GREFFIER DE LA VILLE D'ANVERS
Monsieur, ayant, dès ma jeunesse, admiré vostre érudition et profité de ce que vous publiastes par forme d'essay lorsque vous estiés en France, chéri de tous nos sçavans et particulièrement de M' le président de Mesmes\ il m'a esté fort doux d'a-
d'Orange par Labadie, et dans plusieurs autres écrits de gens qui se piquent de parler le françois. ''
' M""' de Sévigné a dit avec une de ces heureuses hardiesses qui lui sont faoïiUères : rompre la glace de votre malheur (lettre à Bussy, du 3 avril 1681). Descartes avait déjà dit, parlant du docteur Harvey et de la circulation du sang, qu'il faut lui donnei- la louange d'avoir rompu la glace en cet endroit. Saint-Simon se sert souvent de l'expression : rompre des glaces.
^ Il faut citer ici ces vers de Mathurin Régnier {Satire xiii) :
Tous ces beaux suflisaDS , dont la cour est semée . Ne soQt que tiracieurs et vendeurs de fumée.
' Les efforts de Chapelain furent vains, et l'éditeur de Longin, malgré sa dédicace de i3 pages à Louis XIV, où les plus pompeux compliments n'étaient pas économisés {Ludovico XIV Galliarum régi ac Navarrœ), ne figura pas sur la liste des gratifiés de i664.
^ Cette lettre a été déjà pubhée par M. de Reiffenberg ( Le bibliophile belge , t. III , 1 8 /i 6 , p. 1 7 o , article intitulé : Recueil d'opuscules de Gaspar Gevaerts , fait par lui-même). Ce recueil, conservé dans la bibliothèque royale de Bruxelles (in-P), est formé de onze pièces, parmi lesquelles on remarque, outre la lettre de Chapelain, une lettre de Colbert et une lettre de Sorbière à rhistoriographe de la maison d'Autriche.
5 On lit dans l'article Gevart du Moréri de 1709 : 5*11 vint à Paris en 1617 et y demeura quelques années, fréquentant assidûment les savans, dont cette ville n'a jamais manqué. Il s'y acquit l'amitié de Henri de Mesmes, qui étoit alors prévôt des marchands, et qui aimoit à s'entretenir avec lui sur leurs études communes.» M, de Reiffenberg assure (p. 167 ,de l'ouvrage déjà cité) que quelfjues pédants mal élevés reprochèrent au secrétaire de la ville d'Anvers d'avoir pris dans la société de H. de Mesmes le ton de la bonne compagnie.
liO.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
voir peu indiquer vostre mérite ' à M"' Col-^ hert, intendant ge'néral des finances, quand il eut descouvert dans l'esprit du Roy le louable dësir^ de tesmoigner aux gens de sça^ voir ^ l'estime que Sa Majesté' faisoit * d'eux et qu'il l'eust fortifié ^ dans ce dessein jusques à tirer l'ordre * d'Elle pour l'accomplir sans retardement. La lettre qu'il vous en escrit par son commandement et celle ' dont il Ta accompagnée vous devront plaire, comme un effet de vostre réputation qui se verra couronnée par cette marque d'honneur d'autant j)lus considérable qu'elle vous vient du plus grand et du plus vertueux roy du monde ^ Ce que j'ay peu recon-
noistre de ses intentions* est qu'il n'a pas prétendu '" vous faire ce présent comme un bien dont une personne aussi accommodée que vous eust besoin ", mais comme une preuve du cas qu'il fait de vostre doctrine '\ Je ne doute point que vous ne le ressenties autant qu'Elle en est digne, et que vous ne faciès sçavoir à M' Colbert pour vostre response '^ l'obligation que vous luy avés d'un office si volontaire et si généreux ^\
Pour moy, il me suffira que vous agreyés le mien '' et que vous me teniés , Monsieur '^ pour vostre, etc.
De Paris, cexxviujuin i663'".
' M. de Reiffenberg a imprimé : de pouvoir indiquer vostre grand mérite dans ks lettres.
- De Reiffenberg : beau désir.
^ De Reiffenberg : aiur personnes qui vous ressemblent.
^ De Reiffenberg : le cas qu'il en foisoit.
' De Reiffenberg : par son suffrage, les mois dans ce dessein étant supprimés.
'^ De Reiffenberg : sollicitei- l'ordre.
' De Reiffenberg : de change.
' De Reiffenberg : de la part dont elle vous vient, est plus digne de vénération.
' De Reiffenberg : des intentions de Sa Majesté.
'" De Reiffenberg : est de ne prétendre.
" Gevart est, dans la liste des gratifiés de i664 , l'objet de la mention suivante : rAu sieur de Gevaertius, flamand , naguère secrétaire de la ville d'Anvers, en considération de sa profonde érudition, 1200 livres."
'- De Reiffenberg : De l'estime qu'elle fait de vostre science.
'^ De Reiffenberg : par vostre response.
'* De Reiffenberg : combien vous luy estes obligé d'un office si généreux et si volontaii-e.
'^ De Reiffenberg : que vous ayez le mien agréable.
'* De Reiffenberg : comme je le veux tomjours estre. — M. de Reiffenberg loue ainsi (p. 170) l'auteur de cette lettre : "Ce Chapelain si décrié
s'était servi de son crédit pour faire honorer le mérite. Le poète ridicule a nui à l'honnête homme et à l'homme éclairé.-'
" Le même jour. Chapelain adressa presque dans les mêmes termes un semblable avis à Vossius (f 1x28), à Rœklerus (f Z128 v°), à Hevelius (P 'iag), à Heinsius (P ^99 y"). Voici quelle fut la part, dans les gratifications de i66i, de chacun de ces érudits, avec l'observation qui accompagne chaque somme : «Au sieur Vossius, hollandois, excellent dans la géographie, 1200 livres. — Au sieur Bœklerus , bien versé dans l'histoire et dans les humanités, 900 livres. — Au sieur Hevelius, flamand, consul vétéran de la ville de Dantzick, savant dans l'astronomie, 1300 livres. — Au sieur Heinsius, hollandois, grand poète et grand orateur latin, 1 200 livres.» — Le 17 juillet. Chapelain annonce à Huel (1° liSo) l'insuccès de ses démarches en faveur du calviniste Bochart: «Pour M'B[ochart], qui avoit esté porté avec la mesme chaleur que vous, nous avons reconnu à nostre grand regret dès à présent qu'il n'y a rien à espérer, et il vous sera aisé à deviner quel en peut avoir esté l'obstacle. Je ne vous puis assés dire combien j'en suis mortifié, ayant pour luy autant d'estime que j'en ay, et luy désirant plus d'avantage qu'à moy mesme. Mais je ne crov pas le devoir laisser dans une espérance qui n'a plus de fondement, et je tiens sa vertu à Tespreuve d'une plus mauvaise fortune, ce
LETTRES DE JÈAN CHAPELAIN
GLXXIX.
À M. LE FÈVRE
PROFESSEUR EN ÉLOQUEHCK .
X SAUMUB.
Monsieur, vous me faites tous les jours des prësens exquis et je ne fais pour vous que des vœux inutiles et des diligences infructueuses. La confusion que j'en ay est si grande que je ne vous la puis assés exprimer et peu s'en faut que je ne vous prie de ne me point aimer puisque mon amitié vous réussit si stérile et que jusques icy vous n'avés eu que des paroles de moy. Il y a long temps que je n'ay veu \f Du Pin, et j'ignore à quoy il en est de la généreuse négoliation qu'il avoit commencée. Je m'offrirois de le tenir en haleine pour cela si je ne l'avois reconnu assés animé de luy mesme sans qu'il eust besoin de solliciteur qui l'y portast. Il me sera malaisé pourtant de ne luy en dire pas deux mots à la rencontre et de ne le prier pas de me mettre en estât d'y donner mon coup.
Cependant, Monsieur, je vous rendra y très humbles grâces de l'exemplaire de vostre Longinus, cet excellent maistre en vostre art qui vous devra sa nouvelle vie à la honte des nouveaux Valerians qui l'avoient assassiné et mis à la mort'. Par ce nouvel essay de fine critique vous avés fait voir encore
plus ce que vous pouvés en ce genre et combien les bons livres saccagés par le temps et parles impertinens scribes vous seront obligés si vous en prenés le mesme soin. Tous les habiles l'attendent de vous et de vous seul tant il y a de différence entre la richesse de vostre génie et la pauvreté du leur. Pour moy qui suis de leur opinion , je ne vous en oserois néantmoins presser et je ne croy avoir droit de vous demander autre chose sinon que vous me vouliés un peu de bien et que vous me teniés tousjours , Monsieur, pour vostre, etc.
De Paris, ce xxi juillet 1 663.
À M. CARREL DE SAINTE-GARDE
À MADRID
Monsieur, je suis surpris des louanges que vous donnés à mes lettres et si je ne vous croyois très sincère, je croirois que vous le fériés par contre vérité pour me faire entendre qu'elles n'ont rien que de blasmable. Comme j'estime fort les naïfves, il n'y a rien qui me desplaise davantage que les ambitieuses, et celles de ce dernier genre tenant du déclamateur ne me desgoustent pas moins chés quelques anciens que chés quelques modernes, lorsque leur matière ne veut que le stile familier, duquel ces formes affectées cor-
qui me fait vous prier de réclaircir de ce succès et de le remercier de rinlention qu'il avoit de me tesmoigner sa gratitude. Le secret que vous aurés gardé touchant cela, suyvant la prière que je vous en avois faille, adoucrra celle amertume et rendra ce desplaisir d'autant plus petit que le sujet en aura esté moins connu. Obligés-moy de luy bien confirmer combien je révère ses bonnes qualités...» Le même jour. Chapelain entretient de nouveau Moisant de Brieux (P ^3o v") de la santé de Conrart et lui dit de la part de leur commun ami : « Surtout il vous demande un com-
pliment bien tendre pour M' de Caen qui est l'une de ses héroïnes et dont il me disoil encore hier que la bienveillance luy esloit chère au dernier point.'! Chapelain ajoute : «J'ay parlé à M' Joh, libraire , pour se charger de ce qui vous reste de vos exemplaires de poésies latines et j'ay comme parole que, les envoyant, il s'en accommodera en troque {sic) d'autres livres avec vous. 71
' 11 faut lire les nouveaux Aurelians, car ce fut Aurélien qui , après la prise de la ville de Palmyre (l'an 278 de J.-C), déshonora sa victoire par le supphce du ministre de Zénobie.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
rompent le charactere. Car pour les lettres de consolation , de consultation , de relation , de justification , d'accusation , je ne les réduis pas à ce stiie et je leur en assigne un entre le sublime et le commun qui rejette les fortes figures et qui n'exclut pas celles qui ne vont (]u'à l'agrëment. Vous en avés de celles-cy dans Gicéron et dans le Caro qui pourroient en servir de niodelle. Nos François ni vos Espagnols ne les connoissent point, et les leurs sont toutes ou du genre rampant ou de celuy qui monte aux nues, sans que pas un ait connoissance de cette médiocrité dorée ' qui paroist si facile et dont le point est si malaisé à attrapper. Mais de combien d'autres natures d'escrits ignorent-ils l'idée et l'usage, et combien peu s'en trouvet-il qui soupçonnent seulement qu'il y en ait d'autre à suyvre que celuy qui règne chés les ignorans ou chés les peu judicieux dont la société humaine est pour la plus part composée? Ce n'est pas que je prétende réformer ces abus, ce que je prétens c'est qu'encoj'e que je puisse estre sujet à tomber dans le mesiiie désordre, du moins le reconnois-je et vois-je que je ne suis pas estimable de m y laisser aller, quelque bonne opinion que vous me vouliés donner de moy-mesme en cela avec grande charge de conscience.
Pour en venir au phénix cordouan % et je ne sçay comment vos éloges m'ont einpesché d'y venir d'abord, il m'est insupportable en tout ce qu'il a creu qui luy de voit acquérir
le plus de nom en ces efforts d'imagination et en ces expressions ampoullées qui enveloppent ce qu'il pense extravagamment de niiages ténébreux, à force de les couvrir de fausses lumières. Le mesme stile est employé par luy dans ses pièces burlesques, mais le burlesque le reçoit, et s'il n'en est louable dans ce genre, il en est au moins excusable comme le sont les sales Plautini ' dont la délicatesse d'Horace ne s'accornmodoit pas.
Ce que vous me dites de ces historiographes qui n'escrivent point est plaisant. Seroient-ils payés comme les mauvais chantres pour se taire, ou s'ils se taisent faute de bonne esloffe qu'ils puissent mettre en œuvre et qu'ils ne croyent pas devoir faire honneur à leur patrie, n'estant composée que de ses malheurs? Si c'est ce dernier, , j'y compatis, car ses malheurs en effet sont de ceux qui puissent le plus altérer le repos d'une monarchie, et comme une trop grande élévation donne de l'ombrage, une trop grande dépression excite la pitié en ceux qui se souviennent qu'ils sont hommes et exposés aux mêmes accidens.
Le poème de dora Lîiys de Ulloa * doit estre curieux, s'il est bien exécuté. La matière au moins l'est aesés, surtout si cet amour d'Alonzo VI est meslë d'incidens et cause quelques chaugemens dans Testât (pii soient considérables. Quand vous l'aurés leu, vous nous en manderés vostre avis, et
' Ingénieuse appiication de Vaurea mediocritas d'Horace.
- Ce phénix est Gongora, né à Cordoue.
'^ Pkutiuos numéros et Imidavere sales. r>
■' On lit dans Ticknor (l. III, p. 08) : «Ulioa avait ppéparé ses poésies pour l'impression dès 1 653 , mais il ne les donna à la presse que longtemps après. Il écrivit parfois dans un style agréable et pur, mais souvent il s'abandonna au
goût dominant de l'époque. ji Le savant critique signale (en note) la seconde édition des Obrm de don Luis de Ulloa, prosas y vei'sos, publiée par son ûls à Madrid (1O76, in-h"), et il ajoute que ria meilleure pièce est le poème de liaquel , en quatre-vingts octaves, sur l'histoire des amours d'Alphonse VIII avec la belle Juive de Tolède, w C'est de ce poème que Cliapelain veut parler.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
s'il iuy est favorable, vous ne reviendrés point en France sans l'apporter.
Vous ra'avés éclairci de la différence du revenu des chanoinies de Tolède, mais estce aux chanoines à disposer de ces bénéfices là , ou s'ils dépendent de l'archevesque ou du prince. Ce que vous me dites de la diminution de leur valeur faute de laboureurs qui cultivent leurs possessions est une des playes de ce royaume là. Les empires ne sont vrayraent empires que par la multitude des sujets, et un grand terrien ' sans des habitans qui labourent ses grandes terres est un pauvre desguisé sous l'apparence d'un opulent. Cette disette d'hommes est devenue propre à l'Espagne, soit que le climat répugne à la propagation, soit que la stérilité de ses provinces n'en puisse guères nourrir'. Par dessus cela , les descouvertes et les conquestes obligeant ses roys à envoyer au dehors grand nombre de ses sujets pour la conservation des places qu'ils ne confient pas volontiers aux nationaux , il est de nécessité que le siège de son empire s'en espuise et qu'il en demeure presque désert. Le nostre, qiù est tout renfermé en Iuy mesme et populeux jusqu'à l'excès, n'est pas sujet aux mesmes inconveniens et au lieu de soufli-ir p^r la disette, ne souffre d'ordinaire que par l'abondemce. Que si nous n'avions de temps en temps des guerres estrangères , les intestines y seroient infaillibles par là et le destruiroient.
Mais c'est trop raisonné et il vaut mieux vous délivrer d'un entretien inutile.
Je suis , Monsieur, vostre , etc.
De Paris, ce xxvn juillet i663.
À M. HEINSIUS
m" les estais DB HOLLâNDE . À STOKHOLM.
xMonsieur, il n'y a rien de plus obligeant que l'inquiétude que vous me faites voir pour ma santé dans vos deux dernières lettres des vil et xxvii juin. En elles agnosco veteris vestigia Jlammce ' et j'en ay la consolation la plus grande du monde. Celte santé. Monsieur, est tousjours foible , bien que ce soit d'une foibJesse qui n'est pas tout à fait caduque et qui ne va pas jusques à l'esprit, lequel n'ayant jamais esté guère élevé se maintient en son degré médiocre sans qu'il y paroisse aucun abbatement. Ma veiie n'est plus à l'espreuve des petits caractères, mais avec un peu de secours elle me sert aussi bien qu'à l'âge de vingt ans. J'entretiens mon estomac dans sa vigueur, ancienne par un régime exact , ne le chargeant de vin ni de viandes, surtout du vin qui est l'ennemi du cerveau et qui en trouble les fonctions principales. Le mal sans remède dont je suis travaillé est un torrent de bile qui de temps en temps m'entrouvre une venicule * dans le rein et qui, durant neuf jours, me fait venir les urines sanglantes avec beaucoup de douleur en passant. D'abord les médecins creurent que c'estoit pierre ou gravelle contre mon opinion qui s'est trouvée la plus vraye, car depuis cinq ans que cette incommodité m'est survenue, je n'ay eu aucun signe de calcul. La moindre agitation me la resveille , ce qui me réduit à n'aller plus qu'à pied et doucement et dans une estendiie fort bornée, sans pouvoir souffrir ni la chaise ni le ca-
^ La Fontaine s'est servi de Texpression gi-and terrien pour designer un grand possesseur de terres.
* On retrouve ie parfait bon sens de Chapelain aussi bien dans ces considérations sur le dépeu-
plement de l'Espagne que dans les considérations précédentes sur la littérature du pays de Cervantes. ^ Nous avons déjà retrouvé cette citation de Virgile dans une autre lettre.
^ Petite veine, veinule.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
rosse à cause de la rudesse de ces voitures qui me rouvre la veine et me met en péril.
Voilà, Monsieur, Testât où en est un honune qui court la soixanle-huiliesme anne'e, et qui n'estoit pas né d'une robuste complexion. Gela me prive du plaisir de visiter mes amis et d'agir au dehors pour leiu's affaires et pour les miennes. Il est vray qu'estant plustost d'inclination à tenir le cabinet qu'à roder par la ville je m'accommode ' facilement à cette nécessité et j'en profite pour avancer mon travail, et pour me délasser avec les plus bonnesles gens qui ayent escrit soit des Anciens, soit des Modernes.
Cette longue histoire de la disposition où je me trouve auroit esté fort importune à tout autre qu'à vous , et je me serois bien gardé d'en venir à ce détail en vous respondant, si vous ne m'y eussiés engagé par vostre inquiétude sur laquelle j'ay esté bien aise de vous éclaircir pour une bonne l^ois.
Vous devés avoir receu deux de mes lettres sans celle cy, depuis celle que j'ay eue de vous en date du xxvii juin , la première des miemies du viii et l'autre du xxviii du mesme mois. Dans la première je vous donnois avis de la gratification que le Roy avoit résolu de vous faire; la a' accompagnoit la gratification mesme pour estre touchée
par vous dans Stokholm siu" la lettre de change de 1200 livres qu'un banquier de là estoil obligé de vous déHvrer. J'ay quelque impatience d'apprendre si elle sera arrivée à bon port, mais je n'attens cette assurance que dans quinze jours ou trois semaines à cause de la distance des lieux.
La mort de M^' le duc de Longueville m'a laissé dans une tristesse profonde , et le desplaisir que j'en ressens n'a autre motif que sa vertu souveraine et l'extrême bonté qu'il a eiie trente ans continuels pour moy; car pour l'intei-est de ma subsistance sa magnanimité y avoit pourveu de telle sorte que cela va comme s'il vivoit, et je n'ay point de patrimoine qui me soit plus assuré ni qui viemie mieux". C'est pour vous en oster toute appréhension et pour vous faire part de tout mon domestique , puisque vous y entrés si obligeamment.
Je suis bien aise de sçavoir que vos poésies latines se réimpriment augmentées de tant de belles pièces ^ et je prendray grand plaisir à voir entre celles là l'élégie que vous donnastes à la mémoire de M' Rubens * et de M' vostre sœur, car enti'e vos productions je la tiens la plus heureuse.
Ce que vous me mandés de ce Pétrone de Dahnatie m'est suspect aussi bien qu'à vous'. Il faudra pourtant voir ce que c'est et il n'y a rien en cela d'impossible. S'il a esté veu par
' On lit dans le manuscrit : l'accommode.
- Nous avons eu l'occasion de rappeler que par un acte notarié en date du 1°"^ avril 16/1 5 le duc de Longueville avait fait à Chapelain donation «irrévocable en la meilleure forme et manière qu'il se peult de la somme de deux mille livres tournois de rente viagère payable par chacun an au premier jour de janvier.?)
^ Nie. Hpinsii poematiim nova editio : accedunt Joh. Rutgersii poslhuma , etadoptivorumcarminum libri H (Amsterdam, D. Elzevier, 1666, petit in-8°).
^ L'antiquaire Albert Rubens, mort à Anvers
lei" octobre 1657, comme nous l'avons rappelé déjà.
* Les soupçons de Chapelain et de son ami ne devaient pas être justifiés : le fragment qui venait d'être découvert en Dahnatie, à Trau selon la Biographie univeiselle , à Traun selon la Nouvelle biographie générale, par J. Lucius selon le premier de ces recueils, par Pierre Petit selon le second, renferme le récit du souper de Trimalchion. L'authenticité de ce fragment fui vivement discutée, mais les doutes furent levés par la production du manuscrit original, aujourd'hui conservé à la bibliothèque Nationale.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
les lettrés de Rome, il sera honteux s'ils ne se peuvent re'soudre touchant la réalité de cet ouvrage, son stile estant si singulier et si reconnoissable.
On a, au reste, esté bien de loysir d'envoyer à M' le Chancelier de Suède le sonnet que je fis pour le lioy aussitost que Sa Majesté m'eust donné de si belles marques de son estime. Ce n'a pas esté du moins ceux qui l'ont taillé icy en pièces ou par justice ou par envie, dont je vous laisse le jugement. Vous en trouvères dans ce paquet un autre que je mis à la teste de la Piicelle lorsque je la luy fis présenter '. J'en attens vostre censure et vous la demande sévère.
M*^ le Marquis de Montauzier a veu dans vos deux lettres le souvenir que vous avés de luy et la joye que vous me tesmoignés du nouvel honneur que le Roy luy a fait, en l'envoyant commander en Normandie. Quand le compliment que vous luy destinés là dessus sera arrivé, je le luy fera y tenir avec soin.
Ce retardement de l'édition de Virgile est fascheux et puisqu'il tient au manusciit de M"^ Bigot, non encore parvenu jusqu'à vous, je voy avec regret que mon petit présent
de Paschasius : de Coronis est tousjours sur les chemins , car s'il m'a dit vray ils alloient sous une mesme enveloppe. Vous avés néantmoins receu le Lucrèce du Fevre^ que je croyois qui y fusl aussi. M' Le Fèvre a donné, depuis huit jours, Longinus grec avec des notes de luy, sans en avoir fait de traduction nouvelle. Il me mande qu'un jour il la fera tant celle qu'on en a luy semble misérable \
Ce travail de la vie du {sic) W Konigsmark sera-t-il long? S'il embrasse, comme vous me l'avés fait entendre, la pluspartdes guerres dernières d'Allemagne, il devra faire un volume assés gros. Je sçaurois volontiers de quelle sorte vous traitterés cette matière et combien de temps vous y croyés donner.
Je n'ay point veu encore le traitté que M' Vossius a fait de /Estu manno'\ quoyque en me remerciant de la gratification que mes offices luy ont fait recevoir du Roy il m'ait mandé que W Thevenot avoit ordre de m'en apporter un exemplaire. Je crains qu'il n'y ait esté aussi hardi que dans celuy qu'il a publié de Luce^ auquel tant de gens trouvent à dire. Je vous prie, lorsque vous
. ^ Voici ce sonnet, intitulé La ^uçelle au Roy, it tiré du volume F. F. Nouvelles acquisitions, 1890:
Je ne viens pas, Grand Roy, t'offrir ia sainte espée Qui du gouffre mortel retira tes Estais . Quand la France abbatue à force d'attentats Langutssoit sous le joug . par l'Auglois occupée.
Pour renchiiisner la guerre à ses fers eschappée , Ton bras n'a pas besoin du secours de mon bras : Il a seul du lion mis la puissance k bas Et de l'hydre à cent chefs seul la trame coupée.
Le Ciel qui par miracle aux humains l'accorda ,
Sur la seule valeur les miracles fonda
Par qui la Terre a veu ses fureurs estouffées.
Aussi viens-je , Grand Roy, non pour l'offrir les miens , Mais pour te consacrer le plus beau des trophées , Pour immoler mes faits à la gloire des tiens.
^ Au dix -septième siècle l'article des noms
CHAPliLAlN. 11.
propres se contractait comme celui des noms communs :
Tout chemin est allée aux royaumes du Noslrc.
( La Fontaine , Psiché, liv. I , t. 111 , p. 89 , édit. de la Bibliothèque elzévirienne. )
' De quelle IraJuclion Taonegui Lefèvre voulait-il parler? De son temps, on en connaissait trois, toutes en latin, qui ont été réunies, en regard du texte, dans l'édition de Bologne (t636, in-/i°). Les auteurs de ces traductions sont Gabriel de Pelra, Dominique Pizimonli et P. Paganus. On sait que la première traduction française du Traité du Sublime fut celle de Boileau (1676).
* Le véritable litre est celui-ci : De motu marium et ventorum (la Haye, i663, m-li°).
' Nous avons déjà vu Chapelain s'occuper du : De lucis naluva (Amsterdam, 1662, in-'i"). /il
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
luy escrirés, de l'exhorter de vous mesrae à tesmoigner sa gratitude à Sa Majesté par quelque dédicace de livre qui soit éloquente et où Elle soit traittée selon la grandeur de ses vertus.
Poui' vous, .Moasieui", qui estes la vertu mesme, et que je suis certain qui ressentirés au dernier point ses grâces, je ne vous exhorte à rien, car je suis assuré que vous vous>e\citerés tout seul et quil ne paroistra rien en ce genre qui approche de la beauté de ce que vous ferés, soit en vei*s, soit en prose, où. vous excelles également.
Il y a long temps que je n"ay receu de nouvelles de M' de Medon qui ne ra'escrit que quand il a besoin de mon ministère en quelque chose.
M' Huet est tousjours attaché à son Origenedonlil a fait une traduction sur ie pied des préceptes qu'il en a donnés dans ses Dialogues. Je suis comme assuré de luy avoir procuré ime gratification du Roy en qualité dhabile liomme '. \r Huggens auroit receu la sienne s'il estoit icy, car on me vint, il y a un mois, demander son logis avec la bourse pour la luy porter, maie il estoit
parti pour Angleterre, d'où il doit revenir au premier jour''.
Je suis, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce ii aousl i663*.
A M. LE FEVRE
PB0P8SSKBR D'ÉLOQCÏSCK.
À SA0MUH.
Monsieur, puisque vous avés bien voulu courre la fortune d'estre brouillé avec ceux qui ne m'aiment pas, en me donnant des louanges publiques, dont je lem- accordera y aisément que je ne suis pas digne \ je vous laisseray desmesler tout seul ce différent avec eux sans y prendre part .que pour en sentir accroistre mes obligations envers vous. Je conte entre celles-là la lettre latine dont je receus, ces jours passés, une copie imprimée et qui sert de véhicule ingénieux à une élégie conuuencée et interrompue par un de ces importuns dont j'ay tant de sujet de me plaindre. Ce début, en vérité, est une chose exquise, et c'est dommage qu'il n'a eu la suitte qu'il promeltoit
' Huet e.'^l inscrit pour i,.')oo livres dans la liste des gratiflés de i66i.
- On trouve dans la même liste la mention suivante : «Au sieur Huygens, hollandois, grand matliématicien , inventeur de l'horloge de la pendule. ;?
^ Le 11 du même mois, Chapelain écrit (P /i3.5 v°) à M. du Hamel, advocai au (^rand conseil : «Si rexcellent livre que W d'Ablancourl vient de ra'envoyer de vostre part est un présent que vous me faites, quelque obligé que je vous en sois, je n'eu suis pourtant point surpris, ayant desja tant d'autres marques de finclination que vous a\és à me faire des grâces. Mais si celle cy me vient de M' vostre frère, je luy en suis d'autant plus redevable qu'elle m'est venue plus contre mon attente et que je m'en reconnois moins digne. . . " Chapelain parle ainsi à George du Hamel
du livre de l'abbé Jean-Baptiste du Hamel, qui, en cette même année, de curé de Neuilly devint chancelier de l'église de Bayeux, livre intitulé: De consensu veteris et «oivp philosophtœ : « Ce n'est pas que je ne le deusse tousjours remercier d'avoir exposé aux yeux du public un ouvrage si rare et donné ce moyen là aux philosophes du commun de se despouiller de leur vieille crasse et de parler des choses de la nature en vrays philosoplies et en honnestes gens.n Chapelnin demande «l'amitié d'un si habile escrivain-^, et termine sa lettre par une vive tirade contre «tla routine de fescholc, où le raisonnement... n'est qu'un barbare entassement de termes ubslrails qui ne contentent que l'oreille et qui ne satisfont point le jugement.»
* Ces louanges ont été citées dans la note i de la lettre CLXXV, du 27 juin i663.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
du niesme air et de la mesme verve. Tout imparfait néantmoins que soit cet ouvrage, je nay pas laissé de le faire voir à la personne de laquelle iM' Du Pin se sert par mon conseil pour avancer nostre projet à vostre avantage, et cette personne l'a extrêmement gousté et vous y a rendu bonne justice.
Si ce qu'il nous a communiqué de vos résolutions sortit, comme on dit, son effet \ je ne voy point de difficulté au succès de nos ^offices, et je suis tesmoin de visu et auditu que vous ne les exécuterés pas en vain, car M' Golbert nous entendant pailer de vous de la bonne sorte s'expliqua disertenient qu'il ne liendroit qu'à vous qu'on ne preveust à vos besoins et que vostre fortune ne fust moins mauvaise ^
J'apprens avec bien de la joye les liaisons que vous avés prises avec le R. Père Rapin, et les termes où vous en estes avec un si honneste homme, duquel on ne vous a rien dit dont vous puissiés doutei-, si ce n'est qu'on ne vous l'a pas peut estre assés fortement dit^. W est mon ami intime et j'appuyeray auprès de luy avec vigueur ce que vous valés, sans oublier de l'engager de plus en plus à contribuer à nostre dessein, -pour lequel je suis assuré de luy comme de moymesme *. 11 sera bon que vous luy escriviés de cette manière qu'on ne sçauroit jamais lire sans un fort grand plaisir dans la langue où vous avés si peu d'égaux et qui fera tousjours vostre considération la plus grande.
Ce n'est pas que, comme vous maniés vostre langue naturelle , il y ait beaucoup de gens qui se puissent vanter de vous laisser derrière . mais c'est qu'il y a si peu de vrais escrivains en cette autre là, que, quand vous la préféreriés à la vulgaire, vous vous trouvères presque le seul qui y exceliiés et il est tousjours à désirer d'estre le premier ou des premiers dans la profession que l'on embrasse. Je vous en laisse toutesfois le jugement , assuré que vous ne prendrés jamais de mauvais parti, et que, quand vous vous déterminerés à quelqu'un, ce sera tousjours le meilleur.
Je suis , Monsieur, vostre , etc.
De Paris, ce xx aoust i663.
CLXXxin.