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MINISTRE , À CAEN

Monsieur, vos lumières et vostre sçavoir sont au dessus de l'hyperbole et l'on ne les sçauroit jamais mettre à un si haut degré que Ton soit obligé d'en rien rabbattre, et que quelqu'un y puisse désirer de la modération. C'est la voix publique et pour vous acquérir cette modération, vous n'avés eu besoin ni de faction ni de cabale. Vos ouvrages ont tous seuls sollicité pour vous et vous ont donné tous les suffrages. M' le marquis de -Montauzier, dont vous me dites tant de bien, m'en a tant escrit de vous, que vous le pouvés loger à la teste de vos panégyristes. Après cela , Monsieur, nous imputerés

vous encoi-e à M' de Bourzeys* et à moy d'avoir passé les bornes, quand de ce costé là nous vous avons rendu ce que tout le monde vous rend, surtout nous en ayant vous mesme fourni de si fortes preuves dans le riche présent que vous nous avés fait. Que si la délicatesse de vostre créance vous a fait trouver un peu dur qu'il vous eust souhaitlé de la sienne, je vous prie de vous mettre un moment à sa place et de considérer que , de quelque façon que vous jugiés de sa créance , c'estoit tousjours un bien, selon luy, qu'il vous souhaittoit, puisque c'estoit la chose dont il fait le sien principal et qu'il estoit malaisé que, dans sa profession d'abbé, il vous peust guères tenir d'autre langage.

Du reste, je vous le donne pour une ame candide et probité égale à la grandeur de sa doctrine, sans vous parler de la beauté de son esprit^ ni de la diverse connoissance qu'il a des langues dont vous pouvés avoir veu des marques dans quelques ouvrages de luy sur la fameuse question de la grâce qui a si longtemps exercé nos doctem^s *, et ce qui le rend encore plus digne lecteur et tesmoin plus irréprochable de l'excellence des vostres. Je vous puis dire encore que l'estime qu'il a pour vous est un effet de l'amour désintéressé qu'il a pour la vérité, laquelle dans son esprit va tousjours la première et qu'il n'a pu nier à la profondeur de vostre érudition, de sorte que rien n'empeschera que

1 Hieronymi Cardani Mediolanemis philosophi ac medici celeberrimi opéra omnia, cura Car. Sponii (Lyon, )6G3). Guy Patin parie de ce recueil à Tédileur, son confrère et ami, dans une lettre du 5 juin 1 663.

- Le recueil ne fut donné que plus tard, de i668 à 1678, 2 vol. in-folio.

3 Poemata. Quarta editio (Amsterdam, Elzeviers, i663, petit in-12).

'' Chapelain ici, comme dans la précédente lettre à Bochart , écrit Bouzpys.

' Camusat (Mélanges de littérature, p. 228)

CHAPELAIN. II

déclare que l'abbé de Bourzeis «a été un des plus beaux esprits du xvu" siècle".

" L'abbé d'Olivet ( Histoire de l'Académie française, t. I, p. 2 53) dit: «Les disputes sur la grâce s'élant élevées, donnèrent lieu à l'abbé de Bourzeys de faire divers écrits; mais la Constitution d'Innocent X étant intervenue en i6.53, il cessa d'écrire sur ces disputes, et signa le formulaire en 1661.» Voir la liste des ouvrages de polémique de l'abbé de Saint-Martin de Cores, dans le Catalogue des œuvres laissées par les académiciens {ibid., t. II, p. 5i8).

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LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

vous ne demeuriés amis, d'autant plus qu'il a esté un volontaire trompette de vos louanges en lieu d'oii il croyoit que vous pourries tirer quelque chose de plus que de l'honneur. Pour moy, de qui les études ne me met-

tront jamais en occasion de contester rien avec vous, je n'ay rien à vous dire sinon que je seray éternellement. Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce xxit septembre i663 '.

' Le 2 5 du même mois, Chapelain écrit à Gevartius (fol. 644) : «Ce sera un trésor que cette nouvelle édition du Maniie avec vos Notœ et viniliciœ manilianœ où les habiles seront bien aises de voir relever Jos. Scaliger et les autres de leurs cheutes et éclairer les passages obscurs où ils ont bronché. Je dis le niesme du livre de Marc- Aurèle de ma sua et de voslre Gemim augmtea que je vous exhorte autant que je puis de publier pendant que vous avés la santé , la force et le loysir, pour l'instruction du public et pour vostre grande gloire qui, bien que desja très establie , en recevra un notable accroissement. Nous les attendons pour en grossir et orner la Bibliothèque royale et celle de M' Colbert, laquelle se l'ait une des plus belles de France. Je n'ay point veu vostre Panégyrique de Henri IV, mais seulement vos Ignés festivi, les trois livres de vos Electes et vos commentaires sur les Sylves de Stace et cela m'a sutTi pour respondre à ce grand homme de vostre grande érudition, mais quand res autres ouvrages sortiront de vostre cabinet, j'auray un bien autre champ de célébrer auprès de luy vostre mérite et de le luy faire considérer. Vous eussiés eu plustost avis de la bonne réception qu'il a faitte à vostre remerciment et du plaisir qu'il a senti en lisant ce que vous luy escriviés de glorieux pour Sa Majesté et d'obligeant pour luy, si vostre [lettre] du xxiin d'aoust m'eust esté plustost rendue.') Chapelain donne à ce nouveau correspondant son adresse : «proche Ifl rue Saint-Denis sous la tour des Pénitentes à la rtie Salle au Conte chés W Leleu , procureur au Parlement,» et il ajoute : «Les vacations où nous sommes font qu'il n'y a presque personne à Paris de celles à qui vous ordonnés que je distribue les exemplaires de vostre ouvrage sur le mariage.)) Le i6 octobre. Chapelain donne à Hevelius (f hl\ô v") les nouvelles suivantes: "Nous y avons maintenant [dans cette Cour] M' Christianus Huggens, vostre ami et le mien,

avec lequel nous parlons souvent de vous, W Bouillaud et moy, et nous ne le trouvons pas moins rempli d'estime pour vous que nous mesmes. Il me dit encore hier qu'il vous envoyeroit aussitost qu'il le pourroil l'une de ces lunettes que vous luy aviés demandées, ravi de mettre cet instrument entre les mains d'un homme qui s'en sçauroit si bien servir et dont la vertu luy esloit si considérable.)) Le 19 du même mois. Chapelain interroge en ces termes {{° 4/16) de Sainte-Garde Carre! : «Monsieur, je u'attendray point celte fois cy de vos lettres pour vous importuner des miennes. Estant , ces jours passés, tombé sur un passage du jésuite Eusèbe de Kieremberg dans sa Curiosa fihsojia , chapitre xxxv du I" livre, où il parle de l'endroit de la terre où Dieu avoit mis le Paradis terrestre qui est encore inconnu à tout le mondfe, et luy ayant veu là avec estonnement alléguer certaines vallées nouvellement descouvertes qui, dit-il, sont nommées à celte heure Los Batuceas, j'eus d'abord sa foy pour suspecte à cause de l'eslrangeté du fait; mais depuis, n'osant condanner de faux une chose qu'il pose si affirmativement comme vraye, je me résolus de m'en éclaircir par vous qui estes sur les lieux et la personne sans doute soit par le sravoir ou pat le jugement la plus capable d'en justifier la vérité et d'en avérer le mensonge. . . M' de la Mothe le Vayer, qui a allégué cette descouverte admirable dans son Discmirs des Moiislres, est des plus eschauffés pour en désirer l'esclaircisscmenl que je me suis t'ngagc de luy promettre par vostre diligence... Que si, après avoir fait ce travail, vous jugés à propos de le publier, vostre nom luy donnera un nouveau poids par la réputation que luy a aquis le livre de lettres sur la doctrine de M' Descartes qui me donna si bonne opinion de vous quand je le vis manuscrit entre les mains de M"^ l'abbé de la Chambre qui Va mis au jour enfin à vostre grande gloire. Tous

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

CLXXXVIL À M. HEINSTUS,

BÉSIDSNT POl'R h'' LES ESTATS DE BOLLtNOE . À STOKHOLM.

Monsieur, l'inquiétude où vous estes pour ma santë me la rendroit si je l'avois perdue , tant elle m'est douce et tant elle me conforte le cœur. Mon âge avancé, ma foible complexion et mes occupations littéraires, domestiques et exiernes m'empeschent d'en jouir aussi pleinement que vous le désireriës et qu'il me seroit ne'cessaire. Elle n'est pourtant pas si de'plorëe qu'elle ne me permette d'accomplii" ce que j'ay commencé , si quelque accident ne le trouble, et vous estes assés jeune encoj*e pour me survivre ' et pour juger de quel mérite ou démérite sera mon travail, si je le puis conduire à sa fin. Quoy qu'il en arrive , j'en dormiray en repos dans le sepulchre et laisseray à mes amis le soin d'en maintenir la gloire ou d'en excuser le défaut. Je leur laisseray principalement celuy

d'effacer vigoureusement la tache dont le calomniateur Ménage a si injustement et si ingratement noirci ma probité par le mensonge piUîlic qui, dans la dernière édition de ses vers, me taxe de flaterie, de perfidie" et de mesconnoissance dans famitié ', m'attribuant par une malignité de démon tous les crimes précisément desquels il est coupable envers moy à qui, s'il est et s'il vaut quelque chose, il doit tout ce qu'il est et tout ce qu'il vaut. Entre ces amis, je vous conte le premier et peut estre n'altendrés vous pas que je ne sois plus pour démentir ses impudentes impostures qui, ni à la Cour ni en toute la France , n'ont pas besoin d'estre repoussées, tant la fausseté en est évidente, mais qui pourroient faire impression aux pais estrangers , où mes mœm-s ne sont pas connues , ou auprès de nos neveux , si des plumes généreuses, fidelles et éloquentes, comme la vostre, n'en metloient ma réputation à couvert *.

Je le pourrois mieux faire sans doute que

ceux qui Toat leu ont trouvé tant de solidité dans le raisonnement et tant de clarté dans l'expression qu'ils n'y reprennent autre chose que la brièveté, lesquels auroient souhaité que les chimères de ce philosophe hétéroclite fussent destruittes avec un peu plus d'apparat et que, non content d'avoir sappé ses principes par le fondement et d'avoir taillé en pièces ses meilleures trouppes , vous vous fussiés donné la peine d'achever de ruiner son édifice et de dissiper ses reliques. C'est ce qu'on attend encore de vous. . . ^^ Le même jour, Chapelain (f^ 448) remercie Halley de ses beaux veis et lui adresse quelques observations touchant ces mêmes vers.

^ Nicolas Heinsius, alors âgé de quarantehuit ans, mourut en 1681, sept ans après Chapelain.

^ J'ai sous les yeux le recueil de vers de Ménage publié en 1687 {.lUgidii Menagii poemala octava editio prionbus longe auctior et emendatior, et quam solam ipse Menagins agnoscit,

Amsterdam, in-12), et j'y vois (parmi ies epigrammata, p. 11 5, pièce LXIII) les vers qui avaient tant choqué Chapelain. Le titre à ini seul est déjà une cruelle épigramme : Defucosa amicitia Johannis Capelani. Les vingt-six vers dont se compose la pièce sont des vers de colère et de haine :

Omnia sunt ingrata et perfida. Desine velle OfliciJB quemquam demeruisse tuis.

' Tarn sanclae rupit fœdus amicitiae. A la suite de ces amers reproches, on trouve sous le numéro CXIX un morceau réparateur (p. 12g): Palitiodia ad Joh. Capelanuni :

Jam satis irarura : satis, 0 Capelane, superque est.

Ecce, nec optanti, me liLi reslituo.

Hoc noster Pellisso petit, Peliisso . negare

Cui nil debeo, nil non tribuisse velim.

La pièce CXX (p. i /lo) , i4d eundem, est un sixain dans lequel Ménage presse son ancien adversaire de se léconcilier avec, lui.

* Heinsius ne dut pas prendre trop vivement

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qui que ce soit par la connoissance intime que j'ay de ses imperfections et des choses qui en convaincroientla malice. Mais je vous avoiie que j'en ay trop de mespris pour vouloir le confondre par moy mesme , et je ci'oirois me faire trop de tort de me commettre avec une âme si basse et si lasche qui tirei'oit mesme avantage dans son accablement d'avoir eu à desmesler avec moy, outre qu'on ne parle jamais bien de soy que de mauvaise grâce. Je me descouvre à vous et à vous seul de mon juste ressentiment parce que je vous regarde comme le plus cordial de mes amis, et à qui j'ay reconnu que mes interests estoient plus chers. Et je vous en ouvre mon cœur sans emportement , ce peu que je vous en dis n'estant pas la milliesme partie de ce que je vous en pourrois dire en n'en disant rien que de vëritable et en ne donnant rien à mon indignation.

Gardés vous bien , au reste , de vous abstenir de m'escrire par la crainte de me destourner de mes travaux, car je n'y puis trouver de soulagement jilus grand que celuy qui me vient de vostre commerce et par de semblables tesmoignages de vostre amitié. Suyvés vostre inclination à me les donner et vous satisferës extrêmement celle que j'ay à les recevoir.

Vous am'és esté maintenant tiré de la peine où vous estiés de vos dernières lettres , par celle que je vous escrivis sur la fin du mois passé, dans laquelle je vous rendois conte de ce que j'en avois fait et du succès «|u'elles avoient eu auprès du Roy et de

M"" Golbert. Ainsi vous n'aurés pas esté obligé de m'en envoyer copie.

Vous ne pouviés me faire une plus grande faveur que de plaindre avec moy la mort de M' le Duc de Longueville et d'en parler aux termes honnorables que vous avés fait. Croyés bien, je vous conjure , que vous ne luy avés rendu que justice et que si vous l'aviés connu de plus près, vous en eussiés dit bien davantage et m'en auriés bien davantage plaint.

Je commence à croire l'aventure de Pétrone possible puisqu'il y a des gens de lettres et d'honneur qui l'ont veu. Ne cessés point de faire instance auprès de Carlo Dati pour rendre son avis effectif et piqués le d'honneur dans cette affaire. Si nous avions trouvé cet autheur, ou parfait, ou du moins augmenté, ce seroit une grande trouvaille et de grande conséquence pour la latinité et M" les critiques en feroient bien leurs choux gras, comme dit nostre populace ' et y trouveroient une ample matière de corrections, restitutions, illustrations, énodations ^

Vous faites assés de grâce au sonnet de la Pucelle de le souffrir. Pour la louange que vous luy donnés, je croirois d'un autre que ce seroit une ironie. Ce sont vos épigrammes et vos élégies qui sont de louables ouvrages auxquels la dent de l'envie ne mordroit qu'inutilement. L'élcgie où vous Iraitlés si bien la piété filiale du Roy dans la maladie de la Reyne, sa mère, a rencontré icy des admirateurs. Vous pouvcs penser si elle entrera dans le recueil que nous faisons des pièces qui ont esté composées depuis

le parti de Chapelain contre Ménage, car ce dernier resta très lié avec Térudit hollandais, et il déplora sa perte en des vers aussi élogicux que possible ( In tnortem Nicolai Heinsii ad Joh. Genrgium Grœvium, page 78 du recueil cité plus haut).

' M"* de Sévigné, se servant de la même expression que son ancien maître, écrit à sa fille

(édition de M. Ad. Régnier, t. H, p. /108, lettre du i5 avril 167G) : «Il vous conseille du faire vos choux gras vous-même de cet homme à qui vous trouvez de l'esprit, n

- Du latin enodatio; littéralement, action de dénouer, et, par extension, développement, éclaircissement. Le mot énodation n'a été admis dans aucun de nos dictionnaires.

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deux ou trois ans à sa gloire, et si nous y ouiîlirons l'autre où vous loués ce qu'a fait Sa Majesté pour les Muses et pour leurs nourrissons puisqu'il est du mesme génie et qu'elle porte vostre caractère sur le front. Je la feray valoir autant qu'il me sera possible et qu'elle vaut. Gomme elle est néantmoins toute fondée sur la pauvreté des poètes , laquelle vous sçavés qui est toute propre à rendre les gens ridicules, nil habet infelix pavpertas, etc. \ je ne sçay si elle a assés de gravité pour le Roy et s'il n'auroit point mieux esté que vous y eussiés parlé de luy en tierce personne, ou si parlant de luy, il n'auroit point mieux valu, sur cette occasion , passer à célébrer ses autres vertus , oîi l'on ne pouvoit penser quel'interest du poète fust meslé. Mais vous réservés sans doute ces éloges là pour un ouvrage de plus longue haleine.

Voila donc vostre Virgile public et ce que M' Medon me prioit par ses dernières de vous mander de quelques diverses leçons de ce roy du Parnasse qu'il extrayoit d'un autre manuscrit assés ancien , pour vous en faire un regale , viendroit désormais à tard , quand je les aurois desja en ma puissance. Ce sera pour une autre fois.

Quelque succinte que vous faciès cette vie de Konigsmar, faites la pourtant exacte et ad normam historiœ pour l'amour de vous mesme et afin cpi'on aye un essay de ce que vous pouvés in illo génère scribendi. Après cela, nous délibérerons à quoy vous appliquerés l'excellence de vostre stile.

M' Vossius ne viendra point à Paris et fera bien , s'il y devoit venir les mains vuides ,

principalement de choses dignes de Sa Majesté.

Je ne puis juger qui a causé que M' Gronovius n'a pas esté considéré entre les lettrés pour joiiir de ses grâces, car il a esté l'un de ceux sur qui j'avois le plus appuyé, quoyqu'i! n'eust pas respondu à mes civilités et au soin que j'avois pris de son beau-fi'ère M' Tennuyl à cause de luy. S'il se fait un nouveau choix de gratifiables et que j'en sois consulté, je luy continueray mes offices à cause de son mérite et de l'amitié que vous avés pour luy. S'il addressoit ces deux ouvrages au Roy et à M' Colbert, cela me seroit d'un grand secours pour luy servir. Je ne vous respons néantraoins de rien , et si vous l'y portés, je vous prie que ce soit comme de vous mesme, sans que j'y paroisse aucunement, car je ne veux point passer pour un vendeur de fumées , qui promette ce qu'il n'est pas assuré de tenir.

M' Fouquet reconnut- il sa dédicace de quelque présent de valeur"? Si elle est demeurée sans récompense, on peut dire de M' Ghanut ^ qu'il y avoit esté bien du sien.

G'est trop vous rompre la teste. Il faut borner ce long caquet en vous disant que je suis, Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce ^xv octobre i063.

OLXXXVIIL À m. CARREL DE SALETE-GARDE,

PnÈS DE m' L'ABCDEVESQUE D'AMBKUN , ilUBASSADEUIi DE FRANCE À MADRID.

Monsieur, je vous escrivis, il y a quelques jours, sur un sujet curieux et digne de

' Tout le monde a reconnu la citation de Plaute :

Nihil habet infelix paupertas durius in se . Quam quod ridicuios homines facit.

^ En 1 656 , Foucquet écrivit à Gronovius pour le remercier de i'envoi d'un de ses ouvrages et

lui offrir une chaîne d'or de la valeur de huit cents florins.

^ Pierre Clianul, né à Riom en lOoo, mourut à Livry en 1662. 11 avait été ambassadeur de France en Suède et en Hollande. On connaît son amitié pour Descartes.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

voslre attention , et ma lettre n'attendoit pas le retour de i\r l'abbé de la Chambre, qiii estoit à Bourbon, pour vous l'envoyer, lorsquil m'apporta la vostre du v de septembre à laquelle je respondray par celle-cy.

Vous m'avés fort obligé de m'envoyer cette copie del Arte nuevo de Lope de Vega que je vous avois demandée et je ne sçay par quelle voye je poiu-ray reconnoistre le soin que vous avés bien voulu prendre pour satisfaire le désir que j'avois de le voir. Ce n'est pas que j'espérasse trouver rien de nouveau ni dexquis dans cette petite pièce. Je reconnois trop le peu de sçavoir et le moins encore de jugement de cet autheur si fameux à tort et sans cause. Mais j'estois bien aise de voir qu'après mille irrégularités commises par iuy dans l'art, il en fist une pénitence publitpie, et tombast d'accord en termes formels de sa barbarie et de celle de sa nation en matière de lettres, dont par fanfare il s'est voulu excuser sur le goust du peuple qui le payoit et auquel il eust dépleu, s'il eust voulu le divertir par des ouvrages réguliers, prétendant d'ailleurs qu'il avoit assés de connoissance d'Aristote et des préceptes pour les suy vre , si la raison n'eust point esté chés eux une marchandise de contrebande, Judœis scandalum, genlibus vei'o stullitiam. Quasi vero nous estions gens à l'en croire , et si nous ne voyons pas clairement par ses productions qu'il ignoroit tous les principes de l'art du théâtre et qu'il y avoit suyvi l'usage de ceux de son pais, le croyant bon et la seule route où devoit marcher le poète pour satisfaire pleinement aux obligations de son mestier. Aussi n'avoisje souhaité d'avoir ce petit poëme que pour une pièce convainquante contre les rimeurs

espagnols de leurs péchés contre les loix du Parnasse, si jamais nous estions assés de loysir pour leur faire leur procès là dessus, ayant par cette déclaration volontaire reum conjitentem. Et comment auroit-il peu faire, devant parler de cela , pour ne pas avoiier la debte? Ce que je crois de Iuy est que quelques-uns de ses compatriotes revenus d'Italie, oii ils avoient oiiy parler de l'art, l'ayant pressé de leur déclarer pourquoy il ne l'avoit pas suyvi, il l'avoit estudié, comme le cavalier Marin, sur ses vieux jours, et leur avoit domié ce petit traitté pour se justifier de sa crasse ignorance.

Du reste, il tenoit dans son cœur pour le dérèglement, et M' de Voiture, qui le peut avoir veu à Madrid ', m'a dit autresfois qu'à ceux qui souhaitoient en ses comédies plus de régularité , il respondoit brusquement : Si a plaie el auto es bueno aunque se ahorque el arle'^. Son Liico platonico et son Tirogrammalico sont de nouvelles preuves de sa profonde ignorance, outre tout plein d'autres qui ne méritent pas que nous les relevions.

Bequivo encore jiidicium d'avoir publié dans ses vei-s que l'amendement de sa nation en cela est une chose déplorée, et elle ne Iuy en doit avoir guère d'obligation. Cependant le docteur Pinciano a fait bien voir dans sa FHosofia antigua qu'elle estoit capable de discipline, si elle trouvoitdes maistres pleins d'érudition. Vous leur en serviriés bien s'ils vous obligeoient à le vouloir bien estre et ce que vous m'en avés escrit ne le prouve que trop.

Je vous rends mille gi"âces de la faveur que vous m'avés fait et demeure , Monsieur,

De Paris, ce m" novembre i663.

' Voiture fut envoyé par Gaston d'Orléans en Espagne auprès du comte d'Olivarès (i63ai633). H avait déjà fait un autre voyage en ce pays. Lope de Véga n'étant mort qu'en

i635, Voiture pat tellement le connaître.

^ C'est-à-dire : Si la pièce plaît , elle est bonne , quand bien même l'art y serait offensé (littéralement: y serait pendu, étranglé).

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN AUR. P. RAPIN

DE LA COMPiGNlB DB JESUS, i À PAR

U COLLEGE DE CLEBMONT,

Mon Révérend Père, quand vous n'auries fait que revenir à Paris . je vous am-ois tousjours esté fort obligé , car vostre si longue absence comniençoit à m'cstre insupportable. Mais l'obligation s'est accreue de moitié par la communication que vous m'avés donnée à vostre retour de vos Hesperides. C'est ainsi que j'appelle vos jardins \ et si j'avois bien entrepris de vous bien dire la joye qu'ils m'ont apportée, j'aurois plus entrepris que je ne pourrois exécuter, tant elle a été grande et au delà de toute expression. Je vous diray seulement, mon Révérend Père, que pour accoustuméque je sois à l'excellence de vostre veine, je n'ay pas laissé d'estre siu^iris de cette dernière production qui m'a semblé passer de beaucoup celles qui l'ont précédée ^ et par conséquent toutes celles de ce genre qui ont fait le plus de bruit en ces derniers temps. L'ordre, le stile, le nombre, les ornemens, la doctrine s'y disputent l'avantage l'un à l'autre et rien n'y manque pour la solidité ni pour l'agrément. La matière des eaux y est traittée avec toute la délicatesse possible, et celle des fruits plus malaisée encore à manier l'a esté de telle sorte qu'il n'y a rien à désirer.

Je n'ay point veu le livi'e où vous parlés des hois, mais ii ne doit point céder au

reste , tant vous estes maisti-e de vostre plume et de vostre esprit. J'ay pris grand plaisii- à voir en ces deux cy la fable , si bien meslée aux préceptes , en esgayer si bien le sérieux. Pour vous complaire j'ay donné des coups d'ongles à quelques endroits qui m'ont paru moins accomplis, et peut estre est-ce pai' la faute du copiste et non par la vostre. Quand j'auray l'honneiu- de vous trouver, je vous expliqueray mes petits scrupules , que mesme sans cela vous deviuerés assés. Cependant je vous rends très humbles grâces de la faveur que vous m'avés faitte et vous supplie d'assurer M"" de Lamoignon ^ et les R. P. Vavasseur, Cossart et Labbé ^ de mon très humble service.

De Paris, ce xm novembre iG63.

CXG.

À M. HEINSIUS

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