À M. DE SAINTE-GARDE CARREL
PBÉS DE m' D'AMBRUN, À MADRID.
Monsieur, comme ce livre des Empressemens du Parnasse * n'est venu à ma connoissance que par celle que vous m'en avés donnée dans vostre lettre du xvni juillet, je ne suis pas en estât de vous en escrLre mon sentiment et tout ce qu'a produit en moy la semonce que vous m'en avés faitle a esté de me donner l'envie d'en apprendre le vostre, puisque cet ouvrage a passé par vos mains. Cependant je ne sçaurois qu'en bien présumer sur l'avantageux tesmoignage que i\P l'Ambassadeur rend au Père Jésuite qui l'a com-
' On trouve ce terme de jurisprudence dans les Mémoires de Saint-Simon. Voir ia citation qui en a été faite par M. Littré dans son Dictionnaire de la langue française , tome IV, col. 1990).
^ Golbert demandait disertement que Tannegui Lefebvre, en échange d'une pension, abjurai le protestantisme.
^ Le P. Rapin n'a pas fait, dans ses volumi-
neux Mémoires, la moindre mention de Lefebvre. Il n'a pas davantage parlé de Chapelain, qui l'appelle pourtant ici son ami intime.
* Le P. Rapin pouvait d'autant mieux aider Chapelain à obtenir une gratification pour Lefebvre, qu'il avait lui-même de meilleures relations avec Golbert.
^ Aucun bibliographe ne signale un livre intitulé Empressements du Parnasse.
In.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
posé ', et vous n'ignorés pas que ce grand prëlat n'est capable ni de flater ni d'estre surpris en rien el moins qu'en toutes choses en matière d'ouvrages d'esprit. Que si vous m'aviés aussi bien envoyé su (sic) carta en romance del dicho padre Frances que vous avés fait la response que M' l'Ambassadeur luy a faitte ', j'aurois au moins [pu] juger de son stile el vous en aurois dit franchement mon opinion, qui luy auroit esté sans doule favorable si aquella carta avoit eu de lair de la response, de laquelle sans cajolerie je ne puis vous parler tpa'avec admiration, soit pour les pensées , soit pour la manière Unda, culta y cortesana en laquelle elle est escritle, dans une langue qui ne luy est pas naturelle; car pour ce qu'il sçait faire en la sienne de fort el de délicat, ce ne m'est i-ien de nouveau ni dont je pusse estre si estonné. Je suis trop vieux dans le monde et trop ineslé parmi ceux qui en font l'honneur, pour n'avoir pas observé en luy de longue main une Inuiière qui brille entre toutes les nostres et qui se présente tousjours si agréa-
blement. Remerciés le en mon nom , je vous prie, de la permission qu'il vous a donnée de me faire un si noble regale , et luy confirmés bien l'ancienne passion que sa vertu m'a inspirée pour elle, aussi bien que le service très humble que je luy ay de tout temps voilé.
Vous trouvères avec celle lettre cy deux sonnets que je fis pour le Roy il y a quatre ou cinq mois, après la grâce dont Sa Majesté m'honnora aussi surprenante pour nioy que je l'avois peu méritée d'elle. Le premier, où je la comjiare à ces trois planettes principales , ayant esté bien receu d'tllle\ je fis le second pour accompagner Ma Pucelle que je m'estimay obligé de luy faire présenter. Si vous pensés qu'ils puissent divertir un moment S. E"°, vous les luy communiquerés pour en tirer son avis sincère et pour me régler dans ce que j'en dois penser sur ce qu'Elle vous en dira.
Vous m'avés fait un grand plaisir d'avoir joint à sa lettre espagnole celte décima ^ de Gongora sur l'assassinat du Comte de Villa-
' Ce jésiiile s'appelail-il le P. François, ou Chapelain, en le traitant de Paihe Frances, veutil dire simplement que c'était un jésuite fiançais? Quoi qu'il en soit, aucun auteur du nom de François ne figu.e dans la Bibliothèque des écrivains de la Compagnie de Jésus.
^ La réponse de l'archevêque d'Emhrun, qui était sans nul doute manuscrite, n'a été nulle autre part indiquée.
3 Si Louis XIV reçut bien ce sonnet, c'est qu'il était le plus poli des hommes. A mon avis, c'est un des plus mauvais sonnets du xvii° siècle en général et de Chapelain en particulier. Du reste le voici :
POIR LE ROÏ.
Sonnet.
Quel astre flaiuliopnl sur nos provinces errc7 N'est-ce point Mars qui brille en son char radieux Et qui d'un lier aspect menaçant les bas lieux , Y rcsvoille le trouble et rallume la guerre?
M'esl-co point Jupiter ijui se monstre à Id Terre Et pour beniii qu'il roule aui campagnes des Cicux . N'e'n conserve pas moins l'air de Maistre des Dieux , Et n'en marche pas moins armé de son tonnerre? N'est-ce point le Soleil qui vient dans l'Univers Dispenser la lumière à ses climats divers Et servir d'âme aux corps qui composent sa masse? Non , l'astre dont l'ëclat lient mes yeux éblouis Est un astre plus grand qui tous trois les embrasse : C'est le bon , c'est le fort, c'est le sage Louis.
'' On lit avec surprise dans le texte : accompagna y.
* La décima dont parle Chapelain commence ainsi :
Mentidero de Madrid, Deàdnos quien mato al conde ?
En voici la traduction littérale : «Nid à cancans de Madrid, dites-nous qui a tué le comte? — On n'en sait rien et on ne le cache pas. — Parlez ouvertement. — On dit que c'est le Cid qui l'a tué — car le comte était ealant. — Quelle ab-
niediaiia ', qui est sans doute fort ingénieuse, mais qui pour les peu versés dans l'histoire de ce païs là, avoit besoin du commentaire que vous avés fait mettre au bas de ces vers. Ce qui m'y eust arresté, n'eust esté ni le conde Lozano ' ni le BelUdo\ moins encore la cause de la mort de ce pauvre Conte* dont l'humeur et l'avanture m'estoients connues , car dès que feu M' le marquis de Rambouillet revint de son ambassade extraordinaire d'Espagne \ j'appris de sa bouche qu'entre les folies qui luy attirèrent ce malheur là, celle d'avoir joiié sur les réaies en avoit esté la principale, lorsquen una Jiesta ou juego de canas '^ ou de toros , il sema sa ropilla de réaux avec ce mot : Mis ainores son renies, et ce mot là ne vous aura pas eschappé. Ce qui m'y eust embarassé eust esté le Mentidero ' de Madrid et le Chavacano ' desquels la glose m'a plainement éclairci. Quant à la vraye cause de sa mort, j'aime bien mieux en croire Son Ex'% qui s'en est instruite en un bon lieu.
que son défunt prédécesseur qui s'estoit laissé aller à l'opinion commune sans se mettre en peine si elle estoit bien fondée ou non.
Il y a aussi plus de quarante ans que le cavalier Marin, en louant ce Conte de sa libéralité et de sa magnificence, [racontait] qu'en son passage de Milan pour Gennes par Turin, où estoit ce cavalier, il fut estonné qu'on luy apporta de sa jiart une tapisserie de cinq cens escus et que cet ordre ne fut exécuté qu'après son départ , afin qu'il ne fût pas obligé d'en recevoir le remercinient'. Il n estoit pas moins poëte que galand et nous avons de luy beaucoup de copias spirituelles et élégantes, mais obscures à cause qu'elles font allusion à des coustumes ou à des intrigues de la Cour de lors qui n'estoient entendues que de ceux de ce temps là.
Je cesseray de vous ennuyer par mes longues escritures après vous avoir rendu grâces de la part que vous avés prise en l'honneur
surdité ridicule! — La vérité du fait c'est — que l'assassin fui beau — et l'impulsion souveraine [impulsa soberano ).
' Nous avons déjà trouvé le nom du comte de Villamediana dans ce volume (lettre XXXVIII).
^ Lozano signifie galant, gaillard, vainqueur. C'est le nom traditionnel du père de Chimène : el conde lozano.
^ Bellido on plutôt Vellido est un nom à double sens, car c'est le nom du traître qui tua le roi don Sanclio devant les murs de Zamora.
* M. A. Morel-Fatio veut bien m'apprendre qu'un académicien de Madiidjdon Juan-Eugenio Hartzenbusch, a cherché, il y a quelques années, à démoulrer que les amours du comie de Villamediana et de la reine Elisabeth, femme de Philippe IV, ainsi que toutes les conséquences attribuées à ces amours, n'ont aucune réalité. Le mémoire de cet érudit a été inséré dans les Discursos leidos en las recepciones publicas que ha celebrado desde iSâj la reale Academia es-
panola (Madrid, i865, t. III , p. lii et suiv.).
* Sur l'ambassade extraordinaire en Espagne (1627) de Charles d'Angennes, marquis de Rambouillet, voir Tallemant des Réaux (t. II, p. 479); M. Avenel {Lettres du cardinal de Richelieu, t. II, p. 503).
^ Sur le jeu de roseaux , souvenir des guerres contre les Mores d'Andalousie, voir une note de M"'^ B. Carrey en son édition de La Cour et la ville de Madrid vers la fin du xvif siècle par la comtesse d'Aulnoy (a° partie, Paris, 187G, grand in-8°, p. 57).
' Le lieu de la ville où se débitent les fausses nouvelles, les rendez-vous des menteurs.
* Chose extravagante, absurde.
^ Chapelain tenait de son ami Marino cette particularité dont l'exactitude nous est par là même garantie et qui est d'autant plus curieuse, que nous possédons moins de renseignements certains sur un personnage qui est beaucoup plus célèbre que connu.
LETTRES DE JEAN GHAPELA N
que le Pioy iu'a fait de m'envoyer jusques chés moy les mille escus dont vous me parlés, et je prens ce que vous m'en escrivës plustost pour une marque de vostre amitié que pour une preuve de mon mérite , quelque éloquente civilité que vous ayés employée pom" me le persuader.
Je suis avec beaucoup de vérité, iMonsieiu\ vostre, etc.
De Paris, ce xxn aoust i64o '.