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À LIVRY, PRÈS PARIS

Je vous l'ay dit. Madame, il y a plus d'un an et je vous le dis encore à cette heure que . dans ces quatre derniers vers de la J(erusalem) du Miroir d'Armide, le Tasse, à force de vouloir estre aigu, s'est esmoussé et est tombé dans un franc galimatias qui ne luy fait pas tout l'honneur du monde, surtout pour les deux derniers vers. Cou luci ella ridenti, et cou accese Miraiio in varii og-gelli nn solo oggetto\ En ces deux pre-

' Ménage.

- Jean Jouffroy, né à Liixeuil vers ihi2, d'abord aumônier et secrétaire de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, puis abbé de Luxeuil, évêque d'Arras (iA53), cardinal (ii6i), évèquc d'Albi (1A62), légat en France de Pie 11, etc., mourut au priemé de Preully ( diocèse de Bourges) en 1/47.3. Voir Le cardinal Jean Joujfroy et son temps. Elude historique, par Ch. Fierville, docteur es lettres, etc. (Paris, 187^, in-8°).

^ Jean JoufTroy, aumônier de Louis XI, fut chargé par ce prince de diverses missions difliciies dont il s'acquitta avec autant de dévouement que d'habileté.

* Ce manuscrit est aujourd'hui conservé dans la bibliothèque de la ville de Carcassonne. Voir

CHAPELAIN

ce qu'en dit M. Fierville dans l'ouvrage déjà cité (p. 211, 225, 226). Voir surtout une dissertation spéciale du même érudit : De Quintilianeis codicibus et j'i'cecipue, inter nosLros , de codice Carcassonensi disquisitio (in-8°, 187^).

5 Ces deux vers et les deux vers suivants, qui vont être critiqués un peu plus loin : Ella del velro a se fa specchio ; ed egli Gli occhi di iei sereni a se fa spegli ,

appartiennent à la vingtième octave du seizième chant de la Jérusalem délivrée. En voici la traduction littérale :

Elle avec des yeuï riants , lui avec [des yeux] enflammas .

Regardent en des objets divers un seul objet :

Elle se fait un miroir du verre, et lui

Se fait un miroir des yeux sereins d'Armide.

miers vous voyés qu'Armide d'un œil riant et Renaud avec des regards enflanime's contemplent un mesrae objet, c'est à dire Arniide dans de différens objets, c'est à dire elle dans son miroir et luy dans les yeux d'Armide, qui sont tous deux assez improprement appelles objets \ Mais afin d'expliquer cette pensée asse's embarassée , il s'embarasse bien plus dans les deux vers suyvans : Ella del velro a se fa speglio ; ed egli gU occhi di lei sercni a se fa spcgli, où il dit assés pauvrement qu'elle se fait im miroir de son miroir, car quelle autre cbose s'en pouvoit elle faire? Mais , pour pauvre qtie cela soit , encore est-il droit et dans son sens. Ce qui est gauche et contre son intention , c'est ce qu'il dit ensuite et par forme d'opposition que Renaud, de son coslé, se faisoit des mii-oirs des yeux de i^ raaistresse dans lesquels, en qualité de mil'oirs , il ne pou voit que se mirer et se voir luy mesme et non pas sa maistresse, comme il le faudroit néantmoins dans sa pensée , qui est qu'en différens objets ils voyoient tous deux un mesme objet, c'est à dire Armide, on quoy l'amour de la tricoterie^ et de la pointe luy a fait prendre des façons de s'exprimer louches et obscures , en un mot peu dignes

1 Pourquoi donc Chapelain dit-il que le miroir et les yeux sont improprement appelés objets par le poète, puisque, d'après la définition de l'Académie française, l'objet est tout ce qui s'offre, tout ce qui est présenté à la vue?

^ On ne trouve nulle part le mot tricoterie. Je propose de lire trigauderie, mot qui, dans le Dictionnaire de Trévou-x, est ainsi expliqué: «Action de trigaud. Tergivejsatio, intvicatio. Les honnestes gens sont ennemis des trigauderies. Trigaudcr cl trigauderie ne sont que du slyle très familier. Ces mots viennent de tricœ, cheveux, filets que les oiseaux s'entortillent aux pieds, et qui les empêchent de marcher. D'oîi l'on a fait intricare, embarrasser, embrouiller, empêtrer ; intricatura , embarras.;? JI. Littré, sous le mot trigaud, qu'il fait venir du bas latin trigare, venu lui-même de

d'un si grand homme. Mais pour une bronchage [sic]^ on ne couppe pas les jarrets à mi coursier. Je vous conseille de n'en rien rabattre de l'estime que vous aviés pour luy '.

De Paris, ce sis novembre i663.

À M. HEARICI,

ARCaiDIACBE ET TICllBE GÉxÉlUL D'OnA^GI , À ORANGE ^

Monsieiu", vous me laissastes une si bonne impression de vostre vertu et de vostre piété quand vous vous retirastes d'auprès de nous pourvousenretournereu Avignon, qu'elle ne s'est pu effacer parle temps ni par le silence. Je vous ay tousjours eu présent à l'esprit et conservé dans le rang des personnes que je distinguois du commun et à qui je désirois toute sorte dhonneurs et d'avantages. Il m"a esté tort doux d'apprendre par vos lettres qu'une partie vous estoit arrivée et que voseslablissemensavoientrespondu à vostre attente.

D'un autre costé, j'ai senti fort amèrement la nouvelle que vous m'avés confirmée de la perte que nous avons faitte de feu M' de Saint-Geniés ** et avec nous toute la

tricari, «chercherdesdétours,nacitédeiix phrases de Voltaire, et, sous le mot trigauderie, une phrase de Picard (Louis-Benoît), l'académicien, l'auteur des Marionnettes (1806).

•^ Chapelain a évidenmient voulu écrire bronchade.

* Voir, dans les Lettres de Madame de Sévigné, les nombreux passages où éclate son admiration pour le Tasse, notamment (édition de M. Ad Régnier), t. 11 (p. 258, 26^, 267, 276, oSo, 280), t. V(p. 229), t. VI (p. 3i), t. IX (p. /109).

* L'abbé Henrici n'est pas mentionné dans le Dictionnaire historique , biographique et bibliograpliique du département de Vaucluse, par le docteur Barjavel (3 vol. in-8°, 18/11).

^ Jean de Saint-Geniez, dont il a été déjà

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

république des lettres dont il n'estoit pas un des moindres ornemens. Vous estes bien louable, Monsieur, de prendre après sa mort le soin que j'ay pris durant sa vie, je veux dire de ne pas priver le public des productions de son esprit, surtout de celles qui n'ont point paru encore ', et sans doute sa mémoire en sera d'autant plus glorieuse que l'on verra plus de choses rares de luy, et ceux qui les produiront au jour ne peuvent qu'en attirer la gratitude des curieux équitables qui ne sçauroient jamais avoir rien de trop d'un si bon lieu.

Quant à la publication des lettres que je luy ay escrittes de son vivant, je souhaiterois qu'elles fussent telles quil en pust tirer quelque honneur, comme vos amis le croyent. Mais j'en suis si peu persuadé que j'aurois sujet de craindre qu'elles ne m'en fissent nullement à moy. Car bien que je ne me souvienne point de ce que je luy mandois, je me sou\iens pourtant que je luy escrivois sans soin et sans ambition , d'un stile fort ordinaire, comme le portoit nostre familière amitié. Ainsi, Monsieur, vous voyés bien que

pour mon regard je ne devrois point agréer qu'on les vist dans le désordre oii elles sont sans doute. Si néantmoins vous et ces M" qui les avés et qui les pouvés examiner insistiés à les publier avec les autres de pareille nature, dans la pensée que nostre défunt Macarile en pust tirer quelque gloire , je plierois les espaules et leur en laisserois la liberté, résolu de rougir en sa faveur et de servir de lustre aux lettres étudiées de ses autres excellens amis ". Vous en userés selon vostre prudence et me croirés tousjours, Monsieur, vostre etc.

De Paris, ce xnii décembre i663'.

À M. CARREL DE SAIiME-GARDE,

PBÈS M. L'AnCHEVESQUE DUMBBUN , À MADIilD.

Monsieur, puisqu'on tient pour constant à Madrid ce que le Jésuite Eusèbe de Nieremberg'' a escrit dans sa Filosofia curiosa" de ces vallées Batuccas nouvellement descouvertes \ je continue de vous exhorter à

question en ce volume, lettre LVII, p. 108, était mort à Avignon le a 5 juin i663.

' L'édition projetée fut sans douteabandonnéc. car on ne connaît du chanoine J. de Saint-Genicz que les Poemata (Paris, Courbé, iGoA, in-i°).

^ Les iettres de Chapelain à Saint-Geniez restèrent inédites, malgré la demi-autorisation qu'il accorda par cette lettre à i'abbé Henrici et aux autres amis du chanoine poète.

^ Le lendemain, Chapelain écrit au président de Bonneville (P Zi55) : «Je me trouvay si bien de la prière que je vous fis, il y a six ans, en faveur du libraire qui avoit imprimé la Pucelk , que je me suis résolu à esprouver encore vostre crédit en faveur de son excellent traducteur le vertueux M' Paulet, preslre hebdomadier do la calhédralle d'Albl, dans une affaire qui iny importe de la vie aussi bien qu'à trois autres de ses confrères, puisqu'il s'agit de leur subsistance

pour les pénibles services qu'ils rendent à celle église là et que M" les Chanoines leur refusent, il y a long temps, avec beaucoup d'injustice et d'inhumanité. Le procès est à vostre Parlement et prest à juger. Il vous sera expliqué par M' Paulet ou par ses confrères... 51

* Jean-Eusèbe de Nieremberg, Allemand d'origine, naquit à Madrid en 1098, fut admis au noviciat de Salamanque en 161 A et mourut à Madrid le 7 avril i658.

^ Voir les Obras christianas , fdoscificas , qui se composent de trente-sept opuscules del P. Juan Eusehio Nieremberg {'6 vol. in-fol. Séviile, 1G86). Le traité Qiriosa ftlosnfia y qiiestiones naluraks occupe dans le tome III les pages 219 a 270. Voir la Bihliothèque des écrivains de la Compagnie de Jésus, par ies PP. de Backer et Sommervogel (t. III, col. i5.32-i53A).

* Sur les Batuccas, voir diverses ciiaiions

S'iO

(•a\er' celte matière le plus profondément que vous pourre's et, après en avoir tiré la vérité historique , de la disposer en forme de relacion bien articulée , comme vous le sçavés mieux faire que personne, ad normam anliqaorum d'un tout autre air que l'ordinaire des relateurs - qui souvent quitent le principal pour s'attacher à l'accessoire, et qui discernent mal ce qui est à prendre et ce qui est à laisser. Les Pèies Carmes deschaussés esfablis dans ces vallées, s'ils ne sont pas aussi ignares que les Hiéronimites de l'Escurial , seront un bon instrument pour en avoir de certaines lumières, il faut adjouster s'ils ne sont pas aussi grands conteurs de fagots ^ et de splendides balivernes que quelques autres religieux que nous dirions bien. Vous n'estes pas homme à vous laisser endormir par de semblables chansoimeltes, non plus cpie demeurer incrédule dans les choses deûement vérifiées, quelques estranges qu'elles soient. N'y négligés rien et ne croyés pas cette matière indigne de vostre attention et de vos soins, pourvcu qu'il se trouve qu'elle ait un fondement assuré. •

J'ay fait voir à M"^ de la Mothe le Vayer ce que vous me dites de luy et la considération que vous faites sur la passion qu'il n'a pas moins grande que moy de voir éclaircir cette aÛaire. Il l'a tenu à honneur et m'a prié de vous offrir son amitié et son service. Il y a deux ans qu'il avoit résolu de pendre sa plume au crochet, et d'attendre nvivere ce (jue Dieu luy accordera de vie encore, tnnfjuam emeritus et rude donatus, après tant et de si belles fatigues souiïertes h la recherche de la vérité philosophique. Mais soixante et quinze ans passés n'ont pas attiédi son ardeur et malgré sa résolution, il fait tousjours quelque chose du stile et de l'érudition que vous sçavés. Comme c'est luy qui a levé ce lièvre', il aura grand plaisir lorsqu'il verra (jue vous l'aurés pris et je seray bien aise qu'il partage avec moy l'obligation que nous vous aurons de cetle sçavante chasse, ne me trouvant pas assés fort pour la porter tout seul.

Nostre nation a changé de goust pour les lectures et, au lieu des romans qui sont tombés avec la Calprenède *, les voyages sont venus en crédit et tiennent le haut

réunies dans la Eevue critique d'histoire et de littérature (n"' du i" juillet el du i5 juillet 1876, p. i3-i5 el lii-ti-2). Voir encore une note publiée dans la dernière livraison de 1876 du Cabinet historique (p. 209 el 2 03).

' Creuse.-, fouiller. Nous avons déjà rencontré celte expression.

^ Pour yàîseurs de relations. Le mol, qui csl dans le recueil de Cutrjrave, a été employé, d'après M. Liltré, par Fénelon et par Buffon. Les rédacteurs du Dictionnaire de Trévoux conslalenl que le mol n'est pas usité , mais que l'abbé de Ghoisy s'en est servi , el qu'on le trouve dans les dictionnaires de jN'icot el de Monet.

■' Conter des fagotx était une expression chère à M'"" de Sévigné. Voir le Lexique île la langue de M"" de Sniignê par M. E. Sommer (Paris, i8G(),l. I", p. /io3).

* M. Lillré, qui a cité, sous plusieurs des lorulions proverbiales dans lesquelles le lièvre joue un rôle, diverses phrases d'écrivains tels que M"" de Mainlenon, M"" de Sévigné, le Sage, Buflbu, Malhurin Régnier, etc., s'est contenté, quant à kvei- le lièvre, de donner l'explication de la métaphore. La phrase de Chapelain vient combler la petite lacune, et celle fois encore le nom du correspondant de M'"° de Sévigné pourra être rapproché du nom do sa brillante élève.

^ Gautier de Cosles de la Calprenède venait de mourir depuis quelques semaines seulement (octobre i663 ). On ne connaît plus que de nom les productions si célèbres jadis du romancier périgourdin, Cassandre (lOia-iOGo, 10 vol. in -8°), Cléopdtre (16/17 ^^ années suivantes, 10 vol. in-8"), Furamond (1661, 7 vol. in-8°).

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

Ui

l)Out dans la Cour et dans la Ville, ce qui sans doute est d'un divertissement bien plus sage et plus utile que celuy des agréables bagatelles qui ont enchanté touî les faine'ants et toutes les faine'antes de deçà dont nos voysins italiens, allemands, liollandois ont sucé le venin à leur dommage et à nostre honte.

J'ay quelques relations espagnoles manuscrites et imprimées de ce genre là et tandis que vous estes sur les lieux , je ne croy pas que vous (issiés trop mal d'en chercher de pareilles. M' Thévenot, mon ami particulier, et le vray Rainusio de la France dont son premier volume de voyages curieux rend un assés bon tesmoignage, les raettroit bien à profFit et en enricliiroit volontiers le second qu'il prépare.

Vous estes, au reste, Monsieur, un fort commode créancier lorsque pour tout payement de tant de peines que vous vous donnes à mon occasion , vous voulés bien vous contenter de la lettre que j'escrivis autresfois à j\r TEvesque de Vence sur l'unité du jour requise dans les pièces de théâtre*. Je la chercheray et vous la tiendray preste pour en avoir vostre jugement, car la raison que jallègue pour la nécessité de cette règle là doit estre d'autant plus sousmise à vostre censure, qu'elle est toute mienne et qu'elle ne se soustient point sur l'authorité des maistres anciens ni nouveaux. C'estoit charité et modestie à vous de pardonner à Lope de Vega la transgression de ce précepte là et vostre faveur agissoit en cela pour luy plus que vostre justice. Mais, indulgence

et rhétorique à part, Lope n'en est pas plus à couvert pour cela, et les couleurs ingénieuses dont vous le défendiés ne l'empescheront pas d'estrecondanné par vous mesnie lorsque vous le citerés à vostre sévère tribunal.

Ce que je vous ay mandé du succès de vos lettres contre les visions de M"^ Descartes est précisément vray. Tout ce qu'il y a de gens de sens et de versés dans la bonne logique et la bonne physique est pour vous contre luy, et comme je vous ay dit ou voulu dire , on n'y a souhaité rien de plus , sinon que vous eussiés continiié à ruiner en détail cette tour de Babel pour confondre ses sectaires qui se retranchent encore dans ses masures et qui tieiment encore bon contre ceux qui ne sont pas si propres à les en dénicher que vous. Mais rien ne presse pour cela , et il y a jour d'avis.

Ce qui vous doit maintenant occuper est ces vallées Batuccas pour lesquelles vous me paroisses si bien animé que ce seroil perdre sans besoin une sollicitation que de vous en faire pour vous y porter.

Ne pourries vous point recouvrer, quelque jour, le dialogue latin de l'immortalité de l'àme que ce M' de Gueudreville^ vous a si misérablement égaré. Comment abandonnasles-vous ce trésor à une si négligente personne? Je ne le voy jamais qu'il ne meschauffe la bile sur cela. Pour l'achever de décrediter auprès de moy, c'est un aveugle Descartiste.

Je suis , Monsieur, vosti'e , etc.

De Paris, ce xv décembre i663.

' Voir cette lettre, datée de Paris, «ce 29 novembre 1 63o , -7 dans les Œuvres diverses de Jean Chapelain (manuscrit de la bibliothèque Nationale, fonds français, u" 128/17). Cette lettre débute ainsi :« M', à moins que d'avoir quelque grand dessein pour honorer le théâtre françois, vous ne pouvés nie presser comme vous failles sur

l'esclaircissement du doute où vous estes de la nécessité des vingt-quatre heures pour les poèmes dramatiques...^

- Sébastien du Bois, sieur de Guedreville, maître des requêtes. Tallemant des Piéaux a parlé (sans trop d'éloges) de sa femme (Marie Tliiersault). Voir Hisloriettes , t. VI, p. 4 12.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

GXCIV.

À H. lîEIiNSIUS,

nisiDENT DES ESTATS DE HOLLANDE EN SUÈDE. À SIOKUOLM.

Monsieur, Tame la plus barbare seroit loucLe'e de la moitié de la tendresse que vous me tesmoignés, dans le dësir d'avoir souvent de mes nouvelles et dans l'incertitude où la rareté de mes lettres vous tient de ma santë. Je ressens cette tendresse comme elle le mérite , et je vous puis assurer que je ne vous en dois rien de ce costé là, et que j'en suis de mesme pour vostre sujet quand je suis longtemps sans estre éclairci de vostre bonne disposition et du bon estât de vos affaires. Je puis bien à la vérité ne vous escrire pas fréquemment par les raisons que vous avés toucliées et par d'autres encore que ni vons ne pouvés penser ni moy vous dire. Mais au moins n'ay-je point à me reprocher d'avoir jamais manqué de vous respondre, et comment serois-je tombé dans cette faute, puisque mes principales délices sont dans vostre communication , et que si quelque chose me peut adoucir les amertumes de la vie, c'est l'entretien que j'ay avec une personne aussi vertueuse , aussi aimante, aussi confidente et aussi constante que vous, sans conter les autres avantages que vous possédés par la faveur des Muses et cette exquise manière d'escrire qui presque seule en ce siècle représente la bonne antiquité.

Il m'est bien glorieux d'estre compris par vous dans le petit nombre de vos amis du cœur et de faire le quatriesme entre ceux sur qui vous avés fondé vostre consolation et vostre attente. J'espère aussi de faire en sorte que, pourveu que je ne dispute point

le premier lieu à M" Kinsk ', Schelius. ni Beuninghe, vous ne me trouvères pas indigne du dernier, ni dans le zèle ni dans la persévérance.

Je sçavois bien au reste le sentiment que vous aviés de mon calomniateur^ et, à vostre égard, je n'en estois nullement en peine. Mais pour les autres, surtout pour les estrangers de qui je ne suis au plus connu que par quelques poésies qu'on m'a obligé de publier, il n'en est pas de mesme , car la calomnie ne tombe pas sur mon jugement , sur mon scavoir ni sur mon stile , dont le monde seroit bon juge, mais sur ma probité, sur ma fidélité, sur mon désintéressement que l'ingrat noircit de vices opposés, se gardant bien de s'expliquer sur quoy il establit son accusation , de peur qu'on ne vist par ses propres paroles qu'il m'impute précisément ses propres crimes. Cependant son venin est respandu par l'impression et faute d'estre connu pour venin, ma réputation en patiroit, s'il n'y estoit apporté remède. Le plus efficace sans doute sera celuy que vous vous proposés d y donner en faisant scavoir l'opinion que vous avés de mes mœurs et de cette inviolable foy que je sçay garder au moindre de ceux , je ne dis pas seulement qui m'ayment, mais avec qui je vis en simple civilité.

M' vostre père a voit grande raison de mespriser les calomnies de son adversaire ^ et d'en parler aussi magnanimement qu'il faisoit, car il n'estoit i)as attaqué sur sa vertu , mais sur sa science et il sçavoit bien que le général n'estoit pas aisé à persuader du contraire de ce qu'il voyoil. Son ennemi estoit un pédant qui insultoit à un habile homme. Icy c'est bien un pédant qui parle contre son bienfacteur, lequel il prétend pou-

1 Chapelain avait d'ahord écrit Kinskel , mais ^ Ménage,

les deux dernières lellres semblent avoir été ef- ^ Claude de Saumaise.

facées par lui.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

voir faire passer pour niesconnoissant par des plaintes vagues qui se destruiroient toutes seules à sa honte, s'il y descendoit au particulier. Mais ce qui aggrave son crime, c'est qu'il en appuyé la malignité du nom de U' de Monlauzier, que vous sçavés qui m'est vénérable, ayant eu l'audace d'insérer, sans sa participation, un libelle contre moy dans le volume quil luy a dédié \ par oii il laisse à juger que, puisqu'il le luy dédie, il en est approuvé et avoiié. Considérés par là combien je vous seray redevable si en quelque lieu de vos ouvrages, ou bien oii il vous plaira , vous faites connoistre au public ce que vous croyés de moy en cette matière, et si un homme de bien comme vous balance par son authorité ce qu'un fort mauvais homme comme luy a mis en avant contre moy.

Je ne pensois pas vous en tant dire, mon naturel n'estant pas plaintif, mais le sujet estoit trop sensible et vous pardonnerés d'autant plus facilement à ma longueur que vous m'aymés davantage , et que par vostre propre expérience vous sçavés que lœsa palientiaft fitror-.

Vous repasserés, si vous le jugés à propos, l'élégie herculienne afin qu'elle puisse estre dans le Recueil aussi bien que les épigrammes si belles et qui ont esté tant estimées de deçà auxquelles magnus accedet cumulus\ si vous nous donnés encore quelque chose à la gloire de noslre Prince, comme vous me le faites espérer, mais ce sera à

voslre loysir et lorsque vous aurés l'esprit tout à fait libre.

Je doute tousjours de la vérité de cette trouvaille du Pétrone et, quand elle seroit véritable, je doule que l'Inquisition souffre qu'on l'imprime delà les monts. C'est un grand mal qu'il ait esté porté à Rome plustost qu'à Venise ou à Leyde. L'ignorance bigote est bien dangereuse en ces rencontres là.

Il faudra attendre ce .\P de Konigsmark sans impatience et ne vous en mettre pas plus en peine que luy à qui il importe et non pas à vous.

Je sçay bon gré à M' Gronovius d'hésiter sur la dédicace de son Tite Live que vous luy conseillés ', non seulement à cause du peu d'assurance de le voir reconnu, mais encore et principalement à cause qu'ayant esté oublié dans la distribution des grâces royales, il sembleroit qu'il les voulust attirer bassement par là. Laissés le en sa liberté; s'il s'y résout de luy mesme, je continueray à luy rendre mes offices autant que mes petites forces et ma grande affection s'estendront.

Vostre lettre à M' Medon est digne de vous. Je la luy envoyeray demain cachetée. M"" de Thou est maintenant sans employ et assés chagrin du mauvais succès de ses bons services. Le bon homme Granier la Rivière, son bibliotequaire, mourut il y a quinze jours âgé de 78 ans,

M' de Brienne se prépare à entrer dans

' Illustrissimo vivo Carolo de Sancla Maura Montauserio Ecolismensis et Sanlonicœ provineiarum prœfecto , etc. Ménage a daté de Tannée i653 son épître dédicatoire à celui qu'il appelle Illustrissime et quod potius duxeiim, ei'uditis-sime Montauseri, et qui, d'après cette même épître, aurait témoigné le désir que toutes les poésies de Ménage fussent réunies en un volume, m îOiiu/i corpus qiiœ passimjacebant carmina.

^ C'est une citation de Lucain :

Furor fil lœsa saepius patientia , Veterem fereudo injuriam , invitas novam.

^ Le magnus accedet cumulus est une phrase que l'on trouve souvent dans les œuvres de Cicéron, comme on peut le voir dans le Dictionnaire de Freund.

* Gronovius avait déjà donné une édition de Tile-Live en i6/4/i-i6A5 (T. Livii historia-

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la Cliartreuse de Paris, degouslé du monde après la perte de sa charge et de sa femme \ et il est desja retiré pour cela dans leur voysinage cliés les PP. de TOratoire.

L'édition générale des OEuvres de Balzac in-fol. est commencée et continuera sans intermission.

Je suis sans réserve , Monsieur, vostre , etc.

De Paris, ce xx décembre iCG3.

À M. COLBERT

CONSEILLEE D'ESTAT ET IMENDiXT GÉ.NÉBAL DES FIXiXCES ,

À taris"-.

Monsieur, c"est pour accompagner le livre que le sieur Bartier ^ avoit eu intention de vous dédier, et que vostre modération n"a pas souffert qui portast vostre nom à sa teste. ^ ous verres qu'il m'en a creu lorsque je l'ay dissuadé de l'y mettre et que, n'estimant que vous digne de son offrande, il ne s'est pu résoudre à présenter à personne ce

qu'il nedestinoit qu'à vous. lia estimé, Monsieur, vous devoir ce respect, et, puisqu'il ne luy estoit pas permis davantage, il a borné son ambition à en pouvoir mettre un exemplaire dans vostre biblioteque. auquel il vous supplie de consentir qu'il y ait place en qualité de juste tribut et d'un hommage qu'il pense estre obligé de vous rendre comme bon François, selon sa petite puissance, sans ia moindre veiie d'aucim interest. Ce sont ses propres pai'oles , qui m'ont semblé dignes de vous estre rapportées pour récompense de son zèle et pour vous donner l'innocent plaisir que vous doit causer ce tesmoignage de ce que fait vostre vertu dans l'esprit des personnes raisonnables et désintéressées.

Au reste. Monsieur, on m'a mandé de Florence qu'on y avoit sceu la grande violence que s'estoil fait Léo Allatius. quand l'humeur du Pape luy avoit fait refuser la gratification royale que vous luy aviés procurée \ On y adjouste que cela avoit fait un grand bruit à Rome , ou grand honneur du Rov et au

rum libn,ex recensione J.-Fr. Gronovii. Leyde, EIzeviers, i vol. petit in-12), et une autre eu i653 (même ville, mêmes libraires, 3 vol. in-i.).

' C'était M""" de Chavigni (Henriette), morte à Tàge de vingt- sept ans. La présente lettre nous permet de corriger une erreur du Dictionnaire de Moréri (généalogie Bonthilliei', l. II, 3' partie, p. 199), où l'on dit de la femme de Henri-Louis de Loménie : r décédée en i66ù.v J'emprunte à ce même recueil (t. VJ, p. 873) ces détails sur le comte de Brienne : trQuelque temps auparavant qu'il tiaitât de sa charge, c'est-à-dire à la fin de 1663, il avoit écrit une lettre latine eu vers et en prose fort élégante à Nicolas Heinsius, que l'on trouve à la fin des poésies de celui-ci, p. i3 du I" livre des Adopliva Carmina, qui terminent ce volume. Dans les premiers mois de sa retraite, il postula vivement pour entrer chez les Chartreux ; mais n'ayant pu y être reçu, il demeura chez les Pères de l'Ora-

toire, y prit riialiit de la maison, reçut la tonsure, elc.i

^ Celle lettre, qui est la première du volume 1888 du fonds français (nouvelles acquisitions), a été publiée par M. P. Clément (p. ogâ du tome V des Lettres, instructions et mémoiren de Colhert).

' M. P. Clément n'a donné aucune note sur Bartier. J'ai vainement cherché à ne pas faire comme lui. Le nom de Bartier ne figure pas plus dans nos recueils biographiques que dans nos recueils bibliographiques.

* Camusal {Mélanges littéraires, p. 63) n'a évité ni confusion ni même anachronisme, en disant à propos de ce passage : «Le Pape défendit à Léo Allatius d'accepter ia gratification que M.'Colbert lui offrit en i663 par ordre du roi du 8 janvier 166 ù. On leva celle défense en 1666.71 Ce n'est pas l'ordre du roi qui est di: 8 janvier 166/1, mais bien le regret exprimé par Chapelain que cet ordre n'ait pu être exéculf.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

vostre , et que le Grand Duc n'aiiroit eu garde d'eiupescber ses sujets de proiiter d'une pareille faveur, si le Roy en avoit regardé aussi favorablement quelqu'un, counoissant que cela tourneroit à la gloire de sa nation et à la sienne propre.

Je juge de là le ressentiment qu'aura toute celte cour fi-ançoise , lorsque vous la surprendras par ce que vous nous avez dit de vouloir faire pour ce signer Viviani , si considéré de ce prince à cause de son éminent sçavoir et l'im des principaux ornemens de l'Académie de la Crusca , la plus célèbre de toute l'Italie et la plus remplie de grands sujets.

J"ay creu de mon obligation de ne vous laisser pas ignorer cette nouvelle qui ne peut que plaire à un cœur comme le vostre. (|ui donne à pleines voiles à tout ce qui peut glorifier Sa Majesté.

Je suis, Monsieur, vostre, etc.

De Paris, ce viii janvier i664.

À M. HEIINSILS,

BÉSIDEXI DE MESSIEURS lES ESTATS DE HOLLANDE EX SUEDE, À STOKIIOLM.

Monsieur, tout ce que vous faites soit en prose soit en vers a tellement le cbaractere de la perfection que vous ne devés jamais vous abstenir d'escrire par la crainte de ne plaire pas quand vostre santé et vostre loysir vous le permettent, beaucoup moins lorsque vostre gratitude pour le Roy vous sollicite de reconnoislre ses faveurs par l'hommage de vos Muses qui est le seul moyen que

1 Heinsius avait célébré la victorieuse entrée de Louis XIV dans la ville de Marsal ( ù septembre de l'année précédente). On lit dans YHtsloire de la réunion de la Lorraine à la France, par M. le comte d'Haussonville (t. III, p. lig): «Par le traité signé à Melz le i" septembre i663 , mais qui porte dans l'bistoire le nom de traité de

CHAPELAIN. II

vous pouvés avoir de la luy tesmoigner. Ne craignes donc point de luy eslre à cbarge par vos nouvelles productions sur la grandeur de ses entreprises, et comme vous croyés qu'il n'exige rien de vous, croyés aussi qu'il n'en refusera jamais rien, et que jamais ce qui vous viendra dans l'esprit sur son sujet ne luy pourra eslre que fort agréable.

Cette dernière épigramme de Marsal ' ne fait point de honte aux trois autres, et vous ne devés pas douter que nous ne la joignions à ses sœurs dans la guirlande que nous luy formons pour la rendre plus riche et plus magnifique. Ce sera à celles que d'autres ouvriers nous ont fournies pour entrer en sa composition à craindre de voir leur éclat offusqué par celles cy et de ne leur servir que de lustre. C'est le sentiment de M' Colbert et de ses doctes familiers qui ont veu avec plaisir l'obligeante manière dont vous parlés de luy dans vostre lettre et j'ay leu sur son front, en la luy communiquant, qu'il vous en eust remercié s'il n'en eust esté retenu par sa modestie. Ne vous inquiétés non plus que moy de ma mauvaise santé, et croyons tous deux que quand Dieu m'appelleroit demain , on ne pourroit dire que ce fust trop tost, car depuis qu'on a passé le grand climatérique' on est plus que meur pour le tombeau. Il n'est pas neantraoins impossible que je ne passe encore quelques années avant que d'y arriver, et sans avoir grande attache à la vie, je ménageray avec attention ce qui m'en reste pour accomplir le vœu que j'ay fait de donner fin à la Pucelle

Marsal, le duc de Lorraine remet au pouvoir du Roi la place de Marsal en l'état où elle se trouvait présentement.?!

- C'est-à-dire la soixante- troisième année, soixante- trois étant le produit de sept multiplié par neuf. Voir dans le Dictionnaire de Trévoux diverses citations réunies sous le mot climaténque.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

et de ne rue se'parer de vous que ie plus tard que je pourray.

Quant au portrait que vous nie demandés , je le tiens à honneur, et je laisseray ordre en mourant qu'on vous garde celuy que j'ay dans mon cabinet et que je fis faire il y a vingt ans pour complaire à un de mes amis ([ui est mort et qui me le le'gua par sa disposition dernière '. Mais je me fie bien davantage pour vous demeurer pre'sent lorsque je ne serav plus en celuy que vostre amitié vous a gravé dans Tame, et qui n'est point sujet à l'injure du temps. Outi'e cela, vous en avés encore un fort au naturel dans le volume que je vous envoyay de mon poème il y a six ou sept [ans-] de la main de Nanteiiil, le plus excellent de nos caliographes ^. Avec tous ces secours il est malaisé que vous m'oublies.

M' Conrart sera l'ami intime, cordial, généreux et fidelle que je vous laisseray et qui vous tiendra lieu d'un autre moy mesme , s'il arrive qu'il ne passe pas devant moy, comme il y a raison de l'appréhender veu le périlleux estât oii le tient sa goutte depuis tantost trois ans quelle ne l'a point quité *. Hors celuy cy je n'ay point d'ami que vous de qui je pusse vous respondre et qui me pust bien ressembler dans les conditions es-

sentielles à l'amitié. Je faisois autresfois le mesme fondement sur mon ingrat calomniateur", Sed heu quantum mulatus ab illo, et cjue j'ay bien esprouvé en luy à mes despens qu'il y a peu d'hommes sur qui Ion puisse s'assurer, non pas mesme de ceux qu'on y a le plus engagés par ses bienfaits et par ses offices.

Ce que vous me mandés du dessein de me prendre pour vostre seul lecteur dans la préface qui doit accompagner voslie Virgile est bien de toutes les choses la plus obligeante pour moy, et je l'accepte ambitieusement comme une pleine confirmation de tout ce que j'ay jamais creu de vostre sincère et noble affection. Je ne sçay ce qu'aura profité pour le secours de vos travaux nostre amy M' de Medon dans son voyage à Castres et à Monpellier, d'où je ne croy pas qu'il soit encore de retour. S'il m' envoyé quelque paquet pour vous, je ne manqueray pas de vous le faire tenir.

Je sçay bon gré à M' Gronovius de ne vouloir pas donner de prise à ses envieux par des dédicaces affectées et dont le succès seroit incertain. Peut-esire que s'il eust mieux respondu aux avances que je luy avois fait faire par son beau-frère \ quand je le receus

* Chapelain ne tint pas sa promesse, et loin de donner son portrait à Heinsius, il déclara formellement, dans son testament du la novembre 1670, que ce portrait ne devrait jamais être séparé du cabinet où il était déjà depuis 16Z1/1. Voici la clause du testament {Bulletin du Bibliophile de i863, p. 38/1) : trNous entendons aussi laisser dans nostre bibliothèque, non moins inaliénable que les livres qui la composent, nostre portrait en huile. . . »

^ On sait que l'édition de i656 est ornée des portraits du duc de Longueville et de r Jean Chapelain, conseiller du Roy en ses conseils-. Le portrait du poète est accompa<jné de cette devise : Viamque affectât Olympo.

^ Ainsi dans le manuscrit. Il est probable

qu'il faut lire cakographe, graveur. Rappelons que Robert \anteuil, né à une époque encore incertaine, mourut, d'après les recherches de M. Jal {Dictionnaire critique de biographie et d'histoire. p. 897), le 9 décembre 1678, «en sa maison au bout du Pont-Neuf».

* Nous avons déjà vu que Conrart survécut dix-neuf mois à Chapelain et qu'il put remplir les fonctions d'exécuteur testamentaire qui lui avaient été confiées par son ami.

* Ménage.

'^ Tennuyl. Nous avons déjà rencontré deux fois, dans le présent volume, le nom de ce beaufrère de Gronovius. Camusat {Mélanges de littérature, p. 4i) a mentionné le passage de Chapelain sur le peu d'empressement que mit Gro-

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

icy à sa considération aussi bien qu'il le pouvoit désirer, je l'eusse connu davantage et eusse davantage appuyé sur son mérite lorsque le Ciel fi'ançois se trouva disposé à verser de douces influences sur les lettrés éminens. Quand j'ay sollicité depuis pour l'amour de vous ce mesnie ciel en sa faveur, je l'ay trouvé sourd et fermé, mais seulement parce que les temps ne sont pas tousjours les mesmes; s'il prenoit neantnioins le parti de suyvre vos conseils, il ne trouveroit pas à dire mes petits offices.

Je pense vous avoir mandé que le jeune M' de Brienne vivoit retiré depuis ses malheurs avec intention de se reclurre monastiquement parmi les plus silentieux de nos solitaires. On m'a pourtant dit, il y a quelques jours, qu'il ne persistoit pas dans cette humeur noire et qu'il songeoit à combattre celte maladie de Bellerophon'. Il faut demander à Dieu du sens plustosl que de l'esprit pour couler sa vie avec moins de trouble ^

M' de Thou ronge son frein chez lu y, en attendant que la Cour repare les pertes qu'il a faitles pour elle, et tost ou tard on fera justice à un si bon serviteur de Roy cyue luy\ Je croy que ce sont ses justes chagrins qui l'empeschent d'entretenir avec vous un commerce qui lui estoit si agréable.

Je fis, hier, d'office vos baisemains à M' le marquis de Montauzier qui vous les rend au décuple, tousjours fort touché de vostre affection pour luy.

Je finissois ma lettre lorsqu'on m'a apporté la vostre du xxiiii décembre dernier

où j'ay trouvé l'épigramme sur Marsal de celle du xii retouchée heureusement et suyvie d'une autre sur le mesme sujet qui ne doit rien à la première, et que je ne feray pas moins valoir. Assurés vous tousjours de ma passion pour tout ce qui vous regarde et me croyés inviolablement, Mon-

De Paris, ce xxiv janvier 166/1.

M' Petit, le médecin, dont vous me parliés dans vostre précédente, se tient obligé à vostre équité sur son différent avec M' Vossius et veut vous tesmoigner par escrit le ressentiment qu'il en a.

À M. HUET

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