins de disposition d'un coste' que de l'autre.
Que si je vous phn par ces agréables nouvelles , vous m'avés fort pieu par celles que vous me ('onne's de la faveur que M' nostre Ambassadeur' continue à me faire de me conter tousjours entre ses serviteurs et de taire tousjours cas de ma petitesse. Quoyque je ne crove pas ne'cessaire de rebatlre ce que vous luv avés desja tant dit de mon respect et de mon zèle pour iuy, je ne laisse pas de vous prier de l'en assurer de nouveau aussi bien que du ressentiment extrême que j'ay de la bienveillance dont il m'bonnore. Jay mesme este tente' de l'en assurer moymesme et de Iuy escrire ce que je vous dis. Mais je n'ay pas creu le devoir divertir de ses hauts emplois par ime importime lecture, où aussi bien il n'auroit veu que ce qu'il sçavoit desja bien. Espargnés Iuy doue ce travail ea Iuy expliquant à son loysir et au vostre mes sentimeus sur son sujet eljy gagneray beaucoup encore, quand je parleray [)ar vostre bouche, mes bons niouvemensne pouvant si bien paroislre que quand ils seront revestus de vos bonnes paroles.
Je plains M' Hugens le père" et M" ses enfans de cette révolution de fortune qui les a affoiblis de crédit et de considération dans
leurs pais. Lorsque je songe pourtant à la vertu qui leur reste, et à ces belles connoissances qui accompagnent leur vertu, je ne les puis estimer malheureux. Du moins je n'en rabas rien de la justice que tout le monde leur doit rendre. Je vous supplie de sçavoir de M' Chrislianus Hugens s'il m'a escrit depuis un mois ou cinq semaines pour responses à mes dernières avec lesquelles j'avois mis une seconde copie de l'horloge de M' de Roberval '. Car un de mes amis me dit, environ ce temps là. qu'il avoit veu au bureau de la poste de Hollande un paquet suscrit de mon nom sans adresse, sur quoy j'eiivoyay pour le retirer, mais inutillement parce qu'elle (s/c) ne s'y trouva plus. J'en fus fort marry dans la crainte qu'il n"\ eust dedans quelque chose où il eust besoin dé mes soins. Obliges moy donc de Iuy en parler et, s'il avoit rien à m'ordonner, exhortés-le à prendre des voyes si seures qu'il ne puisse perdre la peine de m'avoir escrit, ni moy la joye et l'honneur de l'avoir servy.
M' iiigot a veu dans la lettre que vous m'envoycs tout ce que vous y dilles d'avantageux de Iuy et en a este ravi à son ordinaire. Il vous le tesmoignera Iuy mesnie et vous respondra aux questions que vous me faisiës pour Iuy. Ce matin, il m'a communique Xc^picedunn dont vous me parliés dans la vostre. et qu'il n'avoit receu que le ^oii
' Le président Jacques-Auguste de Thou, duui il a été déjà deux fois question en ce volume (lettres I et MU).
- Huygens le père, qui portait le prénom de r.hrislian, comine son second fils, fut d'abord secrétaire des commandements de Guillaume le Taciturne, puis secrétaire du Conseil d'Elat de la république des Provinces-Unies. Voir, sur cet Huygenf- et sur ses trois enfants, Bayie, Dictionnaire critique, article Zuylichem. Voir encore un éloge de Chislian Huygens le père dans une lettre de Sorbière, du l'i juillet 1660, citée par Bayle e'. imprimée dans les Lettres et relations
duihl buiijieie (l'aii.s. luOo, iu-ù , p i ... -•■ suiv.).
' Gilles-Personne de Itoberval, un des plu> célèlires géomètres du xvu' siècle, naquit le 8 août 160a, à Roberval (Oise), et mourut à Paris, le ^7 octobre 1G73. Il fut professeur de mathématiques (i633) au Collège Royal, devint membre de l'Académie des sciences en 1660, fut l'ami de Gassendi, du P. Mersenne. de Pascal, et l'adversaire de Descaries et de Torricelli. Voir Umjgcns et Roberval. Documetils nouveaux pubhés par C. HE^Rï (Leyde. 1S79,
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
précédent. Il est digne de vous et digne de vostre amy, pour excellentes que fussent les qualite's de cet amy. J'en fay tirer une coppie ([ueje meltray entre les autres choses que j'ay de vous, et qui me sont toutes précieuses.
Je fis voir à ce M' le Prieur qui procure l'édition des vieux glossaires la curiosité que vous aviés eue de sçavoir son nom, dont il se tint fort glorieux , et il me fit comprendre avoir dessein , si on luy en donnoit quelques exemplaires , de vous en envoyer un lorsque l'impression en sera achevée.
Je me resjouis de ce que vos EIzevirs se resveillent et que vostre Ovide conmience à rouler sous leur presse. Les manuscrits d'Angleterre vous seront apparemment utiles, et, s'il V a quelque chose de cette nature à Paris, \P Bigot vous le déterrera. C'est un amy effectif et vigilant sur le soin duquel on peut faire un fondement solide.
Ce n'est point moy, ce me semble, qui
' C'ost-à-dire qu'ii ne promet rien q-i'ii ne donne. M. Liltré n'a cité, au sujet de l'emploi du mot pris dans ce sens, que Flécliier {Oraison funèbre du duc de Montauzier) et Saint-Simon ( Mémoires ).
- Nicolas Lefèvre, habile philologue, né à Paris le 2 juin i56â , mort le 3 novembre 3 Gi a. Voir une note sur cet érudit dans les Mélanines historiques de 1878, Lettres de J.-L. Guez de Balzac, p. 6 3/1.
^ Tanneguy-Lefebvre, né à Caen en it)i5, mourut à Saiiraur le 12 septembre 1673. Nous retrouverons souvent le nom du savant critique dans la suite de cette correspondance.
'' Saumur, 1667, in-Zi". Celte édition des Fables de Phèdre n'a pas été mentionnée dans le Manuel du libraire.
^ Epistolarum pars l (Saumur, 1669, inh").
" Sur Jean de Peyraiède, voir dans notre lome r la lettre CCCCXLVIIL
' Chapelain, pour être minutieusement exact, aurait du dire : çf il y a près d'un mois. ^ Nous avons
vous ay parlé de l'Ovide de Nicolaus Faber % n'en ayant jamais eu de connoissance, et je n'ay entendu vous parler que de nostre Faber de Saumur' qui a publié depuis peu le Fedrus '' et un volume de lettres critiques '. Je n'ay point veu M' de Peyrarcde^ A la première rencontre je luy demanderay ses observations et corrections sur vostre autheur.
Nous verrons la dissertation de M' Vossius sur la naissance du monde puisqu'elle est icy. Je serois bien aise que vous sceussiés de luy addroittement s'il a receu le renierciment que je luy ay fait de son Mêla par une lettre expresse. Il me seroit fascheux qu'il me creust capable d'ingratitude.
Nostre pauvre M' Colletet mourut, il y a un mois', et mourut véritablement pauvre, ayant fallu quester pour le faire enterrer ". S'il a avancé ses jours par ses nopces, ça esté plustost par ses troisiesmes que par ses secondes; car il s'est marié jusqu'à trois fois et toutes les fois à ses servantes °. C'est la
vu, en effet, que Guillanmc Colletet mourut le 10 février lôSg.
« Singulier rapprochement ! '11 fallut aiissi (juêter pour faire enterrer la veuve de Colletet, la célèbre Claudine. Tailemant des Réaux nous l'apprend en ce pittoresque récit {Histortettes , t. Vil, i858, p. ii3): «Comme elle ne fut malade que quelques heures, cela causa un plaisant effect; car, pour escrocquer Furelière, trois ou quatre jours devant sa mort , elle alla luy demander de quoy enterrer sa mère, qui se portoitbien; et quand la mère vint luy demander de quoy faire enterrer sa fille: Vous vous moquez, luy dit-ai, c''est vous qui estes morte, et non pas elle.ri
9 Je demande la permission de reproduire ki une note de la page 16 des Vies des poètes gascons par Gdillaume Colletet : t: Colletet se maria-t-il trois fois, et trois fois ceux de ses amis qui savaient un peu de latin purent-ils lui apphq^jer le vers d'Horace à Xantbias : Ne sit analiœ tibi umorpudori? L'affirmation de Tailemant des Réaux n'est pas moins précise que celle de f3ahpelain. Un ami de Colletet, François Ogier, dj-
ai
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
seule tache de sa \ie laquelle d'ailleurs il a passée dans l'innocence entre Apollon el Bacchus ', sans soucy du lendemain au milieu de ses plus fascheuses affaires. Je ne le plains pas trop d'estre mort, puisqu'il n'avoit pas moyen de vivre. Je plains ses amis de la perle qu'ils ont failte d'un homme
.sait lui aussi que les licences du poète parais- .saient bien plus dans ses mariages que dans ses vers. Presque tous les biographes, y compris M. V. Fournei, ont admis les trois noces de Colletet, ainsi que son ancillomanie. Pourtant, Cadot, en plein xvii' siècle, a déclaré que Colletet n'eut que deux femmes en sa vie et non pas trois, comme quelques-uns ont cru. M. Violiet-le- Duc est, à ma connaissance, le premier qui ait tenu compte de la protestation de Cadol. 11 rappelle {Catalogue de la bibliothèque poétique , etc.), el M. Asselineau (Les poètes français) a rappelé après lui, que des deux h\ menées de Collelet, un seul, le second, avait mérité le nom de mésalliance. M. Th. Gautier, en ses Grotesques, s' esl fait le vif défenseur de celle mésalliance.» A cette note, écrite en 186G, j'ajoute, treize ans plus tard, qu'aucun renseignement nouveau ne permet de savoir d'une "manière certaine qui a raison , de Cadot ou de Chapelain, ce dernier étant d'accord avec Ménage, avec Urbain Chevreau, avec l'abbé Goujet, etc. M. Jal ( Dictionnaire critique, i 867 ) n'a retrouvé aucune trace d'une troisième femme de CoUetet, ce qui ne l'empêche pas d'admettre l'existence de celte femme qui se place chronologiquement entre Marie Prunelle, morte en décembre i6-'ii, et Claudine Le Hain, épousée dans l'égUse Saint-Etienne-du-Mont le 19 novembre iC52.
' Guillaume CoUetet était un grand buveur, et Tallemant des Réaux ne l'a pas calomnié (t. VII, p. io4) en nous le présentant comme un homme rqui aime fort à chopiner •. Faut-il ajouter que (ilaudine, la blonde Claudine, dont Guillaume a chanté les charmes avec tant d'enthousiasme, dont Tallemant lui-même a proclamé (t. VU, p. 106, note 2) l'esprit et la beauté, aurait, vers la fin de sa vie, beaucoup trop ressemblé à feu sop mari Villustre buveur et k poète ivrogne,
de bien et qui estoit de bonne compagnie . surtout VOUS' et moy qu'il aymoit cordialement '.
Je ne sçavois point la mort de M' Fabert *. C'esloit une de nos grandes lumières pour la jurisprudence.
Pardonnes moy ma longueur et vengés
comme il se surnommait lui-même? Voici les tristes détails que nous donne Tallemant {Ibid., p. 11 3): rElle beuvoit comme un templier; et enfin elle mourut saoule dans l'hoslel, où elle creva pour avoir trop bu.r
- P. Cadot, dans la biographie qui était en tète de la copie des Vies des poètes français , à la Bibliothèque du Louvre, rappelait que G. Colletet avait reçu des éloges en toutes langues des plus beaux esprits de l'Europe, et il citait le nom d'Heinsius à côté des noms de Sanmaise, de 'Grelins, de Chifflet, de Léo Allatius, etc. Guy Patin, dans une lettre à .Nicolas Heinsius, qui était alors à Florence, nomme, le 16 août 16&7, G. CoUetet parmi les amis parisiens du voyageur en Italie : Omnes amici lui lilerali hic bene habent , Putmni , Menagius, CoUetelus, Naudœus el
alii (Recueil de P. Burmann, t. V, p. 58o).
M. P. Paris a cité (t. Vil des Historiettes, p. 1 15) un curieux fragment d'une lettre de Nie. Heinsius à CoUetet, insérée dans les Poésies diverses de ce dernier (i656, in-ia).
^ Le passage relatif à la mort de CoUetet a été plusieurs fois cité. Voir notamment: Mélanges de littéi-ature de Camusat, p. 5 el (5; Description du Parnasse français par Tilon du Tillet (1732 , in-folio); Historiettes de Tallemant des Réaux, commentaire de M. P. Paris, t. Vil, p. 1 i/j ; Introduction aux Vies des poètes gascons de Guillaume CoUetet, p. i5, etc.
* Sic. Il s'agit là de Charles-Annibal Fabrot, né à Aix en Provence le i5 septembre i58o, mort à Paris le 16 janvier 1659. Voir sur cet éminent jurisconsulte la Notice sur la vie de C.-A. Fabrot, doyen des professeurs en droit de l'université d'Aix, par M. Charles Giraud, alors professeur suppléant à la faculté de droit d'Aix, aujourd'hui membre de l'Institut (Aix, i833, in-S" de 209 pages).
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
vous en par de longues lettres. Mille baisemains à M' Hugens et à M' Vossius.
Je suis, Monsieur, voslre, etc.
De Paris, ce 7 mars iGSg '.
À M" LÉVESQUE DE LAON
À PARIS-
Monseigneur, j'eus, hier au soir, une grande consolation d'apprendre que de l'entretien où je vous laissay avec M^' de Rodez '\ devant que d'estre force par mon incommodité à ne point entrer dans rassemblée \ il estoit résulté qu'il y proposeroit une surseance de quinze jours du scrutin qui nous a divisés, et que cette ouverture ayant esté appuyée de vostre autorité et des offres que
vous fistes l'un et l'autre à la Compagnie de voir M' le Chancelier là dessus ', joignant vos offices pour le porter à accommoder cette affaire à l'honneur du corps qui périclite si les choses demeuroient aux termes où ce scrutin les a mises. Il ne se pouvoit rien de plus sage ni de plus obligeant pour tous que celte proposition, et je ne m'eslonne pas qu'elle ait esté acceptée d'un consentement commun.
Je voudrois seulement , Monseigneur, que vous vous pussiés ajuster au plustost pour faire cette visite de M" le Chancelier et pour agiter avec luy les inconveniens de ce mal et les remèdes. Il est impossible que trois aussi grands hommes que vous estes n'y trouviés pas les biais nécessaires pour appaiser ce trouble devant que de vous quitter,
' Dans une lettre du 1 3 mars à M"" de la Bastide, secrétaire de l'ambassade de France à Londres (f° 19), Chapelain le remercie d'avoir cherché pour lui et d'avoir trouvé un livre do Kepler. 11 continue ainsi : wNous l'avons dit mille fois M' Conrarl et moy que vous estiés un de ces hommes du monde le plus selon noslrc cœur, qui avés la morale la plus pure , le jugement le plus solide, l'esprit le plus net, et l'usage
de la vie meilleur Si M' de Pelisson me
donne temps et lieu pour voir ensemble la prose et les vers que vous luy avés envoyés, je seray ravy de leur donner toute mon audience et je m'en promets une pleine satisfaction. Mais je crains que ce ne soit pas silost, et qu'il ne m'en juge pas digne par quelque tempeste qui s'est excitée au milieu de nous , et qui sans nous désunir, comme je le veux croire, n'a pas laissé de nous escarler un peu. M' Conrart et moy avons tiop d'estime pour luy et nous tenons à luy par des liens tiop solides pour nous en séparer volontairement et pour ne souffrir pas une extrême violence, si nostre malheur et le sien nous l'avoit arraché. Nous le croyons trop juste aussi et trop éclairé pour suyvre à nostre préjudice le torrent qui l'a voulu emporter, et pour ne se pas souvenir que nous avons l'ame droitte et que nous
CaAPELAI.\. II.
sommes immuables pour les raisonnables interests de nos amis. Cecy, Monsieur, vous surprendra si M' de Pellisson ne vous en a point desja instruit, et je vous l'eusse mesme dissimulé si , faisant profession d'estre nostre amy commun, il n'eust importé de vous faire part de ce petit orage et vous fournir une occasion de mériter des uns et des autres en travaillant à le calmer, si les choses alioient plus loin. C'est ce que je ne veux pas m'imaginer qui arrive au moins de nostre costé ; vous pouvés vous assurer que nous y résisterons de toute nostre force. Je suis avec beaucoup de sincérité. Monsieur, vostre, etc.n
^ César d'Estrées, né à Paris le 5 février 1 628 , fut nommé évéque de Laon en 1 653; il fut sacré en 1 65 5, entra, en 1657, à l'Académie française, devint cardinal en 1671 (promotion du 2 h août) et mourut à Paris le 19 décembre iCgi.
^ Hardouin de Beaumont de Perefixe, né eu i6o5, fut précepteur de Louis XIV (i6/i4), évêque de Rodez (mai iO/i8), membre de l'Académie française (i056), archevêque de Paris (1662); il mourût en celle ville le 1" janvier
* L'assemblée de l'Académie française.
^ Le chancelier Pierre Séguier était alors âgé de soixante-dix ans.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
surtout si vous considérés ensemble que ce qui d'abord n'estoit qu'une bagatelle est devenu une affaire grave et qui ne le regarde pas moins que nous.
Que si, par quelques raisons que j'ignore, il persistoit à ne s'en vouloir point mesier, je suis absolument d'avis cpi'elle ne sorte point de vos mains et que nous nous en remettions à vostre affection et à vostre prudence jusqu'à ce que vous l'ayés terminée comme des arbitres illustres et également intéressés à l'assoupir. Et il sera aise que chacun des partis convienne de vous en cette rencontre tant pour la connoissance qu'on a de voslre lumière et de vostre équité que pour ce que l'un estant d'une opinion et l'autre de l'autre, on pourra bien croire que le droit de chacun y sera bien pesé et bien soustenu.
Voila, Monseigneur, les sentimens d'un intirme sur cette affaire que je souhaitte passionement qui vous réussisse, ne fust-ce que par ce que vous y estes engagé et que, finissant bien tout, ce qu'il y a de désagréable se convertira en plaisir et en gloire pour vous. Je l'espère autant que je le souhaitte et suis avec tout le respect que je dois, Monseigneur, vostre, etc.
De Paris, ce 18 mars iG5ij '.
' Sur l'affaire dont il est queslioii dans rclte lettre, et dont il sera qiioslion dans plusieurs autres lettres, on ne peut citer Y Histoire de V Académie française , car il n'y en est rien dit. L'abbé d'Olivet, dans une lettre au président Bouhier, du 19 octobre 1635, publiée par M. Livet (t. H, p. 607-/109), explique ainsi le silence qu'il a gardé sur ce point délicat: fAu reste, je n'ai point voulu toucher tout ceci dans mon Histoire, parce que c'est ressusciter la mémoire d'un schisme qui est de mauvais exemple. D'ailleurs celte équipée ne fait pas honneur à M. Pellisson , dont il me convient de parler avec une très grande rirconsppcfion.?) L'abbé d'Olivet raconte à son il mi Bouhier tout ce qui se passa à l'occasion de la nomination de Gilles Boileaii comme succes-
A M- L'ÉVESQUE DE RODEZ
À PARIS
Monseigneur, ce fut bien hier une proposition digne de vous que celle que j'appris sur le soir que vous aviés faitte à la Compagnie pour essayer de calmer l'orage qui s'y est excité et je vous félicite par avance de l'honneur que vous vous en ferés indubitablement lorsque vous et M' de Laon^ employerés vos offices et vos lumières auprès de M' le chancelier afin que ce trouble n'ait point de mauvaise suitte. C'est tellement l'interest de tout le monde, de luy, dis-je, et de nous que je ne me puis imaginer qu'il persiste à ne s'en vouloir point mesier après vous avoir entendu et que vous luy en aurés représenté les conséquences avec ce zèle pour la paix qui anime et règle toutes vos actions. Si néantmoins je me trompois et qu'il demeurast inflexible aux instances que vous luy en ferés, je suis absolument d'avis que l'affaire vous soit rcnn'se. Je dis à vous seuls pour convenir ensemble des moyens de la tenniner en sorte que chacun ait lieu de s'en contenter et sans appel, à quoy je ne doute point que les deux partis
seur de Collelel, en mars lii^p, d'après wles lettres mêmes du pauvre Chapelain, qui éloil un des plus fermes appuis de Gilles Boileau , et qui, par celle raison, fut long temps brouillé avec Ménage. 1 On peut voir encore sur ce sujet dans le Bulletin du bibliophile de iSSg (p. 166- 178) l'article intitulé : Pikes pour sei-vir à l'histoire de l'Académie française. Ce sont deux lettres inédites de Pellisson tirées de la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg et publiées par M. J. -Edouard (îardet. Ces deux lettres, adressées au chancelier Scguier, sont, l'une du dimanche matin 16 mars 1609, l'autre du 3o avril.
- L'évéque de Laon fui un des académiciens qui soutinrent avec le plus de zèle la cause de
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
ne donnent les mains, tant pour ce que vous estes reconnus pour très habiles et très justes, que pour ce que, vous rencontrant de différentes opinions, personne n'aura sujet de croire que vous ayés panchë du coste' de l'une au préjudice de l'autre et que ce que vous en aurës résolu ne soit pour l'avantage commun. Ce qu'il y auroit maintenant à désirer, Monseigneur, seroit que le temps que vous avés pris pour cela fust bien ménagé, que vous arrestassiés le jour et l'heuie de l'audience de M^' le Chancelier comme aussi les choses que vous luy devés dire, et surtout que ce fust le plustost qu'il se pourroit afin d'éviter les escueils qui ne sont que trop ordinaires dans une Cour comme la nostre capables de faire tout eschouer. Pardonnes à mon zèle pour le maintien d'un corps establi par ce grand homme dont vous et moy ne nous souvenons jamais quavec admiration ' et qui avoit fait de cette institution un des plus beaux fleurons de sa couronne.
Je suis avec beaucoup de passion et de respect. Monseigneur, vostre, etc.
De Paris, ce 18 mars 1G59.
Gilles Boileau. Voir la lettre déjà citée de i'abbé d'Olivet, lequel s'appuie sur ces deux vers de Scarron :
Et d'Estrée et Moutmor, par leurs soins véhéments. Ont enfin mis Boileau dedans l'Académie.
L'évéque de Rodez lutta , avec Tévêque de Laon et Chapelain, pour amener le triomphe définitif de Boileau.
' Hardouin de Perefixe avait été mailre de chambre du cardinal de Richeheu.
- Robert-Arnauld d'Andilly, dont il a été si souvent question dans notre tome I" (voir surtout les lettres XIII, LXXIII), était alors âgé de soixantedix ans.
2 L'auteur du Manuel du libraire n'a pas connu cette première édition de la traduction de Quatre
À M. D'ANDILLY
CONSEILLEE D'ESTAT.
À PORT-ROYAI. '-.
Que ce m'a esté un agre'able présent que cette nouvelle traduction de Ste Terese^ dont vous m'avés honnoré et que ce que j'en ay desja leu me touche , m'esiève et m'édifie! Il faudroit, Monsieur, vous en faire des remercimens aussi grands que la grâce est grande, mais vous n'auriés ni le loysir ni la volonté de les recevoir, et vos heures sont trop bien et trop saintement employées pour souffrir qu'on vous en desrobe un moment, mesme afin de vous tesmoigner qu'on n'est pas sansreconnoissance. Saches donc seulement que cette dernière faveur est ressentie de moy comme toutes les précédentes, c'est à dire infiniment, et que j'espère qu'elle m'aidera sinon à devenir parfait, au moins à me desfaire de mes imperfections les plus terrestres.
Vous verres par le billet do M^"' Scudéry que je me suis fidellement aquité de l'ordre que vous m'aviés donné et qu elle n'est pas plus mesconnoissante que moy '.
Obligés moy de bien assurer M' vostre
traités pris dans les œuvres de sainle Thérèse (Paris, 1659, in-S"). Il dit seulement (t. V, col. 8o4) : «Il y a une traduction française des Œuvres de sainte Thérèse par Arnauld d'Andilly, Paris, 1670, in-folio, ou 1G70, 1676, 1687 et 1696, m-h°, ou 167/1, 2 vol. in-8°.» Voir, dans le P&rl-Royal de M. Sainte-Beuve (t. II, p. 269, 270, 276, 277, 28i)diverses cilafions et anecdotes au sujet de la publication du volume de
* L'ancien possesseur du manuscrit de Chapelain ne manque pas de rappeler (note de la page 26g) l'envoi par d'Andilly à M"= de Scudéry de sa traduction de Sainte-Thérèse par l'intermédiaire de l'auteur de la Pucelle. M'"= de Scudéry était, à cette époque, sexagénaire.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
frère ' et M' vostre neveu ' de mon service très humble et croye's raoy tousjours tout à vous.
De Paris, ce 20 mars 1609'.
\ M. LE PRÉSIDENT BRISSONET,
A PARIS ^
Monsieur, après avoir mille fois pense', depuis noslre entretien d'hier, aux moyens de calmer cet orage de l'Académie qui donne peine à vostre chanté par Tinterest qu'y ont tant de personnes dont les unes sont de
vos proches et les autres de vos amis et de vos serviteurs, je n'en ay trouvé qu'un seul capable de satisfaire à vostre désir et à l'honneur de tout le monde. Cet expédient seroit que \P de Pelisson , suyvant ce qu'il escrivit à M' de Rhodez lorsque le scrutin luy eust esté favorable , fist mie déclaration avantageuse à la Compagnie que, déférant à ce qu'elle avoit tesmoigné souhaitter de luy, il ne mettoit plus aucun empeschenient à la réception de celuy qui d'abord avoit esté approuvé d'elle^ et qu'il luy donnoit volontiers, comme à sa mère', tous ses ressentiuiens quelque justes qu'ils pussent estre. Par ce procédé il
' Antoine, dit le grand AniauM, avait alors quaranle-six ans.
- Un des fils de la sœur dWrnauld d'Andiliy, M"""" Le Maistre, Isaac Le Maislre de Sacy, qui s'était retiré depuis plusieurs années déjà à Port- Royal dçs Champs et qui mourutle i janvier 168-1.
^ Négligeons une ieltre de compliments et de regrets (au sujet d'une visite manquée), adressée {i° zi) à W de Montplaisir, lieutenaiU de roj/ au gouvernement d'Arras, mais citons quelques lignes de la lettre suivante (fai), adressée a }r du Moulceaii , gentilhomme ordinaire de M^ le prince de Conti, le 35 mars: «Je vous diray qu'enfin j'ay eu la response de M. Pelisson à la vostre et que je vous Tay envoyée par W Chanel... Vous ne me failles que justice de croire que le tort est tout de son costé et qu'il ne se fera jamais honneur du sujet pour lequel ma conscience ne m'a peu souffrir de luy complaire. Quelque jour je vous en expliqueray le détail et je suis certain que vous serés scandalizé d'une prétention aussi injuste que la sienne et que vous aurés du dépit de voir mon amitié payée si ingralement. Ce que j'y trouve de pis et de plus sensible, c'est que la personne dont vous me parlés et qui pouvoit nous rapprocher l'un de l'autre est tout à fait entrée dans ses sentimens, (ju'elle les a aigris, de sorte que je n'av pas moins à me plaindre d'elle que de luy, en un mot qu'elle n'en a pas usé avec plus d'équité et de reconnoissance. Vous voyés par là que le mal
estbien plus grand quevous ne pensios, mais ayons charité pour les foibles, aymons cbresliennement nos ennemis, et estoufîons, s'il se peut, le tort qu'ils nous font et à eux aussi. Contentés vous de ce peu que je vous en dis et ne tesmoignés point, s'il vous plaist, d'avoir mesme connoissance de ce peu que je vous aurois encore dissimulé, si je n'eusse craint que l'on vous eust prévenu à mon désavantage. W Ménage se trouvera tout du long dans la nar. ation que je vous en feray de bouche et vous vous estonnerés, bon comme vous estes, qu'il y puisse avoir des gens aussy vains, aussy injustes, aussy vindicatifs et aussi mesconnoissans. M" Girard est allé à Sedan avec le mareschal Faberl. A son retour je luy feray lire l'endroit do vostre lettre qui est si obligeant pour luy. C'est un homme de bien et de cervelle qui agit sur de bons principes, et avec qui on est en seureté. Il est de ceux qu'il nous faut et qui sont dignes de nostre estime, et nous en devons d'autant plus faire conte qu'il y en a moins de cette trempe là.n
* On trouve dans les Lettres di' Monsieur Costar (Paris, Augustin Courbé, i(JC8, in-'i" ) trois lettres à Monsieur te Président Briçonnel (p. 5Go- 56 '1). Celait Guillaume Briçonnel, seigneur de Levcville, Auleuil, Quinquempoix, président au Grand Conseil, mort le 3 lévrier 167'!.
5 On trouvera dans une des lettres suivantes (n" XVII) tous les détails qui peuvent manquer
^ Allusion à la mère de Coriolan.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
monslreroit ce qu'il a dit plus d'une fois dans l'assemblée qu'il n'est pas irre'conciliable , et il ne doit pas craindre d'estre accusé de mollesse en faisant une bonne action comme celle là , ny d'y laisser du sien puisqu'il le feroit seulement pour conserver l'union dans un corps dont il est l'un des principaux membres et que, s'il ne le faisoit pas, il s'attireroitie blasme de sa dissipation ou, du moins, de son affoiblissement.
La partie de la Compagnie qui n'a pas esté pour luy dans cette fascbeuse affaire auroit de son costé sujet d'y trouver sa satisfaction, et s'il y en avoit quelqu'un qui voulust de luy davantage, je ne croy pas qu'il fust suy vi et les choses se lourneroient à la paix commune et à sa gloire particulière. Que s'il se roidissoit, au contraire, ce que je ne puis imaginer qu'il face , lorsque vous luy en ferés la proposition avec cette force et cette grâce qui accompagne toutes vos paroles, et qu'il en fallust venir à la dernière espreuve, vous voyés bien que quel qu'en pust estre le succès, il luy seroit tousjours désavantageux. Car s'il y succoraboit, ce qui pourroit bien arriver, plus d'un de ceux qui luy ont adhéré n'estant nullement content de son inflexibilité , à quoi en seroit-il? S'il l'emportoit aussi, comme il n'est pas impossible, quel malheur luy seroit-ce d'avoir par là éloigné de luy tant de gens de bien et de mérite qui tirent après eux un si grand nombre de partisans , pour le seul mauvais plaisir d'avoir poussé
1 Pellisson n'écouta que sa passion seule, et l'abbé d'Olivet (lettre déjà citée au président Bouhier) dit, au sujet de la décision prise : rfPeliisson, chagrin de cet événement, ne reparut de long- temps à l'Académie. Il fut mis deux ans après à la Bastille. Aîais Gilles Boileau étant mort en 1669, on ne se souvint plus du passé; Pellisson retourna à l'Académie, et même i! y fut assez assidu., .-i
^ On trouve, à la suite de cette lettre, au fo-
sa vengeance à toute extrémité sansescouter que sa passion seule ' !
Ce sont là. Monsieur, les sentimens que vos ordres exprès m'ont inspirés là dessus, et que je respans en vostre sein pour les faire valoir, si vous les estimés justes auprès de \r Pelisson et de ses amis pour ouvrir ce chemin à une pacilication digne de la vertu des uns et des autres, et nécessaire surtout à l'accord dont vous me parlastes qui n'est pas faisable sans cela. Vous en userés selon vostre sagesse et vous avés encore assés de temps pour la faire , la joiu-née estant toute à vous et une bonne résolution n'ayant pas besoin de plus d'une demye heure pour la faire prendre.
Quoy qu'il en arrive, j'auray, du moins, fait tout ce qui dépend de nioy pour vous obéir, et il n'aura pas tenu à moy que le scandale n'ait esté levé et la tempesle appaisée dont je vivray en repos, ayant un tesmoin irréprochable en vous du devoir où je me suis mis pour y remédier, selon mes petites lumières. Je pensois, ce matin, vous les aller descouvrir et apprendre de vous si elles ne sont point fausses, mais cette infirmité qui vous travaille comme [moyj et dont je vous plains beaucoup plus que moy ne me l'a pu permettre, et m'a réduit à vous les desployer icy d'ime façon fort grossière. Pardonnes moy cette liberté et me croyés, je vous conjure, autant que vous le voulés, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce 27 mars lOSg^
iio 23, une lettre à Huygens datée du 9 avril 1659, et, après celle-là, deux lettres (f'âJ, 26) datées du 6 et du G avril. Il est probable, d'après la position qu'occupe la lettre à Huygens entre une lettre du 27 mars et une lettre du i avril, que sa véritable date est 3 avnl. Mais comme ladite lettre a déjà été plusieurs fois citée sous la date du 9 avril, je me décide à lui laisser cette date, on faisant ici toutes réserves au sujet du maintien d'un lapsus qui me paraît inconleslable.
LETTRES DE JEA>, CHAPELALN.
ÀM. SPA>HEIM,
GOCrEBXEUR DC JEUNE FBINCE PALITLI , À UEIDELBERG^
Monsieur, je n'ay receu vostre leltre que quatre ou cinq mois après sa datle.Cest par là que je commence afin que vous n'iraputiés pas à ma paresse si vous ave's esté si long temps à en avoir la response. Ce que M' Conrart le jeune vous a mandé de la continuation de mon estime est la vérité mesme, et s'il ne vous a pas mandé qne je faisois de la voslre un de mes principaux avantages, il ne vous a pas dit toute la vérité. Mais, sans qu'il vous en eust rien dit du tout, vous n'auriés pas laissé de le croire . connoissant ce que vous valés et croyant que je me connois en mérite et que je ne luy en desrobe jamais rien. Ce que vous m'en avés monstre dans le livre qu'on m'a apporté de vostre part suffîroit pour me rendre vostre partisan éternel , quand vous ne m'en auriés jamais donné d'autre preuve. L illustre interesl que vous y souslenés y est estably par tant de solides moyens et relevé par un stile si sage qu'il ne s'y peut rien désirer de plus, et je m'assure que vos Princes en ont fait le mesme jugement et qu'ils vous en ont tesmoigné leur gratitude'.
Dans la leltre du folio 2Ô, rk W Parisol, abbé do S'-Laurens, à Leipsic,:i Cliapelain dit à cet abbé, qui lui procurait dos livres étrangers : rt Un j-rabuge arrivé entre M' Ménage et nioy. .. me tail vous supplier de ledeschargcrde la peine de me faire tenir vos lettres. 11 suffira de mander à W Jacob cpiil les envoyé chés M' Faroard, rue Salie au Conte, proche la Tour des Pénitentes.»
■ Ezéchiel Spanlieim, fils aîné du théologien Frédéric Spanheim, naquit à Genève le 7 décembre 1629 et mourut à Londres le 7 novembre 1710. On sait quelle grande réputation il acquit comme érudit, surtout comme numismate.
- Spanlieim avait pris la défense des droits au
Mais, après avoir exercé vos talens en faveur de leurs droits particuliers, ne les occuperés vous point en faveur du public, dans des matières où tout le monde puisse prendre part, et qui regardent tous les temps et tous les peuples? Il me semble que vous aviés des desseins de cette nature que je ne pense pas que vous vouliés ny déviés estouffer '.
Pour la Pucelle dont vous me demandés des nouvelles , je fais pour elle ce que je vous conseille de faire pour vous. Je la fais avancer autant que je puis dans la carrière où elle est entrée et quatre ou cinq ans de vie , si Dieu me la prolonge autant que cela , luy en feront atteindre le bout. Elle est bien heureuse que vous en soyés si bien persuadé et le poids de vostre jugement luy soustiendra merveilleusement le courage pour fournir \igoureusement la course que, selon vous, elle n'a pas commencée foiblement. Le temps réglera son rang à l'esgard des autres héros qui ont paru dans la mesme lice. Elle n'a ni vanité ni sulhsance et n'appellera point des décisions d'un arbitre si clairvoyant.
L'Aristippe de mon défunt amy passe avec raison pour la pièce de toutes les siennes qui est la plus accomplie. M' de Cirac ' avoit respondu à son adversaire et la response
vicariat de l'Empire de l'électeur Palatin Charles- Louis, qui lui avait confié l'éducation de son fils unique. Son traité est inlitulé : Discours du Palatinat et de la dignitn électorale (1G57, in-4").
" ISous verrons dans la suite de cette correspondance que Chapelain eut à complimenter Spanheim au sujet de travaux comme ceux qu'il lui demandait en cette lettre.
* Paul Thomas, sieur de Girac, né à Angouléme, fut conseiller au présidial de cette ville et mourut en i663. Tout le monde connaît sa longue querelle avec Costar au sujet de Voiture. >ulle part cette querelle n'a mieux été racontée que dans le Dictionnaire critique de Bayle, au
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
estoit presque acheve'e d'imprimer, lorsquelle fut saisie par l'ordre du magistrat, sous couleur qu'elle estoit injurieuse à sa partie \ Ainsi le livre est arresté, et, s'il ne s'imprime en Hollande, il y a danger qu'il ne parroisse jamais". Cela en a aiguisé la curiosité et le gênerai du monde blasme ce procédé inoui entre gens de lettres; plusieurs s'imaginant que la suppression en a esté procurée non pas à cause des injures, mais à cause des raisons. S'il perce un jour les ténèbres qui l'enveloppent, on verra si cette imagination est bien fondée ou non.
]\r de Pelisson est en fort bonne posture pour la fortune, aussi bien que pour l'estime de l'esprit. Depuis un mois il s'est engagé dans un éclat de ressentiment qui a affoibly la dernière confidence qui estoit entre luy et M' Conrart et cette douceur agréable qui nous avoit rendus amisluy et moy depuis plus de douze ans. Nous en sommes fort touchés, mais les liens qui nous serroient n'en sont pas rompus et nous luy rendrons tousjours ce que nous devons à ces qualités louables.
Il n'en est pas de mesme pour M' Ménage que le mesme tourbillon a emporté si loin et d'une manière si desraisonnable, pour ne rien dire de plus, que je ne croy pas que nous nous rejoignions de nostre vie ^. Je ne
vous eusse rien mandé de l'un ni de l'autre si vous ne m'en eussiés rien demandé. Ce que je vous en dis mesme icy n'est pas pour vous prévenir contre eux, et vous demeurerés, s'il vous plait, en liberté de juger qui de nous a le tort , par la connoissance que vous avés des uns et des autres.
La santé de M" Conrart n'est tousjours point bonne, mais elle est moins mauvaise à cette heure qu'elle n'a esté tout cet hyver. Je luy ay fait voir l'article de vostre lettre qui le regarde, dont il a eu beaucoup de consolation. Si ses mains sont assés libres il vous rcmercira par luy mesme du présent que vous luy avés fait avec d'autant plus de reconnoissance qu'il y a trouvé tout ce qu'il cherchoit pour une si excellente matière.
J'avois espéré d'apprendre par vos premières quelle estoit présentement l'occupation de M*" Freinsheimius pour qui j'ay une estime toute particulière *. Quand vous nous donnerés de vos nouvelles, donnés nous aussy des siennes, et faittes nous savoir si nous verrons bientost son Tite-Live entièrement ressuscité et si, dans la réimpression , il attestera ses narrations par les autheurs d'où il les aura tirées, comme il a fait dans sa seconde décade et dans ses supplémens du LI livre\ Des gens de lettres
mot Thomas. Bayle l'appelle f.un fort savant iiomme, bon voisin et bon ami de Balzac.
'■ Guy Patin écrivait à Falconet, le 26 octobre i658 (édition Reveillé-Parise, t. 111, p. 95): «M. de Girac y a répondu et a envoyé ici sa copie. M. Costar, qui en a eu le vent, a présenté requête contre l'impression de ce livre, et a obtenu qu'il ne s'imprimeroit point; même ce qui a été commencé en a été saisi...»
- Le livre ne larda pas à s'imprimer en Hollande sous ce litre : Réponse de M' de Girac à ilf Costar (Leyde, 1660, in-8°). On le réimprima,dix ans plus tard, à Leyde (1670, in-S").
^ Chapelain et Ménage se rejoignirent. Voici comn^ent le Menagiana nous l'apprend (t. II,
p. 01) : «Nous étions mal avec M. Chapelain, M. Pellisson et moi. M. Pellisson après sa conversion, voulant se réconcilier avec lui, vint me prendre pour l'accompagner, me disant qu'il falloil aussi que je me réconciliasse. Nous allâmes chez liiy, et nous nous réconciliâmes. Je vis encore à la cheminée de M. Chapelain les mêriies tisons que j'y avois vu il y avoit douze ans.-i
^ Jean Freinsheim, né à Ulm en décembre 1608, mourut à Heidelberg en août 1660. Voir sur le savant humaniste une courte et excellente notice de M. Daunou {Cours d' éludes historiques , t. XVI, p. il 5).
^ La première partie du travail de Freinsheim sur Tite-Live parut en 16^9, à Slockholm, avec
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
vivans je ne connoisque luy qui puisse bien satisfaire le public en ce genre de restitutions. Vous m'obiigerés de l'assurer de mon service et me croirés tousjours, s'il vous plaist, avec beaucoup de sincérité, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce 6 avril 1659.
XVIÎl.
À M. CHRIST. HLGGENS DE ZLLIKEM.