‹ Lettres; publiées (volume 2)Chapitre 10 sur 103 · À ROLAND, AU CLOS · texte numérisé non relu

À ROLAND, AU CLOS

Saminli 90 novembre 1790, — [de Villcfraiiclie].

Je ne pars pas aujourd'liui, mais très sûrement je m'en irai demain, et il n'est pas nécessaire que tu viennes. Je retarde encore par prudence, pins que par besoin du moment; j'envoie la bonne toute mal en train et criant les fesses; mais c'est un paquet d'expédié, nous n'avons pas le temps d'y legarder de si près.

Je n'ai que de la faiblesse, et de tout ceci il n'y a autre chose à conclure sinon que le cheval, qui m'est fort agréable et salutaire dans un temps choisi, doit m'être interdit dans les huit ou dix jours qui précèdent l'époque des règles, parce que alors il hâte leur retour et les rend trop abondantes, ce qui m'excède et m'épuise. Il s'est joint à cola cette fois-ci un débordement d'humeurs par haut et par bas, qui m'a atterrée ])our un moment. Je compte être libre demain, et voilà pourquoi je remets à partir.

Je n'ai reçu qu'un courrier de Lyon; j'envoie chercher celui de Paris; j'expédierai tes lettres.

La manne était aciietée, les gens l'ont oubliée.

Le docteur trouvera ci-joint quelques effets qui lui appartiennent.

MfUm du frère '^^; peut-être m'attend-il; Dieu le bénisse et nous aussi.

Je t'embrasse et aussi le docteur.

Ci-joinl des letti-es qui te feront |)hiisir; j'ai une rescription sur la poste à Villefranche.

'' Ms. 6989, fol. aa4. sVtalilissait an second élago de la maison

'*' Le chanoine Dominique. — Onvoitqne familiale, nn-dessus du chanoine qui occu-

les relalions élaietil aloi's tenihies àce|toint. pail le |>remier, sans qu'on communiquât.

que Madame tSoland, arrivantà Villefranche, Mais on se rajqirocha en i7<(i .

[À BANCAL, À LONDRES*')

3o Hovembre 1790, — du Clos Laplalière.

Nous attendions de vos nouvelles avec impatience; les premières de Londres nous sont parvenues depuis cinq à six jours, et vous jugez comme elles ont été accueillies. J'ai tardé de vous répondre, non pour avoir plus de choses à vous dire, l'amitié ne reste jamais court, mais pour en avoir de meilleures à vous apprendre. Je n'étais pas remise de je ne sais quelle crise ou révolution qui m'avait atterrée, lorsque mon ami est tombé malade. Les premiers symptômes me firent craindre de voir renouveler l'affreux état de l'année précédente, mais ce n'était qu'une fièvre d'éruption; un érésipèle s'est déclaré à la jambe et tous les autres accidents ont disparu. II est dans les remèdes que nécessite cette circonstance et sera libre, à ce que j'espère, vers la fin de cette semaine. Ses maux m'ont fait oublier les miens, l'inquiétude m'a rendu mon activité; nous sommes tous mieux : c'est ce que je voulais pouvoir vous mander.

J'aurais beaucoup à ajouter sur ce qui nous est personnel; j'y viendrai bientôt, car je n'ai pas l'espérance de vous apprendre du nouveau sur les affaires publiques dont j'aimerais à vous entretenir. Vous savez que le ministère est enfin changé : le brave Duport, patriote et plébéien, est passé à la place du garde des sceaux'^'; Duportail donne des espérances, il est à la guerre*^'; Fleurieux'*' est éclairé sans être ami de la Révolution, mais il marchera avec les choses dès qu'elles paraissent les plus fortes. Le duel de Lameth et de Cas-

''' Lettres à Bancal, p. i95 ; — iiis. 9534, fol. 65-60. — En marge : rrRép. le iZi décembre".

<*' Duport-Dutertre (1754-1793) avait remplacé, le ai novembre 1790, au ministère de la justice, l'arclievêque de Bordeaux , Champion de Cicé; démissionnaire le 2 9 mars 1792, {fuiilotiné ie 98 novembre

''' Duportail, ministre de la guerre depuis le 16 novembre 1790, à la place de

La Tour du Pin; démissionnaire ie 5 décembre 1791.

<*' Le comte Charles-Pierre Claret de Fleurieu (1738-1810). ministre delà marine le a 4 octobre 1790, jusqu'au 16 mai 1791, puis membre des Anciens , conseiller d'Ktat , sénateur, etc. — Il était de Lyon, et fi-ère de Claret de Fleurieu de La Tourrette (l7a9l793), secrétaire perpétuel de l'Académie de Lyon , avec lequel Roland était en excellentes relations.

\NNEE 1790. 199

tries'" a commencé une sorte de révolution qui doit s'achever par un décret contre ce barbare et féodal usage. Il y avait eu partie faite pour engafjer les patriotes à se couper la gorge; plusieurs d'entre eux furent insultés par des ferrailleurs dans le même temps (ju'uii Chovigny '-' provoquait Lameth à se battre : celui-ci refusa deux jours, mais Gastries s'étant prévalu de ce noble refus pour le plaisanter et le pousser à bout, il eut la faiblesse de céder; il fut blessé. Le peuple irrité dévasta l'hôtel de Castries; en exécutant celte vengeance, ii développa ce mélange de colère et de modération , de violence et de désintéressement qui fait rugir ses ennemis et que ses partisans mêmes n'admirent peutêtre pas assez. Les meubles, les glaces, les effets les plus précieuv étaient mis en pièces et jetés par les fenêtres, et des honunes couverts de haillons déchiraient à pleines mains des assignats en s'écriant : «Autant de gagné pour la nation ! w On déchirait de superbes tableaux, et un portrait du Roi, fêté et respecté, fut élevé en place apparente, exposé à la vénération de tous. Ces terribles exécuteurs se faisaient fouiller en sortant , pour prouver qu'ils n'emportaient rien ; ils arrêtèrent eux-mêmes quelques voleurs qu'ils trouvèrent saisissant de l'argenterie.

Racontez ces faits à ces braves Bretons, qui étaient dans le temps de Tacite (hmiali aWubidire, ma non aU'esser schiavi, et dont l'âme fière doit se plaire à reconnaître la vigueur et la générosité de leurs voisins trop longtemps ennemis. Les sections de Paris ont député vers Lameth pour lui reprocher sa complaisance et lui remontrer ses devoirs; des sociétés d'Amis de la Constitution ont fait des adresses à l'Assemblée nationale pour obtenir un décret contre les duels.

La pétition d'Avignon, qui s'offrait à la France, n'a pas été accueillie avec la franchise des vrais principes et la loyauté qui convient à des hommes libres; on n'a fait qu'un tour de passe-passe, on a ajourné la question et chargé le

'' f/C(liiel (le Cti.do L«inielli avec le ma- '•Vous avez altcndti viiljft-dpux mois, vous

l'i'clialdeCastiicsest 1 a du novembre 1 790. attendrez hien encore la fin de la léjfisla-

''' irFyore des élections par les Etais g(^ ture. . . n{Méin. de Brissot, Ht, 179.) (-et

m'-raux, (Iharli'S Limeth eut une altercation incident n'en fut pas moins le point de i\é-

avec un officier, nommé Biot de (^hauvigny, part du duel de Limetli et de Castries. —

auipiel il faisait ohsei-ver qu'il n'avait pas Voir aux Mémoires de Brissot, ibid., i8i,

l'âge requis pour l'élection. Lameth avait une note curieuse de l'éditeur sur le rôle

oublié retleaiïiiire, lorsque, environ deux ans de Cliauvigny en 181 4, à la fois proviseur

apn'-s, cet otEcier s'avisa de lui en demandei' impérial du lycée de Dijon étaient secret

raison . . , buneth répondit au provocateur : de Louis X VIIL

pouvoir exécutif d'envoyer des troupes pour protéger la tranquillité des Avignonnais"'. Le tribunal de cassation est à peu près organisé; les objets secondaires vont leur train, mais l'on manque toujours de sévérité dans les finances, et l'on ne donne point à tous les comptes et dépenses cette parfaite publicité qui en facilite la discussion par les premiers intéressés.

Brissot vient de donner une excellente lettre à Barnave dont il révèle toutes les faiblesses, et dont ii relève tous les torts dans sa conduite politique et ses divers rapports à l'Assemblée'^'. C'est un bon ouvrage qui doit être utile dans les circonstances et qui ferait estimer et chérir son auteur s'il n'était déjà connu et apprécié par les gens de bien.

Je reviens à nous. Noire mère a terminé sa carrière dans sa g 9" année'''. Cette époque pouvait devenir celle d'une réunion absolue de ceux de ses enfants qui lui survivent; le sentiment et les convenances le demandaient également. Notre ami, oubliant tout ce qu'un aîné avait pu lui faire éprouver dans nos usages et nos préjugés despotiques, ne lui a manifesté que des dispositions fraternelles; je me suis chargée de leur expression et, tout en jugeant ce que tant d'opposition de principes, de goùls et d'humeur apporterait de difficultés dans la vie commune, je ne me suis attachée qu'à ce qui pouvait la rendre douce, et j'ai senti du plaisir à me dévouer pour ma part au charme de cette réunion. Il ne m'est pas arrivé comme à Salomon qui, ne demandant que la sagesse, eut encore mille biens avec elle; mais l'intention nous a été sans doute imputée à mérite, et, décidée au sacrifice, j'ai été dispensée de l'épreuve. Quoique ce soit un malheur de ne pas trouver dans les siens une juste correspondance, ce peut être un bien sous quelques rapports, et il vaut mieux ne pas vivre toujours rapprochés quand il n'existe point de conformités morales entre les êtres.

Durant ces petites scènes domestiques, les affaires de Lyon prenaient une nouvelle tournure; cinq des anciens municipaux, demeurés par la voie du sort, ayant donné leur démission, les premiers notables passent à leur place : notre ami est du nombre''''. Cependant mille difficultés, inventées à plaisir pour diminuer le nombre des votants ou naissantes des passions diverses, retardent

''' Décret du 90 novembre 1790. — Avi- 106 pages. — \o\r Mém. de lirissot, lil,

gnon ne fut réuni à la France (jue le 1 4 sep- 1 4 9.

tembre 1791. ''' La mère de Roland, Tbérèse Bessye

'^' frLettre à Barnave sur les rapports deMontozan. — Voir Appendice C.

concernant les colonies^, 1 volume in-S", '*' V. lettredu a8 octobre 1790, note 3.

beaucoup les «élections; nous avons arrêté d'attendre qu'elles fussent achevées pour nous rendre à Lyon où notre ami ira remplir ses fondions, disposé comme tout bon citoyen, qui doit pouvoir dire aujourd'hui avec César, mais pour une meilleure cause :

Quoi (ju'il puisse arriver, mon cœur n'a rien à craindre; Je vaincrai sans orgueil , ou mourrai sans me plaindre.

Arrêtés à cette idée, nous avons cependant éprouvé quelque indécision en apprenant que le rapport sur les manufactures était prêt; que la suppression des inspecteurs entre dans le projet, qui conserve seulement les chambres de commerce, et forme eu outre un collège de commerce, partie instructif, partie administratif, qui correspondra avec les chambres de commerce. On ne parle point de retraites aux supprimés. Peut-être y aurait-il quelque raison à faire le voyage de Paris dès (|ue le rap()ort paraîtra, si tant est que l'Assemblée le mette à la discussion, et d'v faire les observations utiles à la chose commune, avec les réflexions qu'inspire la justice particulière pour de vieux serviteurs dans cette partie. D'un autre côté, la sagesse semble demander (ju'aussitôt la décision de l'événement, nous nous confinions bonnement dans notre ermitage, qui doit alors devenir notre grande affaire et notre unique séjour. Préparés pour tous les cas imaginable;, nous n'aurons jamais d'efforts à faire pour prendre notre parti; il n'est question que de combiner les possibles avec ce que la chose publique peut réclamer.

Nous venons d'apprendre, dans le moment, le choix des municipaux élus dernièrement; ce sont tous patriotes connus. Il est évident que le peuple a toute l'inlluence et qu'il eu use admirablement; on parle de Vitet pour maire, de l'ami pour procureur de la commune; si cela arrive, il v aura trop de bien à faire et trop beau jeu à l'entreprendre pour ne pas soumettre à l'avantage de l'opérer toute autre considération"'. Alors nous habiterons encore Lyon pour deux ans et nous ne l'abandonnerons qu'après son entière régénération. Tel est l'état de nos alentours; c'est assez vous en entretenir, mais ces détails étaient bien dus au patriotisme et à l'amitié.

\ ous avez fait un charmant voyage avec votre aimable compagnie et vous commencez sans doute à connaître quelques sociétés; j'imagine que vous n'é-

'"' Roland ne fui pas ëlu. C'est Brel qui fut choisi, avec Lémonley (le futur députe à la Législative) pour substitut.

fhappprez pas 1(> lord Stanhopc'" non plus qiio tons los Amis de la Hévoliilion. Je lisais hier le bon Granville Sharp ('^', qui fait des phrases si ion(jues et si chrétiennes; c'est un écrivain vénérahle qui me semble dire en mauvais style les meilleures choses du monde et qui, à la différence du commun des auteurs, doit valoir encore mieux que ses livres. M. Lanthenas prétend qu'il v a à Londres plus de gens religieux que partout ailleurs en Europe'; moi, je crois qu'il V a plus que toute autre part des esprits indépendants qui rejettent toute croyance , et je pense que nous avons raison tous deux : c'est à vous de résoudre ce problème.

Notre ancien voisin, M. Deu, avec qui nous avons fait autrefois tant de courses botaniques, n'a pas dû vous paraître au niveau de la Révolution; gentilhomme et financier, père de famille comptant sur sa place pour sa fortune, il n'a pu, avec une bonne judiciaire, échapper absolument à l'inlluence des préjugés et de l'intérêt'^'.

Vous voilà établi dans un quartier duquel nous n'étions pas fort loin, car nous habitions Creven street in tlie Strand; le parc et tout ce qui y fait suite vous offriraient de charmantes promenades dans une autre saison.

Adieu; j'imagine bien que c'est par surabondance et non par opinion de sa nécessité que vous nous avez fait l'exhortation qui termine votre dernière. Nous vous écrivons avec plaisir et nous n'avons nulle peine à vous aimer : mais cela ne serait-il pas bon à rétorquer, à vous, voyageur au milieu d'un monde nouveau et enchanté ?

Page 1