LE ROSSIGNOL ET LA FAUVETTE
Privée dès son jeune âge, une fauvette vivait en paix sans rien regretter. Bon maîti-e, agréable volière sufHsaient à ses Ijesoins ou servaient à contenir ses vœux.
'■' Lord Slanhope (lyôS-iSiC) qui, quni([iie boau-frère de Pilt, était un partisan de la France otde la Révohition. — Voir, siu" la Société des Amis de la Révolution à Londres, la lettre du i3 octobre 1790. — Cf. Beaulieu, II, a63.
'*' Sur Granville Sharp, voir les Mémoirex de Brksol, \\,passim.
''' Les lettres de M. d'Eu à Rose , que possède M. Alexandre Beljanie, et dont vingt et
une, vraiment intéressantes, sont de l'année 1789, conllrnientcelteap|)ri'cialion. M. Deu parle en royaliste modéré, sensé, mais en royaliste.
« ffCette fable, dit l'éditeur de i835, était jointe à la lettre qui précède et paraissait en faire partie : nous nous sommes fait un scrupule de la reproduire. » Nous faisons de même. — Elle est aux Papiers Bolnnâ , ms. 953/1 , fol. 68.
Un brillant rossignolet, volant, chantant, çù et là, conduit par le hasard, vint un jour près de sa cage. Beaux yeux, bec mignon, gentil corsage, mais surtout jolie voix et accents des plus tendres attirent, charment tour à tour la prisonnière et le passant. — Quand on sent qu'on se ressemble, on ne tai-de pas de s'aimer : c'est ce que lirent nos oiseaux. ()ueHe sera leur destinée? — La fauvette, constante en sa captivité, d'une aile caressante et de son doax ramage doit récompenser les soins du maitre qui la chérit; tandis qu'appelé par la gloire, le rossignol ira dans les bois célébrer le printemps, la liberté, l'amour.
— (rVole, poui-suis ta carrière, dit la fauvette attendrie; sois. l'honneur de nos foi-êts, enseigne leui-s hôtes sauvages: en chantant le bonheur, tu le feras goûter; sensible à tes succès, je jouirai de tes triomphes.-
Grandes promesses, charmant parlage signalèrent leurs adieux; le rossignol part à tire d'aile. Bientôt pays nouveau, bocages délicieux, oiseaux d'étranges plumages attirent el (ixent ses regards : on est curieux chez les moineaux, tout comme parmi les iuimains : on veut voir, et le temps passe, et l'appétit vient en mangeant.
Adieu, fauvette, dans sa cage
La pauvrette a beau compter les moments.
Ils vont vite pour qui voyage !
A£licli» kntœ , eeleres gaudentibus horœ.
C'est la morale de la fable.
On trouve encore dans le même auteur le Passage du Rossignol, touchante et mélancolique élégie qui retrace l'analogie de la manière de sentir avec l'habitude de la manièi-e «l'être, l'alfaiblissement ou la variété inévitable des sentiments dans ime vie tumultueuse et agitée, ta profondeur et souvent l'infortune des affections nourries dans la retraite et le silence.
Nos préci?denles<'', mon cher ami, cjui vous ont manqué à Pari», vous seront sans doute exactement parvenues à Londi-es. L'une d'elles vous a j)orté ma lettre pom'M. Baumgartner'*'. dont vous aurez probablement ét<^ content. Nos amis vous ont raconté tout ce qu'il y a de phis inléressimt dans les affaires publiques et même les leurs particulières, depuis que vous ave/, quitté Paris. L'objet seul de l'inégalité des partages a été oublié. M. Merlin''', député fies pys de droit écrit et membre du comité de féodalité, s'empressait de faire un rapport un nom de ce comité au([uel notre adresse avait été renvoyée. Il ne considérait que les pays de coutume. MM. Miraljeau et Chapelain "' ont demandé que ce rapport fût renvoyé au rouiilé de constitution pour y joindre celui ([u"il esl nécessaire de faire ii l'Assemblée nationale des effets des testaments et autres actes qui donnent lieu dans les pays de droit écrit
'1 Ce qui suit est de Lanthenas. <'' Cliapelain, inconnu. — H faut sans
''*' Baumgartner, inconnu. doute lire Le Chapelier, un des membres les
'' Merlin de Douai. plus connus de la Constituante.
à unp inôgaliU? entre les enfants, laquelle a partout et ronstamnienl lieu. J'en augure qu'on est bien plus disposé que vous ne nous l'écriviez, à suivi'e toute la i-ig-ueur des principes dans le décret qui surviendra. J"ai envoyé à Pétion quelques matériaux pour son discoui-s. Je n'ai eu aucune nouvelle de notre Société : sans doute vous l'avez trouvée dissoute; mais pourquoi ne m'en avez- vous rien écrit?
On vous parle du lord Stanhope et de sa Société; c'est certainement, pour un Français, les hommes les plus intéressants à cultiver. Mais une liaison que l'ami Brissot n'aura pas manqué de vous mettre à même de faire, c'est celle de M.. Williams''' qui enseigne publiquement le divorce. Il faudrait faire quelque grande confédération pour travailler, dans quelques années, en même temps en Angleterre et en France, à nous débarrasser absolument des prêtres. Sans cette n'volution, la société ne fera point les jH'ogrès (jui lui sont, avec elle, maintenant faciles. Hrissot me presse de retourner à Paris cet liiver, pour défendre les noirs. Je ne tarderai pas à passer au Puy, et je verrai après de régler ma marche. L'indisposition de nos amis et l'indécision des affaires de Lyon m'ont engagé à retardei- mon départ.
Je vous embrasse, mon cher, du meilleur cœur.
[À BOSC, À PARIS*')
8 (nctnlrre) décembri' 1790, — [du t^los].
Nous avons reçu lu pacotille anglaise ''' pour notre docteur, plus docteur que jamais dans ce pays dont il guérit tous les malades, préchant et appliquant les mains, à la manière du Christ, mais s'embarrassant moins que lui défaire payer le tribut à César.
Effectivement, nos représentants prennent assez le soin d'assurer ou d'augmenter l'impôt, beaucoup plus que de nous éclairer sur l'emploi des fonds. Aussi, toute Parisienne que je sois, je dirai que vous n'êtes que des Myrmidons
<') David Williams (1738-1816), le célèbre publiciste anglais, que Brissot avait connu à Londres dès 1788, qui vint en France, en 1792, collaborer à l'œuvre de Roland et de ses amis, et qui reçut, le a5 août 1792, le titre de citoyen français.
<*' Cette lettre a été publiée pour la première fois en 1820 par Barrière (I, 35o), qui devait la tenir de Bosc. Il l'a datée du 8 octobre 1790. Mais il faut lire décembre.
Les élections municipales de Lyon , auxquelles la lettre fait allusion, n'eurent lieu qu'en novembre et décembre 1790, et l'élection du maire n'eut lieu que les 16 et 17 décembre (Wabl, 286-287). — Remarquer aussi les allusions à Bancal , qui n'était pas encore parti pour Londres en octobre , ce qui prouve bien (jue la lettre n'est pas de ce mois-là.
''' Des brochures anglaises pour Lanthenas.
tant que vous ne vous ferez pas mieux instruire de la partie des finances et de leur sage administration. Voyez les ménagères, connaissant le faible et le fort des maisons comme des empires, et, dès qu'on ne veille pas à la marmite, toute la philosophie du monde ne saurait empêcher une déconfiture.
Ci-joint des dépêches auxquelles vous voudrez bien faire suivre leur destination. J'imagine que vous avez reçu la nôtre pour Londres, dont on n'entend pas parler souvent.
Notre ami est encore pris par la jambe, mais je pense que sous huit jours nous irons à Lyon, où les odiciers municipaux sont très bien choisis. Je n'entends plus parler de la suite des élections pour le maire, etc. , etc. ; nous irons voir ce que cela signifie. Quant à ma santé, je n'en parle que lorsqu'elle est a quia; autrement, c'est l'affaire de mon courage, et je n'en dis mot.
Adieu, soyez toujours notre bon ami.
[À BOSC, À PARIS "
r!0 défciiihrc 1790, — [du (IlosJ.
Je vous fais passer une pacotille pour M. Deu à qui je vous prie de i'expôdier.
Vous savez que notre ami est à J^yoïi à renq)lir ses fondions, tandis que Lanthenas y apostolise; vous savez à quelle boucherie les bons citoyens ont échappé (^).
H y avait eu des machinations combinées jusque dans les moindres détails; car nous avons été huit jours sans rien recevoir de Lyon, pas même les papiers périodiques qui doivent nous en parvenir, et, si la c()ns[>iration avait réussi, on aurait pu venir chercher ici l'un des pivscrits avant que nous eussions soiqjçonné l'infernale intrigue.
Les dénonciations et les découvertes se multiplient chaque jour; Perpignan et Aix ouf eu du sang répandu.
''' Cotlertion Affi-ed Morrisoii, 1 fnlio. projet do priso d'iiniifis roy.iiislo pour s'em-
**' La coiispiralioii de (iuiiliii de Pou- j)arer de Lyon et en l'aire le rentre d'une in- (felon, découverte le jo déwinbre i7<)o, surreclion générale (Waiil, :j54-985).
Tandis que notre ami attendait ici le moment où la nouvelle municipalité entrerait en exercice, afin de ne commencer qu'avec elle, on conjectui'ait sur son absence et déjà quelques-uns le mettaient avec les complices.
Ma santé ne [m'a] pas encore permis de le suivre; j'avais d'ailleurs travaux à finir et affaires à ordonner, car probablement je quitte celle paisible retraite pour quelque temps, sauf les petits voyages que j'y pourrai faire lorsque l'exercice du cheval ne me sera pas interdit. Je vais, ces fêtes, embrasser ma pauvre Eudora et me rendre enfin à Lyon.
Peut-être y aurez-vous écrit; car il me semble que nous n'avons pas eu de vos nouvelles depuis longtemps, quoique vous nous en eussiez annoncé du voyageur.
[À BOSC, À PARIS*"
30 décembre 1790, — [du Clos].
Faites donc décréter le mode de responsabilité des ministres; faites donc brider voire pouvoir exécutif; faites donc organiser les gardes nationales. Cent mille Autrichiens s'assemblent sur vos frontiôres; les Belges sont vaincus; notre argent s'en va, sans qu'on regarde comment; on paye les princes et les fugitifs qui font, avec nos deniers , fabriquer des armes pour nous subjuguer . . . Tudieu! tout Parisiens que vous êtes, vous n'y voyez pas plus loin que votre nez, ou vous manquez de vigueur pour faire marcher votre Assemblée! Ce ne sont pas nos représentants qui ont fait la Révolution : à part une quinzaine, le reste est au-dessous d'elle; c'est \ opinion publique, c'est \e peuple qui va toujours bien quand cette opinion le dirige avec justesse; c'est à Paris qu'est le si<''ge
'"' Bosc, IV, iSy: Dauban.II, 583. — Il raison! il n'y a que cela pour ordonner les
semble que cette lettre soit un fragment dé- affaires et pour rendre les peuples heureux. 1
l;iclië de la pre'cédenle. (Fragment de décembre 1790, cité par
Vers le même monienl, Madame RolantI Sainte-Beuve dans son Introduction aux
écrivait à Brissot : nDes comptes et de la Lettres à Bancal, p. xxu.)
ANÎSEE 1790. 207
de cette opinion : achevez donc votre ouvrage ou attendez-vous de l'arroser de votre sang.
Adieu, citoyenne et amie, à la vie et à ia mort.
À W. H. BANCAL, À LONDRES ^'l
3o décenilire 1790, — de Lvoii.
En arrivant ici avant-hier, j'ai trouvé votre lettre du 1 h qui venait d'y parvenir, et j'ai regardé comme une bonne fortune la réunion de vos nouvelles au plaisir de rejoindre nos amis qui m'avaient quittée depuis quinze jours. Affaires et santé s'étaient opposées à ce que je les suivisse, et j'avais subi mon sort sans murmure, parce ([u'ils n'avaient plus à courir de dangers, quoiqu'il y eût encore beau<'oup à faire pour ussurer la trancjuillité.
Il me paraît que, jusqu'à présent, nous avons aussi mal calculé les uns que les autres l'elfet de la dislance et la durée des intervalles de notre communication. \ ous étiez solitaire et triste, tandis que nous étions retirés et inquiets; vous nous paraissiez bien silencieux et, quant à moi, j'avoue franchement que j'en ai attribué la cause aux distractions du voyage; mais, par cela même, je me serais bien gardée de vous en faire un reproche. Mon amitié ne sut jamais descendre à la plainte; elle ne craint pas de confesser ma propre injustice; je ne connais ([ue cette manière d'en réparer le tort. Je vois que le voyage de nos lettres emporte environ douze jours; ajoutez à cela le retard involontaire <|ue les circonstances peuvent apporter à la réponse ; un mois est pres(|ue écoulé avant que l'on puisse loucher l'intérêt de sa mise. Jugez maintenant combien, dans un mois, à la campagne, on doit penser de choses, malgré toutes celles que l'on fait, et voyez si vos inquiétudes peuvent être comparées à nos conjectures sur le compte d'un voyageur jeté dans un monde où la nouveauté, l'importance ou l'intérêt et toujours la variété des objets sollicitent son attention, occupent son esprit et appellent son co-ur.
Enfin vous atteignez votre but : vous observez un peuple intéressant, vous
''' Lettres à Bitiical,\>. i3f>-, — lus. ()534, El Bosc a ajoute en marge : itJe vous eml'ol. 69-70 fci'ij. L'adresse porte: tCliez .M"Mar- brasse; je vous écrirai ia seinaine prochaine, ffrave, n" 4o, BurySlreet. Saint-James.» dans une lettre de (îaiTan. «
augmentez vos connaissances, et vous n'oubliez pas vos amis; je vous passe de devenir savant à cette condition. Vous nous mandez des choses infiniment intéressantes sur le gouvernement anglais; j'imagine que Brissot en fera quelque usage '*', sans quoi je chercherais à ie faire publier dans quelques feuilles. 11 nous est utile d'exciter les bons esprits à faire des compnraisons de la constitution d'Angleterre avec celle que nous devons avoir, à reconnaître les inconvénients que nous devons éviter, et les avantages dont nous pouvons nous prévaloir. Les partisans de l'ancien régime décriaient, sous son règne, le gouvernement anglais; ils le préconisent aujourd'hui, et ce tardif éloge en est la plus franche satire pour les amis de la liberté. Nous aspirons avec raison à être mieux que nos voisins, que nous eussions été, ci-devant, trop heureux d'imiter. Je conçois de quel œil un citoyen français peut les considérer maintenant : nous sommes à ce moment de ferveur, d'enthousiasme et d'exaltation qui produit les grands mouvements, fait éclore les plus belles vérités, inspire les plus nobles sentiments et excite ces actions généreuses faites pour servir d'exemple à ia postérité. Les Anglais, di^à loin de cette crise heureuse, sont tombés dans l'apathie d'une sécurité trompeuse, et les intérêts du commerce, les préjugés du luxe ont hâté les progrès de cette incurie oii tombe un peuple tranquille qu'endorment à plaisir les intrigues du ministère et la perfidie des ambitieux.
Assurément, tant que les Anglais ne réclameront pas contre les vices de leur représentation et la tyrannie de l'acte du Test, ils s'affaisseront toujours davantage sous les chaînes que multiplient la prérogative royale et les prétentions des grands.
Vous devriez bien nous envoyer un extrait abrégé, mais une vraie (piintessence, des réfutations de l'ouvrage de Burke, ainsi que la notice des divers auteurs qui l'ont combattu ''^'. Ce serait très précieux dans ce moment oii nous sommes inondés de critiques de notre llévolution. (Jalonne ''', avec ses raisonne-
''' IJaiical venait de devaia-er ce conseil. auylaise, qui lui avait été pliitôl favorable
— Voir Patriote français du 96 décembre jusque-là. — I>'arlicle de ]Sarical,du aC dé-
lytjo : iT Extrait de ia lettre d'un voyafjeur cemlire, e'tait précisément une protestation
français en An{fleterrci>. contre le livre de Burke.
^'^' Burke venait de laneei' ses Itéjle.riom ''^^ Calonne avait publii'' : De l'état de la
sur la lUvolulioH de France, un des livres France, présent et avenir, in-8", Londres,
qui (irenl le plus de mal à notre Révolution, octobre 1790, i volume in-8°. — Ohserca-
surloul en tournant contre elle l'opinion U'o«« sur feyi/ittHccs, Londres, in-4°, i/go.
menls spécieux, sa mauvaise foi, son faux clinquant; Burke, avec ses sophismes et sa politique des cours; Mounier, dans une nouvelle diatribe''' dont nous n'avons encore que l'énoncé, parce qu'elle ne fait que de paraître dans la capitale; Tollendal (^', par un petit pamphlet où il a répandu de la chaleur et de l'énergie, tous ces gens et leurs écrits font un grand tort à la bonne cause. Ils flattent les passions des mécontents, ils séduisent les hommes légers, ils ébranlent les esprits faibles. Otez tous ces êtres de la société, comptez la classe ignorante qu'ils influencent à leur manière, et voyez le peu qui reste de bons esprits, de personnes éclairées pour résister au torrent et prêcher la vérité! Il est évident qu'on avait ménagé l'apparition de ces ouvrages pour le moment où devaient éclater de toutes parts les conjurations tendant au renversement de la Révolution. Les conspirateurs sont déjoués, il est vrai; mais le poison de leui-s maximes circule dans l'Etat, et les fautes de nos législateurs en facilitent les progrès. Je ne parle pas de l'arbitraire des impositions , qui révolte généralement, et d'une foule de détails répréhensibles; mais la partie de la finance, ce principe moteur de la grande machine, est toujours traitée ou négligée avec une ignorance et une lâcheté intolérables; l'aveuglement ou la partialité se décèlent à chaque pas; d'un côté, l'on entasse les impôts avec une insouciance qui ne paraissait propre qu'au despotisme; de l'autre, on prodigue les millions comme s'ils ne coûtaient rien au peuple qui les fournit. On vient encore d'en assigner aux princes, comme si nous étions obligés de les entretenir dans le faste asiatique. Ajoutez que l'Assemblée conserve sa sotte manie de travailler en marqueterie, qu'elle saute perpétuellement d'un objet à l'autre, cl qu'elle laisse en arrière, sans qu'on sache pourquoi, des choses de la première importance, telles, par exemple, que l'organisation de la garde nationale, etc., tandis qu'elle s'amuse à changer le nom de la maréchaussée en conservant ce corps dont on aurait pu se passer. Tout va bien, dit-on, c'est-àdire que le peuple animé sent le besoin de conserver la nouvelle Constitution; mais le fait est que cette Constitution n'est point achevée, que l'Assemblée se gâte et mollit de jour en jour, et que nous serons perdus si l'opinion
''' Moiinier. aloi-s PU Suisse, avait publié : poursuites demandées par Le Châlelet de
Appel nu trilmiuil de l'opinion publique du Paiis contre Mirabeau et le dtic d'Orléans,
rapport dt M. Chabroud et du Décret rendu au sujet des journées d'octobre 178g. pnr l'Aisemblée nntiouale le n octobre 1 y ffo, ''' Quinlus Capitolinus aux Rotnains ,
Geiiè\e, 1790. — C'était une pruleslation extrait du 3' livre de Tite-Live [Genève, uo-
conlre le décret qui refusait d'autoriser les vembre], 1790, in-8°.
LETTBES Dl MADtlIE ROLA.tO. — II. lU
INnUMilllL ^ATIU%iLB.
publique ne la force pas de se hâter et de céder la place à une nouvelle législature.
Vous avez appris nos troubles; la fermentation est plutôt suspendue qu'éteinte, mais nous avons autant à espérer de l'impéritie et de la division de nos ennemis que de notre courage et de notre intelligence : les princes ne sont que des étourdis et. les mécontents des furieux, sans quoi l'étendard de la guerre civile serait levé par tout le royaume. Je dois à votre province de dire que, si elle a été l'un des foyers de conspiration, elle a aussi fait preuve de dévouement pour notre salut; un député de votre Société de Clermont ''* est venu porter à la nôtre le témoignage du zèle fraternel avec lequel huit cents gardes nationales étaient prêtes à partir pour voler sous nos murs; ainsi l'alliance particulière du Puy-de-Dôme avec nous a été bien confirmée de la manière la plus louchante.
Nos prisonniers conspirateurs '"^^ sont encore à Pierre-Scize, malgré le décret de leur translation que le pouvoir exécutif ne se presse pas d'exécuter; cette lenteur a quelque chose de suspect, et notre ami doit opiner à cette heure pour qu'il en soit écrit à l'Assemblée nationale ^^\ Les affaires particulières de cette ville surchargent ses officiers ; notre ami est à la tête du comité des finances et aux trousses d'un impertinent trésorier '*' qui demande six mois pour rendre ses comptes. Il n'a pas un moment à lui, je ne le vois qu'aux heures des repas, et j'aperçois, non sans quelque regret, que tout le bien qu'il pourrait faire est quelquefois entravé par une foule de détails qui absorbent
'"' Patriote français du a5' décembre 1790 : ffLyon, 20 décembre. Hier furent admis dans 1 assemblée [des Amis de la Conslitulion , de Lyon] deux membres, l'un de la Société des Amis de la Constitution de Ciermont-Ferrand , l'autre de celle d'Issoire. ... Ils venaient nous offrir Icm* vie , leurs ibrtunes et leur sang, pour nous préserver du malheiu" d'une contre-révolution , etc. . . 1
<*' GuilJin de Pougelon et ses complices, d'Escars et Terrasse, d'abord incarcérés à Pierre-Scize, furent transférés à Pai-is, à l'Abbaye, par un décret de l'Assemblée du 18 décembre, mais ne partirent que dans
les premiers jours de janvier 1791 (Tuetey, I, i5i3 et suiv.). -»- L'amnistie du i5 septembre 1791, qui accompagna la promulgation de la Constitution, leur rendit la liberté.
''' Le transfert des prisonniers avait été retanié par prudence. On craignait qu'ils ne fussent enlevés en route (Wahl, 984).
'*' Alexis-Antoine Regny, « trésorier et receveur général des deuiere communs , dons et octrois de la ville et communauté de Lyon, écuyern. [Alm. de Lyon, de 1789.) — La nouvelle organisation municipale supprimait son emploi. Mais il fallait qu'il rendit ses comptes.
le temps et les facultés. Le brave Vitet est maire ''*; on a cru devoir porter à la place de proc ureur de la commune le substitut '^', qui en faisait les fonctions depuis quelque temps et pour qui c'eût été une sorte d'injure que de ne pas l'y élever; mais ces petites considérations tiennent à l'ancien esprit ou à la faiblesse, et elle", ne font faire que des sottises. On a un homme honnête et patriote, je crois, mais causeur, peu actif et sans caractère. Du reste, la machine est bien organisée: il y a parfaite unité d'intention, sinon égales lumières dans tous.
Lanthenas commence d'être jalousé à la Société des Amis de la Constitution; 'il est trop fort pour ceux qui la composent, marchands pour la plupart, peu éclairés ou embarrassés du vieil homme. Aussi trouve-t-il beaucoup plus de facilité à faire germer les bonnes idées dans les Sociétés des sections; là. tout est peuple, et le sentiment de l'égalité y développe une singulière aptitude à saisir les vrais principes; mais il v a terriblement à faire pour les y faire tous connaître et apprendre à les appliquer. Les journées se passent à rédiger ou imaginer des motions, adresses, pétitions, pamphlets, lettres, instructions; commenter les nouvelles, recueillir les avis, veiller, agir ou penser. Si cette activité , dirigée pour le bien public et consacrée à la patrie , élève et remplit l'âme, il faut avouer pourtant qu'elle n'a pas toutes les douceurs de cette vie rurale et paisible où l'on recueille à cha<|ue instant le fruit de ses travaux et les bénédictions du bien qu'on fait ou qu'on a tenté; mais c'est par l'une sans doute qu'il faut mériter de jouir de l'autre ; faisons donc partout le bien propre à chaque lieu , afin de n'encourir jamais la peine d'être réduit à l'inutilité.
Nous avons fait ici connaissance avec M. Servan ''', que vous aurez vu à Paris : c'est un digne homme et un bon citoyen qui a d'excellentes idées; il va partir pour Marseille où il commande je ne sais (juel fort.
Nous avons aussi été, en SA, chez ces MM. Shalmers de Creveti Street; ils sont, je crois, bien bons quant à l'objet pour lequel vous leur avez été adressé; mais il m'a semblé, dans le temps, que ce n'étaient que de vrais marchands. Vous aurez reçu la lettre de Lanthenas pour M. Baumgartner. Adieu.
Nous apprenons (|ue les courriers des fugitifs sont plus fré([uents et plus
'■' Vitet avait été installé ie a3 décembre. i a juin , (xiis du lo août au 3 octobre i7<)a. '"' Bret. — On verra plus loin, surtout dans les
''' JosephServaudeGerbey(i74i-i8o8), lettres de 179a, l'étroite amitié qui se fornia qui fut ministre de la guerre du 9 mai au enti-e les Roland et lui.
alertes que jamais dans la Bresse et la Bourgogne; on répand qu'il v a eu des mouvements à Besançon. Notre ami, faisant aujourd'hui l'inventaire des papiers d'un de nos conspirateurs, a trouvé une liste qu'on avait déjà annoncée, et qui semble être celle de leurs affidés dans les différentes classes. On v voit qu'il y a bien des loups sous la peau de brebis, et que tel qui joue le patriotisme travaillait à la contre-révolution. Tous ces gens-là font sotte ligure malgré leur masque; j'espère qu'ils n'auront jamais beau jeu; ainsi soyez tranquille. Vous en serez quitte pour que nous vous disions un jour, comme Henri IV à Grillon : «Pends-toi, brave citoyen : nous avons remporté la victoire et tu n'y étais pas 51 ; mais il vous restera toujours bien à faire pour le salut de la patrie.
Vous '■' aurez reçu, mon cher ami, la lettre que je vous ai écrite il y a dix jours environ, où je vous donnais qiiekpies détails sur la découverte de la contre-révolution. Les Allemands sont partis d'ici. Les soldats étaient furieux contre leurs oITiciers. lis juraient, dit-on, de s'en venger. La Chapelle ''' a aussi son congé avec injonction de se retirer où il voudrait, ce qui équivaut, il semble, à une disgrâce. H est arrivé un autre commandant qui le remplace, officier de fortune, mais royaliste en diable, ce qui fait qu'on l'observera. — Let you say to us something about your progresses in Ihe englisli longue; farewell.
'"' Ce qui suit est de Lanthenas. soupçonnait de complicité avec les conspi-
''' C'était le général qui commandait râleurs, et l'Assemblée, dans son décret du
les troupes envoyées h Lyon après l'émeute 18 décembr^ï snr la translation à Paris des
de juillet 1790 (voir lettre 379). — On le prisonniers, avait réclamé son ëloignement.
ANNEK 1791
Les faits qu'il importe de connaître pour se rendre compte de ia correspondance de 1791 se réduisent à un petit nombre : Madame Roland avait rejoint son mari à Lyon le 98 décembre 1 790. Roland, nommé officier municipal en novembre, devenu, avec le maire Vitet, avec Champagncux, Vingtrinier, Chalier, etc., un des chefs d'une municipalité nettement démocratique, mais nullement révolutionnaire'", fut bientôt cbargé par ses collègues ( 1" février 1791) d'aller à Paris, avec Bret, procureur de la commune, demander à l'Assemblée de déclarer nationale la dette de Lyon, montant ù plus de Sg millions et contractée sous l'ancien régime, en grande partie pour le compte du Roi et par son ordre. Rlot avait déjà eu une mission de ce genre, mais il venait de rentrer sans rapporter de résultat. On pensa que Roland et Bret seraient plus heureux, il semble d'ailleurs que plusieurs des amis politiques de Roland aient saisi cette occasion de l'éloigner d'un terrain où son ardeur et son inflexibilité pouvaient le rendre embarrassant, surtout en prévision des élections législatives auxquelles plus d'un songeait déjà.
Roland et sa femme arrivèrent à Paris le 20 février 1791 et se logèrent dans un hôtel meublé, l'Hôtel Britannique, rue Guénégaud. Nous avons exposé dans la Révolution française (avril 1899) les raisons qui nous font présumer que VHikel Brit/inniqw était dans la maison qui porte aujourd'hui 1<î n" iq. On s'installa au premier étage, dans un bel appartement. C'est là que ne tardèrent pas à se réunir, deux fois par semaine, Brissot et ses amis d'alors, Petion, Buzot, Robespierre, etc., sans parler des amis particuliers des Roland, Bosc et Lanlhenas. C'est là aussi que Madame Roland se lia avec une amie de Bosc, Sophie Grandchamp, dont nous avons publié les Souvenirs dans la Révolution française de juillet et août 1 899.
'■' Voir Discours promiieé à In Société Lyon, le 9 janvier 1791, par J.-M. Roland. centrale formée des commissions des Sociétés irll y traçait aux chihs les limites lé{jalps rkpopulaires des Amis de la Constitution, de leur action." (Walil, 3(>8.)
En août, la mission de Roland avait heureusement abouti. En effet, par suite d'une mesure générale (décret du 5-io août 1791, relatif aux dettes contractées par les Villes et Communes), à laquelle ses démarches incessantes semblent avoir contribué, l'État avait pris à son compte environ 33 millions et demi de la dette lyonnaise, ne laissant guère que 6 millions à la charge de laville(Vlfahl,p. liÔlt).
Il fallait songer au retour. Madame Roland partit le 3 septembre pour arriver à Villefranche le 8 , et se rendre presque aussitôt à la campagne ; Roland , le 1 9 , pour rejoindre sa femme au Clos le 28, — non sans avoir encore obtenu pour Lyon divers avantages complémentaires (hôpitaux, ponts, etc. Voir lettres 426 et Ai49, notes).
Madame Roland avait ramené avec elle Sophie Grandchamp. Elles allèrent ensemble à Lyon, du 3o septembre au 16 octobre, s'arrêtèrent ensuite à Villefranche , puis retournèrent passer quelques jours au Clos avant le départ de M'"° Grandchamp pour Paris.
Cependant la suppression des inspecteurs du commerce (décret du 27 septembre) enlevait à Roland sa situation et son traitement, sans qu'il fût sûr d'obtenir une retraite. D'autre part, son absence de Lyon au moment des élections pour la Législative avait ôté toutes chances sérieuses à sa candidature , que ses amis eux-mêmes semblent n'avoir soutenue qu'assez mollement. Aussi, bien qu'il eût été réélu en septembre administrateur du district (Wahl, p. AaG), mandat dont il ne se soucia pas et auquel il préféra, en décembre, une réélection d'ollicier municipal (Wahl, p. /i5o), résolut-il de quitter Lyon pour Paris. Il comptait y faire valoir ses droits à une pension de retraite et, en même temps, y poursuivre des travaux de librairie qui devaient lui assurer des ressources i^Mim., t. I, p. ^07). Sans doute aussi, il espérait tirer parti des relations resserrées ou contractées dans son séjour de Paris de février à septembre (Rrissot, Potion, etc.).
Les Roland rentrèrent à Paris le i5 décembre 1791 et retournèrent à \ Hôtel Britannique, mais en se logeant cette fois plus modestement au troisième étage.
Ces indications sommaires nous paraissent devoir suffire pour les précisions dont le lecteur aurait besoin. Quant au rôle de Madame Roland dans cette année 1791, où elle apparaît entre Rrissot, Pction, Buzot, Robespierre, Lanthenas, Rose, Rancal, etc., comme l'âme du premier groupe républicain, on le connaîtra mieux par la lecture de ses lettres que par nos commentaires.
AVERTISSEMEI^T. 215
Nous avons élé d'ailleurs très sobre de notes sur les événements de l'histoire générale dont elle entretient ses amis. Ces événements sont connus, racontés par les historiens de la Révolution. A vouloir y joindre trop d'explications, de renvois, etc., nous aurions été amené à refaire l'histoire de la Constituante et de Paris en 1791 : c'eût été sortir véritablement de notre cadre. Nous nous sommes borné aux références strictement nécessaires, et notre seule crainte est d'avoir même dépassé la mesure.
À BRISSOT, À PARIS ('l
7 janvier 1791, — [de Lyon].
Adieu, tout court; la femme de Gaton ne s'amuse point à faire des
compliments à Brutus.
À M. H. BANCAL, À LONDRES ^'l
10 janvier 1791, — do Lyon.
Vous''' aurez reçu, mon cLor ami, la dernière que je vous écrivis pour vous informer lie ce qui se passait dans celte ville, et ensuite celle cjue Madame Roland vous a dcrite en réponse à la dernière que nous avons reçue de vous. La mienne en renfermait une autre pour M. Baumgartner, que vous aurez vu en lui re:nettant ma première pour lui , que je vous ai bien envoyée peu de temps apiès la lettre où je vous l'annonçais et dans laquelle il fut oublié de la joindre. Bosc, toujours courant, ne nous dit point s'il reçoit nos lettres et s'il vous les fait passer : je prends le parti de vous adresser la présente en droiture. Vous pourrez prendre la même voie, si vous la trouvez plus courte.
Depuis notre dernière, les conspirateurs arrêtés ici sont partis, sous bonne escorte, pour Paris. Les scellés levés n'ont fait découvrir aucune pièce bien convaincante. Il s'est trouvé cbez chacun des listes de leurs aflîdés, dans lesquelles on trouve des gens qui jouent le pali-iotisme. Ces listes ne sont cependant pas signées, et il n'est pas probable, à moins de quelque découverte nouvelle, qu'elle pussent devenir juridiques.
Les clubs populaires et la Société de Saint-Clair'*' sont en mésintelligence. 11 y a à blâmer (juelque chose dans les premiers et dans celle-ci. Je travaille, autant qu'il est en moi, à les
'■' Fin de lettre, citée par Sainte-Beuve, Introduction aux Lettres à Bancal des Issarts,
p. XXXII.
'*' Lettres à Bancal, p. i45; — ms.gSSA, fol. 81-89. — L'adresse , qui porte le timbre (le la poste de Lyon, est ainsi conçue : ttA M. Henry Bancal, French citizen, at Mi's. Margrave's, Bm-y Street, Saint-James, Londres.») Et Bancal a mis en note :
rtReçue dimanche a3 dud.»
''' Toute la première partie de cette lettre est de Lanthenas. Bien que nous ne donnions pas les lettres inédites de Lanthenas qui sont aux Papiers Roland, nous nous croyons obligé de reproduire celles qu'a imprimées, à travers la Correspondance de Miidame Roland, l'éditeur de i835.
'*' La Société des Amis de la Constitution de Lyon, fondée en 1789, qui siégeait au quai Saint-Clair et qui allait bientôt se trans-
rantipner à l'union et aux bons principes. Des aristocrates déguises , des ambitieux qui veulent conduire et des hommes timides à préjugés, voilà les gens contre lesquels il faut lutter. Je suis reçu membre du club d'une section. Je vais au Centre et à Saint-Clair. Je répands partout les bons principes d'une manière indépendante. J'ai eu occasion de reconnaître que cela ne plait pas toujours à ceux qui d'abord m'ont le plus accueilli. Je suivrai cependant la même marche.
Malgré les oppositions que j'ai trouvées d'abord, j'ai enfin fait passer mon adresse à l'Assemblée nationale sur l'égalité des partages. Elle a été lue par les 28 sections et signée par leurs conmiissaires par duplicata, et j'ai adressé le tout à Pelion pour qu'il en remette une à l'Assemblée nationale et l'autre aux Jacobins , en prenant les mesures nécessaires pour y arrêter dessus l'attention'''. J'ai écrit aussi aux Jacobins pour leur proposer un arrété qui est d'inviter toutes leurs Sociétés affiliées à provoquer, dans les lieux où elles sont établies , des Sociétés qui réunissent eu petites masses tous les citoyens pour s'instniire et émettre leurs vœux sur les divers objets qui pourraient les solliciter; de faire former à ces Sociétés, au moyen de commissaires, un centime que les premières dirigeraient; d'attribuer à ce centre la correspondance et là communication à toutes les Sociétés de tout ce qu'on voudrait leur faire parvenir; de s'appliquer à y répandre l'instraction et la fraternité, et de réunir enfin, tous les quinze jours ou plus souvent, tous les membres de toutes ces Sociétés dans de vastes édifices pour discuter ensemble des jioinls importants et ])rendre le résultat des avis ainsi formés. Je crois qu'il est extrt^mement important (jue les amis de la liberté s'occupent d'appeler les hommes les moins instruits et les pins occupés dans des Sociétés. Les aristocrates, dans quelques endroits, ont voulu prendre les devants; et ici, il est aùsé de voir qu'il y en a l>eaucoup de mêlés qui espéraient de conduire ces clubs populaù'es. On les reconnaît aux partis violents , exagérés, qu'ils propo.seiit sur tout , et aux flagorneries qu'ils disent aux assemblées, lors même qu'elles s'égarent. J'en ai relancé un l'autre jour au Centre, le frère de l'aristocrate que je trouvais dans ce café où nous fûmes déjeuner une fois avec M. Roland. Si vous écrivez à CIcrmont, vous feriez bien d'appuyer sur ces idées que vous développerez et étendrez aisément. Je presse la Sociéti' du Puy de faire de même : il faut que l'exemple du voisinage l'enli'aîne. Vous connaissez ce qu a fait la Société de Dijon pour établir ces Sociétés .secondaii-es ; rien n'est plus simple ni plus facile. On les, a nommées ici populaires; cette dénomination ne me plaît pas, parce que toutes les Sociétés, toutes les assemblées sont par essence yjopu/rtiVe.v de|)uis l'abolition de nos ordres et le renversement de nos vieux préjugés.
J'ai reçu une lettre de mon ami de Philadelphie, dans laquelle il me mande qu'il s'entendra avec M. Dupont'*' pour traiter de la maison de M. Lecoulteux h son prochain retour,
porter à la salle du Concert, place des Cor- l'Assemblée. — Voir Patriote françtiis du
deliers. Les clubs populaires, fondés dans 17 janvier 1791.
les trente et un quartiers de Lyon et ralta- ''' Nous ne saurions dire au juste quel
rhf's à un club central, représentaient une était cet ami de Laiithenas à Philadelphie,
nuance plus avancée et devinrent bientôt Quant à Dupont, c'est cerlainement le beau-
prépon<lérants. (VVahl, 3G5.) frère de Brissot, François Dupont, établi en
''' Pelion présenta en effet l'adresse à Amériquedepuislecommencementdei78ij.
qui devait être dans un mois. H l'estime 3/1,000 livres. 0 offre, si nous ne venons pas, de la conduire pour nous. Je pense que , dans ce cas , nous ne pourrions rien faire de mieux si cette affaire se conclut.
Vous ne m'avez pas répondu aux premières lettres que je vous ai écrites à Londres. Je pensais que vous m'auriez exprimé vos sentiments sur ce qu'elles renfermaient de relatif à ce dont nous nous étions ici occupés ensemble.
Nous avons vu M. Sei-van ici. H ira à Marseille le mois prochain; il y est placé commandant d'un des forts. Nous avons pensé avec lui qu'il faudrait déterminer l'Assemblée nationale à faire nommer partout de nouveaux électeurs pour le choix des députés à la l^slalure suivante. On assure que l'on ne lardera pas à s'occuper de sa formation , et , si l'on veut obtenir qu'on admette préalablement cette motion que tant de raisons appuient , il faut se presser.
Je voudrais encore provoquer ici une adresse à l'Assemblée nationale sur la nécessité de déclarer que les délits de la presse , à moins qu'ils ne soient compliqués d'une intention prouvée de nuire à la chose publique ou à un particulier, ne puissent être punis et réparés que par l'opinion ; qu'en conséquence , des sociétés ou , si l'on veut , des tribunaux seront autorisés pour instruire sur tous les écrits qui donneraient Ueu à plainte, et pour déclarer leurs avis, qui feraient regarder tel auteur comme infâme, calomniateur, etc. Parlez à Londres avec les vrais amis de la liberté sur ce sujet et recueillez les avis. Ménagez-vous , écrivez-nous; je vous embrasse du meilleur cœur.
F. Lanthenas.
Je'i' me charge de fermer la lettre que notre ami vient de vous écrire pour vous mander les nouvelles; il est cependant difficile que cela vous mette bien au courant de tout ce qui se passe ici; on menace encore de quelques trames pour le 1 6 du courant; les avis en ont été donnés de Chambéry et, par cela même qu'on est prévenu, il ne saurait en rien résulter de fâcheux. La municipalité est sur ses gardes, bien résolue d'arrêter les courriers et de faire ouvrir les lettres s'il y avait quelque apparence de nouvelle crise. Vous nous avez bien peu écrit, tout en vous inquiétant de nos délais. Je croyais que la solitude était la mesure la plus longue du temps et que, de toutes les énigmes, le silence n'était pas toujours la plus difficile à deviner, surtout au moment des révolutions. Quoiqu'on désire l'achèvement de la Constitution, cependant les rapports de M. Grillon'^' sur les travaux qui restent à faire supposent encore l'emploi de plus d'une année pour cette législature qui va toujours en se corrompant davantage. Est-ce donc une loi générale pour les corps et les individus de s'altérer dans leur essence pour leur propre durée? Ah! sans doute, il est des âmes, il
<•' Ici Madame Roland prend la plume. — "' Voir lettre du 5 mai 1791.
est des sentiments qui ne sont point soumis à cette loi désolante. Vous avez choisi un heureux emploi de votre temps dans les circonstances; vous observez des objets intéressants, vous augmentez vos connaissances, vous perfectionnez vos facultés et vous retrouverez toujours près de vos amis ces douces affections dans lesquelles un cœur sensible a besoin de se reposer.
[À. BOSC, \ PARIS
De LanlhenasC) :
aa janvier 1791, — de Lyon.
Nous avons reçu, cher ami, le mot qiip vous nous avez ^crit le 17. H n'est que trop fait pour ajouter à nos inquiétudes; les dernières lettres que nous vous avons fait passer les manifestent assez. Nous animons de notre mieux l'esprit public dans les Sociétés et, depuis hier, nous ne déses])érons pas de faire faire une adresse vigoureuse aux citoyens de cette ville pour montrer à l'Assemblée nationale que nous ne sommeillons pas non plus dans les provinces. Le défaut d'ensemble, d'esprit et de tactique dans les patriotes est la cause de tous les maux dont nous nous plaignons. Brissot ne se hâte pas de faire usage de ce que je lui
'*' Nous donnons ce préambule de Lantlienas, parce qu'il est indispensable, comme on va le voir, pour déterminer la date exacte de cette lettre.
Elle a été publia pour la première fois — sans le préambule — par Barrière (édit. de 1820, t. I, p. .34a), qui la tenait de Bosc. Mais Barrière et, après lui, Dauban (t. II, p. 577) l'ont datée du aa janvier l^go.
Elle a paru depuis, en fac-similé, dans le deuxième volume de Yhographie des hommes célèbres (Paris, i8a8-i83o, a volumes), toujours sous la date de 1790.
La Revue rétrospective (p. 3ii-3ia du tomeV de la a" s<^rie, i834) a publié lettre et préambule, mais en gardant la date du a a janvier 1790 et en attribuant le préambule à Boland.
L'autographe original (3 pages un quart in-i", dont a pour le préambule de Lanthenas) était alors dans la collection de M. de Châteaugiron. II a passé depuis dans diverses ventes :
1° Collection Benjamin Fillon, n° ii4o.
Le Catalogue date la lettre du aùjuin tjgo cl la dit adressée à Buzot;
a° Collection A. Sensier, n* 335, vente des 11-1 3 février 1878. Même erreur sur Buzot. Date, aa janvier 1790;
3° Collection E. Michelot, n° Sg^, vente des 7 et 8 mai 1880, Eug. Charavay, expert. Date, aa juin 1790.
(Tous ces trois catalogues donnent des extraits qui ne permettent pas de douter qu'il ne s'agisse de la même lettre.)
Or : 1° Le préambule est de Lanthenas — et non de Roland — , comme le consta-
ai envoyé sur les clubs'"'. Les Sociétés populaires auraient dû être provoquées dès le commencement, et surtout les lectures publiques dans des lieux très commodes et très spacieux. Les délibérations de nos assemblées ne donnent que des demi-lumières, créent des prétentions funestes dans les hommes médiocres et font contracter l'habitude de la contrariété et de l'entêtement. Formez une société de lecteurs pour le peuple, ayez un bâtiment convenable et fait exprès , et vous verrez le bien que vous ferez. Nous n'avons point de nouvelles de Bancal; en avez-vous? Nous en sommes en peine. Vous lui aurez fait passer ma dernière. Dans les circonstances , je crois réellement qu'il devrait rentrer.
Faites annoncer dans la Chronique^-' le journal ci-joiirf et faites passer à Parraud les lettres et les deux feuilles pour lui.
De Madame Roland :
Comment! et vous aussi, vous voudriez vous distraire pour vous consoler! Est-ce le rôle d'un patriote! Il faut enflammer votre courage et celui de tous les bons citoyens, il faut réclamer, tonner, effrayer.
Qu'est donc devenue la force de cette opinion publique qui a fait la Déclaration des droits et prévenu tant de choses? Rendez-lui toute son influence; portez toutes les sociétés des Amis de la Conslitution, et Paris tout entier, à demander à l'Assemblée qu'elle ne fasse que la Conslitution, qu'elle la fasse actuelle-
tent d'ailleurs les trois catalogues d'experts ci-dessus et comme le prouve la comparaison avec la lettre précédente ( lo janvier).
a° Préambule et lettre sont non pas du 2 a janvier ni du 22 juin 1790, mais du a a janvier lygi. Bancal, dont Lanlhenas réclame le retour, était parti pour l'Angleterre au commencement de novembre 1790 et en revint dans les premiers jours de juin 179). Aucune des deux dates que nous rejetons ne saurait donc convenir. Il sidlit d'ailleurs de lire ces deux morceaux à la place que nous leur assignons , entre les lettres qui précèdent et qui suivent, pour voir qu'ils ont été écrits en janvier 1791. Lantlienas a bien pu, par distraction, dans ce |)remier mois de l'année, mettre 1 790 au lieu de 1791. Nous nous expliquons moins que des experts aient lu juin fonrjanvi(r.
3" Le destinataire n'est pas Buzot, que
Madame Roland ne connut qu'en avril 1791; c'est Bosc, qui, comme d'ordinaire, faisait passer à Bancal les lettres de leurs amis communs. Nous avons dit d'ailleurs que c'est lui qui avait donné la lettre à Barrière. ( '■' Brissot ne tarda pas à s'exécuter. — ^-Voir Patriote français des 5, \lx et 28 février
'^' La Chronique de Paris, alors dirigée
par Milhn et Noèl. Le journal qu'il s'agissait d'y faire annoncer est le «Journal de la Société populaire des Amis de la Constitution , établie à Lyon, rédigé par des écrivains patriotiques sous la direction de M. Labrudo, paraissant deux fois par semaine», Lyon. 1791, in-8°, 1 6 pages. — Le premier numéro, du 16 janvier 1791, venait de paraître. Le journal ne dura que jusqu'au 10 avril suivant. {Histoire des journaux de Lyon, par Aimé Tingtrinier, Lyon, i85a.)
meut, qu'elle indi(|uc la nouvelle législature et qu'elle renonce à tout objet secondaire.
Adieu! Si vous vous désolez, je dirai que vous faites un rôle de femme que je ne voudrais pas prendre pour moi. Il faut veiller et prêcher jusqu'au dernier souille ou ne pas se mêler de révolution. Je vous embrasse dans l'espérance (jue l'expression de voire chagrin ne doit pas être prise pour celle de votre résolution.
À M. HENRY BANCAL, À LONDRES'"
a 4 janvier 1 791 , — ^ de Lyon.
Jamais, mon digne ami, nous n'avons si bien senti combien vous nous étiez cher qu'à la lecture de cette déchirante lettre encore empreinte de vos larmes et que nous avons baignée des nôtres'^'. J'ai honte de vous dire qu'en vous aimant autant, nous ne savons pas vous consoler; quant à moi, je n'ai pas cet art-là pour de pareilles douleurs. Vos pleurs sont trop justes; y joindre les miens est tout ce que je sais faire. Je n'ai pas besoin, pour les exciter, de relire cette lettre qui en ferait verser aux hommes les plus durs ; n'ai-jc pas mon esprit, mon cœur tout remplis de ce que vous m'avez dit si souvent de cette famille aimante, de cet homme respectable que je n'ose plus nommer!
Vous possédiez un bien inappréciable, vous en étiez digne; vous l'avez perdu, vous avez trop de raison de gémir ! Non , les pleurs ne déshonorent point l'humanité ; quelquefois tribut de la faiblesse, elles {^sic^ sont plus souvent l'apanage de cette môme sensibilité dont l'énergie développe les plus grandes vertus. Mais le sage qui s'afflige ne se désespère jamais; il a trop bien calculé la vie pour ne pas s'attendre à de grandes peines, et le prix qu'il met à ses devoirs lui fait
'"' Lettres à iiancal,^.\^\ ; — ms.953A, n'a pas laissé échappr là une faute d'im-
fol. 83-86. — M^nie adresse que la lettre pression, novembre pour décembre. On ne
(lu 10 janvier. Bancal a inscrit en nuir^e : s'expliquerait pas que Madame Roland, qui,
itReçu le niardi 8 fëvrier.D le3o décembre, accusait réception à Bancal
''' Le père de Bancal dlail mort le 9 1 no- d'une lettre du 1 4 , eût attendu le q4 jan-
veuibre 1790 (Mège, p. 5). Mais nous vier pour lui parler de son deuil pour la
nous demandons si le consciencieux érudit première fois.
une loi de se conserver tous les moyens de les remplir. Ne soyez pas injuste à force de tendresse; vous avez assez de vos chagrins, sans y joindre des remords imaginaires. Sans doute, l'expérience nous ramène à préférer l'exercice des vertus privées et la simplicité des jouissances naturelles à l'acquis des talents et la gloire des succès; mais est-on coupable pour tenter ceux-ci, quand la force de l'âge et l'intérêt d'une patrie les inspirent ou les commandent? Le ciel a voulu terminer la carrière déjà avancée de l'homme juste à qui vous deviez le jour, dans la circonstance de votre éloignement; pouvez-vous croire que votre présence eût suspendu le cours des choses ?
Il fût expiré dans vos bras, que votre ingénieuse douleur vous aurait encore imputé quelque oubli prétendu des moyens de le sauver. S'accuser toujours soi-même n'est pas l'un des moins funestes excès des passions ; on s'ôte ainsi ses propres forces et prépare une excuse au désespoir.
Je n'imagine pas de plus grand courage que celui qui, nous laissant voir les maux dans toute leur étendue, ne cherche ni à les pallier, ni à les accroître par des suppositions forcées; que celui qui nous fait nous supporter nousmêmes, sans étonnement de nos faiblesses comme sans orgueil de nos vertus, occupés de combattre les premières sans nous aigrir de leur existence, et de soutenir, de fortifier les secondes sans nous alarmer des difficultés.
Le parti le plus sage qu'on puisse tirer des événements n'est pas de se replier dans le passé pour combiner ce qui les eût peut-être adoucis : on ne fait ainsi que se consumer en regrets inutiles; mais c'est de les appliquer à l'avenir pour mieux juger ce à quoi il convient de s'arrêter. Or, dans presque toutes les opérations de ce genre, le sentiment nous guide mieux qu'une froide théorie. C'est ainsi qu'en ce moment vous vous attachez, avec grande raison, à l'idée de vous fixer en Auvergne et au sein de votre famille ; on est trop heureux d'en avoir une selon son cœur! Je me sais bon gré d'avoir toujours été frappée de cette considération pour vous, lors même que d'autres projets semblaient s'offrir sous un beau jour.
Nous ne deviendrons pour cela jamais étrangers les uns aux autres, j'aime à penser que nous pourrons même encore nous regarder comme voisins ; mais la nature vous a marqué votre place au milieu de ceux avec qui elle vous unit par des liens qui sont toujours les plus doux à l'homme, quand la dépravation de la société ne les a point altérés. Croyez que le bonheur n'est pas éteint pour vous; son gage assuré est dans le sentiment qui vous fait apprécier la vie par le charme d'y pratiquer le bien. Sans doute, il n'y a que celui-là d'inaltérable;
et vous qui le goûtez, oseriez-vous accuser la nature qui a su y joindre encore la douceur d'aimer et d'être chéri ?
Hàtez-vous de retourner en jouir au milieu des vôtres ; venez pleurer avec eux; la douleur solitaire dessèche et tue, celle qu'on partage est le trop naturel aliment des âmes sensibles. La patrie n'est pas hors de danger, l'Allemagne et les mécontents se réunissent pour préparer une attaque au printemps ; mais nos plus grands ennemis sont dans notre Assemblée même ; les éternels comités sont tous devenus les vils jouets de l'intrigue ou les scélérats agents de la corruption. Les travaux languissent ; nous sommes inondés de misérables décrets rendus par la paresse et l'impéritie sur les rapports de l'ignorance ou de l'intérêt. La force publique n'est point organisée, les points constitutionnels demeurent en arrière ; on craint le mouvement qui peut s'élever à une seconde législature, mais la corruption de l'Assemblée présente est cent fois plus effrayante. Tant que je vous ai cru heureux, je vous ai dit : demeurez. Vous faisiez un digne . . .
Je'"' reprends ici la plume, mon cher ami; Madame Roland a été détournée, et je me liàle de vous dire aussi combien je partage ce qu'elle vous a si bien exprimé. Je sens bien vivement vos douleurs. Si je n'eus pas le bonheur d'avoir un père qui ne me laissât que le souvenir de sa tendresse et de ses vertus , d'excellentes qualités qu'il eut au milieu des travers pris dans la société m'avaient extrêmement altacbé à lui, et j'ai plus d'une fois, dans l'éloignement, versé des larmes pour lui; mais j'ai eu surtout à en donner à une mère qui, avant de mourir, me donna des preuves de toute la tendresse dont sont cajwbles les meilleiues , et les douleurs que vous me peignez me rappellent trop les miennes pour que je ne les aie pas vivement ressenties. J'ai été également touché de ce que vous désireriez pour moi , vous m'associez à vos projets et vos espérances , et c'est sans doute une preuve bien sensible de votre amitié que je reçois avec une grande consolation. On n'est pas isolé avec des amis tels que ceux qui aiment comme nous ; cependant les liens de la société me permettent à moi un éloignement qui, je vois bien, vous est interdit; et si je m'y décide jamais , je compte bien que l'entretien de notre amitié ne sera pas rompu. Je suis fâché d'avoir ajouté à vos douleurs les ennuis que vous auront dû faire ressentir mes précédentes lettres pour la chose publique. Leur effet aura été de vous décider à hâter votre départ autant que possible. Je pense vraiment que , dans ce moment , ceux qui vous connaissent ne peuvent s'empêcher de désirer votre présence. Faute d'ensemble et de suite, la société, la ligue sainte que l'amitié a formée entre nous et quelques personnes encore qui n'ont pas été indifférentes à la Révolution , n'a pas la force qu'elle poiurait avoir. Nous nous consumons ici en efforts qui, restant rpelquefois sans aucun effet, décoiu-ageraienl , s'il était permis d'éprouver ce sentiment dans les circonstances où nous nous trouvons. Le journal de Brissot n'est plus
'*' Ce qui suit est de Lanthenas.
rempli que de la foule de décrets dont l'Assemblée nationale est devenue si féconde et la lectiu^ si insupportable. Il sera bien important, quand vous serez à Paris, de provoquer l'examen de cette question sur laquelle nous avons écrit à Brissot depuis longtemps : savoir s'il ne conviendrait point aux intérêts du peuple de faire renommer |)artout les électeurs pour le choix des députés h la seconde législature.
J'ai fait hier, à la Société des Amis de la Constitution, la motion de convoquer nne séance extraordinaire pour ce jour, afin de discuter les moyens de prévenir les malheui's qui nous menacent. Celui que je proposerai, et qui nous parait le meilleur, c'est de provoquer de tous les points de la France des adresses pour presser l'Assemblée nationale de terminer ce qui lui reste à faire.
Les Sociétés populaires vont ici toujours en s'étendant. C'est une institution à étendre dans toute la France. J'en ai écrit aux Jacobins et à Brissot; il ne paraît point qu'il en résulte encore aucun effet. Les Jacobins ont bien écrit pour conseiller la réunion de ces premières Sociétés avec celle de Saint-Clair, mais, faute de forcer celle-ci, la vanité empêchera que l'on fasse ce qu'il faudrait pour l'opérer. Ménagez votre santé , mon cha- ami ; revenez le plus tôt que vous pourrez, et écrivez-nous plus souvent. Je vous embrasse du meilleur cœur.
P.-S. M. Arthur Young n'est point inconnu à nos amis. Il y a un an qu'il leur fut présenté, à son passage ici '"'. Puisque vous êtes dans son voisinage, vous poun-ez jjeul-étre d'autant plus aisément satisfaire à une information , que M. Sei-van nous priait de vous inviter de
'" C'est le 28 décembre 1789 qu'Arthur Young, passant par Lyon, y avait \u Holand.
Son récit (Voyage en France pendanl les années l'jS'j - l'jgo , Irad. Decazaux, Paris, 1798, t. Il, p. 97-99) est d'un homme qui sait voir. Le matin, il déjeune chez Goudard, grand négociant en soie (le frère du député à la Constituante) : tr ... Je lis les plus grands efforts pour me procurer quelques informations sur les manufactures (le Lyon ; mais en vain , tout était selon ou suivant. . . 1 II va voir ensuite l'abbé Rozier, puis le ministre protestant Frossard, «qui me donna fort volontiers, et avec beaucoup de politesse , de bonnes instructions , et qui , pour les choses dont il n'était jias bien informé, me recommanda à M. Roland de La Plalière , inspecteur des fabriques de Lyon. Ce dernier avait des notes sur divers sujets
qui nous procurèrent une conversation fort intéressante ; et comme il est très communicatif, j'eus le plaisir de voir que je ne quitterais pas Lyon sans obtenir une grande pai'tie des connaissances dont j'avais besoin. Ce monsiem-, qui est déjà âgé, a une jeune femme fort jolie. . . M. l'rossard invita M. de La Platière à diner, ainsi que moi. Nous eûmes une grande conversation siu' l'agriculture, les maïuifactiires et le commerce. Nous ne différions que très peu en opinions , excepté siu" le traité de commerce entre la France et l'Angleterre, qu'il condamna, à ce que je m'imagine, injustement, et nous discutâmes ce point. . .
Nous discutâmes ces sujets et d'autres semblables avec cette attention et cette candeur qui les rendent intéressants pour des personnes qui aiment une conversation libérale sur des malièi'es importantes ...»
prendre: C'est de savoir quelle est la manière de cultiver, rouir, teiller, battre, peigner le chanvre, le filer, en faire de la toile, employée parles Anglais. Ont-ils des métiers pour le filer"? Ce serait le point princij)al ([u'on désirerait bien connaître.
Ce "' n'est pas un des moindres tourments dans les alFections vives que de ne pouvoir se livrer à ce qu'elles inspirent ... Je reviendrai à vous écrire dans un temps plus propice : c'est un besoin à satisfaire et un devoir à remplir. Mais je vous disais de revenir, je voulais vous développer ce que je pense à ce sujet. Vous vous instruisez pour la patrie , et j'avais quelque joie de penser que, tout en la servant, ou vous préparant à lui être plus utile, vous n'étiez pas à la portée des secousses qu'elle pourrait éprouver. Vous parlez de revenir au printemps, ce sera peut-être l'époque de quelque trouble; et, puisque la nature et le devoir vous appellent auprès de vos parents , je ne vois pas pounjuoi vous tarderiez de vous y rendre ; il ne faut pas attendre qu'il s'élève des obstacles à votre réunion. Adieu; il n'est pas encore question de mourir pour la liberté; il y a plus à faire : il faut vivre pour l'établir, la mériter, la défendre, par un combat opiniâtre contre toutes les passions qui la menacent ou (jui rivalisent indignement avec elle. Votre pays n'est pas dénué de vertus, ni vos amis ne sont pas sans courage; mais il faut se réunir pour doubler ses efforts et son influence.
Je ■'' souhaite , mon cher, que cette lettre mette un peu de baume dans votre sang , ([u'elle disti'aie un moment votre Cfeur.
Nous agissons fortement ici contre le club des prétendus Amis de la constitution monarihiqiii" '''. L "éufrgie est au plus haut degré parmi le peiijde et parmi toutes les sociétés |K)liliijues. Nous espérons (pie celte secousse, au lieu de jiroduire le mal que les aristocrates en espéraient, afTermirn d'autant plus ia Constitution.
Je vous embrasse. L. B.
' Madame Uoland reprend la plume. rante, le Quh moimrchiquc. Il enti-eprit
■' (jette lin est île Bosc, chargé de Irans- d'a\oir des uflilialions en pi-ovince ; & Paris,
mettre la lettre h Bancal. il distribuait des bons de pain et organi-
' Malouet, Clenimril-ToiHierre et leui-s sail des ateliei's de charité (voir lettre du
amis avaient fondé, en opposition aux Ja- aa mars 171)1). A la suite d'une émeute
robins. le Club des hnparliauT , <pii devint populaii-e (a8 maj-s i7<)i). la municipalité
bii'iilôl le Club (ks Amix (h la ('.omliluiiuii de Paris le fit fermer en avril. (Tourtieiix,
iimnnrchiqne ou. par une abrcsiation cou- •t?*^- •|8f)(').)
LKTTDKS IIE HtlIAMK nill.AMI.
■ Hmiuraii: ^*^lll^tLl.,
À BOSC, [À paris'".]
a4 janvier 1791, — [de Lyon].
Ci-joint diverses expéditions patriotiques. Veuillez vous charger vous-même de la lettre de Lantlienas pour les Jacobins et savoir ce qu'est devenue la première dont il parle à Brissot. Il se donne ici beaucoup de mal. et je vous promets que personne de nous ne s'y endort; il n'y a rien de si désolant que de ne jamais savoir ce que deviennent les choses qu'on a bien pris peine à recueillir et que l'on communique avec vigilance pour qu'elles aient leur effet. Quelquefois notre docteur se dépite et prend envie d'aller dans ses montagnes pour y demeurer couché tout le jour. Aussi vous autres Parisiens ne savez pas faire marcher votre Assemblée, et vous attendrez qu'on s'égorge sur les frontières pour faire montre de bravoure.
On dit que l'inspection'^' va se traiter sous peu; en vérité, malgré l'intérêt que je puis y avoir, je trouve pitoyable qu'on songe à pareille bagatelle quand on a une Constitution à finir et des milliers de mécontents à mettre à la raison.
Adieu, adieu.
À M. H. BANCAL, À LONDRES*''
â6 janvier 1791, — de Lyon.
Je viens remplir le devoir sacré d'entretenir mon ami malheureux , de mêler
mes pleurs aux siens et de nous abreuver ensemble des amertumes de la vie.
Devoir! . . . J'aime à saisir partout ton image; mais sais-je s'il en existe un
<'l GoHeclion Alfred Morrisoii. — Dans [>ression des inspecteurs des mauiifactui'es,
uu angle de la lettre, à gauche, il y à : toujours en suspens. ffM. Bosc. I) ''■' Lettres à Bancal, p. 1 (Jo ; — lus. 9534 ,
'*' La (juestion du maintien ou de la sup- fol. 87-88.
ici? Je ne sens qu'une douleur que j'ai besoin de partager, et, accablée de Iravail ou de soins, je saisis avec transport un instant de liberté pour me livrer au sentiment dont je suis pénétrée.
Ne craignez point que je veuille détourner ou suspendre le cours de votre ainictioii : j'ai trop appris à souffrir pour n'être pas digne de m'unir à ceux qui gémissent.
Quel est donc l'être sensible (jui a pu parcourir la moitié de sa carrière sans avoir à supporter des pertes déchirantes et des regrets cuisants ?
A peine commençons-nous à jouir de l'existence par un regard réfléchi sur nos alentours et nous-mêmes, que l'éloignement de nos compagnons de jeunesse nous prépare aux chagrins du cœur ; bientôt on voit s'échapper et disparaître les soutiens de notre enfance ou les parents dont nous faisions la gloire. Les sollicitudes d'un état, les travers du monde, la nécessité d'un engagement ou l'impossibilité d'en contracter qui satisfasse, font éprouver peu après de profondes douleurs ou de cruels mécomptes. Heureux, dans son infortune, celui (pii peut mêler aux souvenirs des personnes qu'il regrette l'image touchante de leurs vertus; heureux celui qui, dans l'énergie, la justice de sa propre tristesse, trouve un aHment dont il peut nourrir les plus saintes affections !
J'ai deux choses à vous demander : la première, c'est de soigner votre santé; on oublie trop ([ue c'est un devoir dont la négligence nous met hors d'état de remplir nos autres obligations. Je sais combien, dans certaines circonstances, on est porté à en tenir peu de compte; c'est ainsi que j'ai mille fois exposé la mienne par insouciance de la vie ; j'en ai toujours rougi après le temps d'épreuve qui m'avait ainsi disposée, car j'ai vu que j'aurais pu faire davantage pour les autres en me conservant plus de facultés. La seconde chose ([ue je réclame, c'est de me donner un peu plus souvent de vos nouvelles, pour me sauver d'une inquiétude à laquelle, sans doute, vous ne voulez pas me dévouer. Il en est une troisième que je livre à votre sagesse et que je lui ai déjà soumise, c'est votre prochain retour en France. Je redoute l'inlluence de la mélancolie dans un climat et une saison qui l'inspirent d'eux-mêmes et qui doivent aigrir celle où vous êtes jeté par une cause trop juste. Je n'imagine rien de comparable à l'abandon d'un être isolé, malade en terre étrangère. Je fus inconunodée à Londres, j'y étais avec des personnes à qui je suis chère, et si mon propre instinct ne m'avait pas fait rejeter opiniAtrément un remède que fournissait un apothicaire, je serais demeurée victime de la précipitation des uns et des autres; je ne serai point tranquille que je ne vous sache au milieu
de vos parents. Je sens bien que le désir de vous revoir ne me fait pas illusion sur les motifs que la nature et la patrie fournissent à votre retour ; car je sais que c'est à ces chers parents que vous vous devez, que c'est près d'eux qu'il faut vous rendre, que c'est avec eux que vous aurez à combiner vos démarches ou votre établissement. Je ne vois plus le moment où vous porterez vos pas de nos côtés ; je ferme mes yeux sur cet avenir; j'impose silence à toute considération qui ne tiendrait pas essentiellement à vos devoirs et à votre bonheur : tout ce que je sais, c'est qu'ils me sont autant et plus chers que les miens mêmes. Ce que je sais encore, c'est que j'aurai un jour à vous apprendre des choses qui vous étonneront peu , mais qui sûrement vous seront agréables. Je n'ai point passé tout le temps (jui s'est écoulé depuis votre absence sans jeter sur le papier diverses choses qui vous sont destinées ; vous les connaîtrez quand l'heure en sera venue ; car je n'ai rien pensé qu'il ne fût digne de moi d'exprimer et qu'il ne soit digne de vous d'entendre. Aussi avais-je pris mes arrangements pour qu'elles vous parvinssent, lors même que la destinée aurait disposé do moi, ce que j'ai cru prochain durant quelques instants. Nous aurons été ramenés à un même point de vue par des moyens différents ; le demi-jour qui règne dans les tombeaux est plus propre à la vérité que l'éclat éblouissant du soleil.
Ne vous fatiguez point de conjectures, vous avez assez du présent; achevez vos observations et revenez dans notre patrie, qui serait heureuse si elle avait beaucoup d'enfants comme vous. Il faut pardonner à l'excès des premières douleurs plusieurs expressions qui vous sont échappées. // n'est plus de repos pour vous, avez-vous osé dire. Eh quoi! le Ciel a-t-il jamais prononcé le malheur de ceux qu'il anima de son souffle le plus pur, ou n'a-t-il attaché la portion de félicité accordée à l'homme sur la terre qu'à une exemption extraordinaire des misères humaines ? 0 mon ami ! on dirait que vous parlez comme si elles vous avaient été inconnues jusqu'à présent ; et cependant, combien de larmes n'avezvous pas déjà versées? Ne blasphémez point, je vous en conjure; ne soyez point ingrat envers la nature ; si vous souffrez en ce moment, c'est parce que vous avez été doué de plus de biens qu'elle n'en accorde au commun des êtres; il vous en échappera plus d'un encore avant que vous subissiez la loi qui ne fait acception de personne; sachez apprécier ceux qui vous restent, et vous supporterez moins douloureusement les sacrifices dont il faut les payer. Avec un esprit éclairé qui connaît tous ses devoirs et ne saurait enfin se tromper sur la vertu, avec un cœur généreux qui sait goûter tout ce qu'elle a d'e\([uis, tu
pourrais être malheureux et te plaindre?. . . Non, tu ne serais plus toi-même ni mon ami. Va! ose envisager ta carrière; compte, si tu peux, tout le bien dont tu dois l'embellir : tu seras plus juste et rendras grâces aux dieux.
À BOSC, [À PARIS^"
26 jaii\icr 1791, — [de Lyon].
Je vous fais passer un petit mot que je n'ai pu adresser sous un couvert ordinaire et que je vous prie d'expédier à la personne qu'il i-ejjarde.
J'ai reçu avec grand plaisir la lettre du patriote Gibert, mais je ne puis lui écrire en ce moment.
Nous sommes trop préoccupés de divers travaux , notre ami n'a pas le temps de respirer; c'est le Camus des finances de Lyon'^^, et le jour est aussi difficile à faire ici dans les comptes qu'il l'est à Paris.
La lettre du pauvre Bancal nous a plongés dans la mélancolie; son âme ardente, sensible et généreuse méritait de n'être point livrée à de telles douleurs.
J'imagine que vous aviez communiqué sa lettre à son ami Gaton- Garrant''^, et que vous aurez ajouté quelque chose à l'expression trop rapide de nos sentiments.
Adieu, nous vous embrassons affectueusement.
''* Collection Alfred Morisson. — Dans à l'Assemblée de la plupart des rapports de
nn coin de la lettre, il y a: irM. Bosc.i flnances. Roland, ofllciernumicipal à Lyon,
'*' Camus, députf' du Tiers de Paris, présidait le bureau des finances (Wahl, a 90)
17^10-180^1, puis conventioiuiel , niendire et s'efforçait de débrouiller la dette léguée
des Cinq-Cents , etc. , bien connu comme à ia ville piir l'ancien régime, helléniste, légiste (constitution civile du ^^' Garran de Coulon. — Voir lettre du
clergé), archiviste, etc., était alors chargé 8 octobre i7<jo.
[À BANCAL, À LONDRES'')
27 janvier 1791, — [de Lyon].
Nous'^' avons oublié, mon cher ami, de vous prier, quand vous serez à Londres, d'aller cliez Mylady Egremont, Dover Street, Picadilly , vous informer où l'on doit adresser les leltres de M. Dezach, astronome du prince de Saxe-Gotha, pour qu'elles lui parviennent. Celte mylady est mariée en secondes noces avec le comte de Brhule '^' , envoyé de Saxe en Angleterre, ami de l'astronome. Nous l'avons vu chez lui, en 8i, quand nous fûmes à Londres. Il est répandu en Allemagne dans l'aristocratie , et nous avons pensé qu'en le provoquant à nous écrire, nous pourrions savoir peut-être ce qui s'y trame. Si vous pouvez nous avoir son adresse , quoiqu'il y ait longtemps que nous n'avons de ses nouvelles , nous renouerons correspondance avec lui.
On n'a pu ohtenir de la Société des Amis de la Constitution une adresse vigoureuse h l'Assemblée nationale. Elle n'a voté que des demandes, l'organisation de la garde nationale. On a osé y soutenir que l'Assemblée nationale savait ce qu'elle avait à faire et qu'on n'avait pas d'adresse à lui faire. Venez vite, et nous combattrons ensemble; salut.
Nous'*' allons aussi écrire en Suisse'^', dans la même intention. Les lenteurs, les délais de l'Assemblée nationale à organiser toutes les parties de la force publique sont impardonnables. Les mécontents ne se tiennent pas pour battus et ne cessent d'intriguer. Leurs petites manœuvres intérieures ne me paraissent pas fort inquiétantes, et je compterais pour rien les assemblées nocturnes qui recommencent ici et auxquelles se rend La Chapelle, précédent commandant des troupes de ligne, ne s'étant retiré de cette ville en apparence que pour s'arrêter à Trévoux, si la coalition presque universelle des évêques n'annonçait, d'une part, qu'ils espèrent le soutien des baïonnettes, et si les préparatifs d'Allemagne ne prouvaient, de l'autre, que les manifestes de tous les princes de ce côté seront suivis de tentatives. Ces conjurations du dehors et de l'intérieur ne prévaudraient pas sans doute contre une Assemblée sage, ferme et respectée; mais cette Assemblée perd tous les jours à vue d'œil, et devient un foyer de corruption où aboutissent toutes les ressources de la liste civile, 011 se forment une infinité de décrets détestables, et où s'oublie l'achèvement de la Constitution.
'"> Lettres à Bancal, p. i&b: — ms.().')34, '*' De Bruhl.
fol. 89. '*' De Madame Roland.
''' Ce début est de Lantheuas. ''' Probablement à Gosse.
Il ne serait pas impossible que, sous un mois ou six semaines, notre ami fût dans le cas de se rendre à Paris où je le suivrais'"; mais c'est encore très incertain et nécessairement soumis aux circonstances de la chose publique.
Adieu; nous avons des brouillards comparables à ceux d'Angleterre, mais la température physique et les altérations politiques n'inlluent sur les âmes dévouées au patriotisme et à l'amitié que pour assurer leurs dispositions et fortilier leurs sentiments.
[À BOSC, À PARIS <'l]
ag' janvier 1791, — [de Lyon].
Je pleure le sang versé '•'''; on ne saurait être trop avare de celui des humains ! Mais je suis bien aise qu'il y ait des dangers. Je ne vois que cela pour vous fouetter et vous faire aller. La fermentation règne dans toute la France; ses degrés sont combinés avec les mesures extérieures; la force publique n'est point organisée, et Paris n'a point encore assez influencé l'Assemblée pour l'obliger de faire tout ce qu'elle doit.
J'attends de vos sections des arrêtés vigoureux; s'ils trompent mon attente, je croirai qu'il me faut gémir sur les ruines de Carthage, et, tout en continuant de prêcher pour la liberté, je désespérerai de la voir alTermie dans mon pays malheureux. Laissez-moi de côté l'histoire naturelle et toutes les sciences autres que celle de devenir homme et de propager l'esprit public.
J'ai ouï dire à Lanthenas que des députés allaient étudier au Jardin des Plantes '*'. Bon Dieu ! et vous ne leur avez pas fait honte ! ... Et ces honnêtes citoyens, qui voient avec douleur la corruption les environner, ne s'élèvent pas avec énergie contre ses progrès?. . .n'en relèvent pas toutes les traces?. . .
''' C'est le 1" février (pie Roland fut (lé- eu lieu, le ai jauvier, à La Ghapelle-li'-s-
signé par le conseil gént'ral de la commune Saint-Denis , entre des chasseurs préjM)S('s
(le Lyon pour aller, avec Bret, procureur h la garde des barrières et la population, à
de la commune, demander à l'Assemlilée propos de contrebande. I^ socitHe; des Jaco-
nati(male de ])rendre au coni|)te de rKUit la bins s'en était émue (voir Aulard, II, aS-Sg). dette lyonnaise. On leur allouait à chacun '*' C'étaient les amis d'André Thouin,
la livTes |)ar jour (Wahl, p. S^y). Larevellière-Lepeaux, Leclerc, Creuzé-La-
''' Bosc, IV, 187; Dauban, II, 584. toucbe, etc. (Voir, sur ces réunions, Mém.
'*' Allusion à la rixe stniglante (pii avait de Lirevellière , I, 7/1.)
n'appellent pas l'opinion publique pour l'opposer à ce torrent?. . . Où donc est le courage, où donc est le devoir?
Osez les y rappeler. Si j'apercevais la plus petite intrigue dirigée contre le bien de la patrie, je me dépêcherais de la dénoncer à l'univers.
Le sage ferme les yeux sur les torts ou les faiblesses de l'homme privé ; mais le citoyen ne doit pas faire grâce, même à son père, quand il s'agit du salut public.
On voit bien que ces hommes tranquilles n'avaient pas admiré Brutus avant que la Révolution l'eût mis à la mode.
Ranimez-vous, et que nous puissions apprendre à la fois et vos efforts et vos succès.
À BOSC, [À PARIS ("
6 février 1791, — [de Lvnn].
Voici deux expéditions : l'une pour M. Popuius '^), l'autre pour Brissot; faites passer et secondez notre zèle.
Vous paraissez bien content de vous dans votre lettre du 3 1 , que nous avons reçue hier; vous semblez effectivement mériter que nous le soyons aussi.
J'aime beaucoup vos Sociétés fraternelles et je désire qu'il s'en établisse dans toutes vos sections. Leur activité, leur surveillance sont absolument nécessaires et pour l'achèvement de la Constitution et pour son maintien. Ce n'est pas le tout que de faire un gouvernement libre si l'on n'est toujours en action pour le conserver tel et le perfectionner.
<'* GoJiection Alfred Morrison. — Dans l'auteur des deux lettres des 18 juillet et
un ang^e de la lettre, à {fauche, il y a : 3o octobre 1790 que nous avons données
trM. Bosc. 1 en note.
'■' Marc-Etienne Popuius (1786-1794), tr L'expédition 1 pour Brissot est proba-
dépnté du Tiers de Bourg-en-Bresse, guil- blenient le rr Mémoire sur la suppression des
loliné à Lyon le li février 179^. On voit octrois des viilesTi qui parut dans le Patriote
ici que les Roland étaient en correspondance français, quelques jours après (ii-17 fé-
régulière avec lui. Comme il avait été nommé vrier), et qui développe une thèse chère h
par l'Assemblée commissaire à la fabrication Roland , le remplacement des octrois par inie
des assignats, on peut présumer qu'il est taxe sur les loyers.
Los Sociétés populaires seront la fédération pacifique des moyens, des intentions et des lumières pour atteindre à ce butt'l V
Adieu, jusqu'au plaisir de vous embrasser; je n'en sais pas encore le moment; il peut être hâté ou retardé selon le cours des affaires, mais il ne saurait être porté au delà de trois semaines.
Lanthenas ajoute au paquet une autre expédition pour les Jacobins; ainsi vous remettrez encore celte dernière.
[k BOSG, À PARIS ''l]
7 février [1791], — de Lyon.
On (lit que vous faites le rodomont, que vous écrivez de belles choses pour nous vanter les Parisiens avec vous, mais que les effets ne suivent pas. Il est vrai que les armements que vous faites décréter sont bien ridicules*^', tandis que nos gardes nationales demeurent partout sans organisation, sans evercice et sans armes'"'. Il fait beau compter vingt-cin(( millions d'hommes, parmi lesquels il n'y en a pas trois cent mille en état de défense 1 Kt cependant les frontières ennemies se hérissent, les grands despotes et les petits souverains, les fugitifs et les mécontents de l'intérieur se liguent pour nous préparer des scènes sanglantes. Lisez l'adresse imprimée que vous trouverez ci-jointe ''', et apprenez que nous n'avons pas le temps de nous vanter, mais qu'on peut voir nos œuvres.
'' Voir au Patriote français àvi -38 février un long îirliclf" de I.antlienas sur «les SoriéU's i)oi)iilaires ou fratorncllesi. Elles commençaient à se conslituer à Paris. — Cf. Tourneux, II, p. ti^Z-k'jli.
") Bosc,IV, i38;Dauban,lI, 585.
''' Ija Société (les Jacobins, dans sa séance (lu a8 janvier (Aulnrd, II, 4i), avait entendu un rapport sur i'orj^anisatiou de la (farde nationale, puis, le ."îi janvier, avait publié une adresse ou on lit : -A peine avions-nous fait le serment [-ik jan-
vier, à pro|)Os de tatTaire de La Ciia|)elle | de défendre de tout notre pouvoir les citoyens ([ue de patriotiques dénonciations exposeraient à se voir persécutés, (ju'un grand nombre des sections de cette ville s'est empressé d'adliérer à notre démarche et de prendre le même engagement. 1 (/61V/., 5o.)
'*' liC grand décret organique de la garde nationale ne fut rendu par la Constituante (pie le 99 septembre 1791, h la veille de sa sépamtion.
'- Probablement VAdresst des curés et
•nii LETTRES DE MADAME ROLAND.
Vous avez beau dire; tant que je verrai vos Comiti'-s tyranniques et ignares ou corrompus proposer de minces décrets, s'amuser à autre chose que ia Constitution, ou ne dresser que des épouvantaiis de moineaux, j'affirmerai que les Parisiens ne sont plus si braves (ju'ils ont paru l'être, ou qu'ils ont perdu leur habileté. Tirez-vous à arrêter de là, sinon je vous répéterai les mêmes choses en face. Adieu; je vous écrirai demain sur notre logement; aujourd'hui, en attendant, nous vous embrassons pour vos propos, et je vous quitte pour faire nos paquets; avant huit jours, nous serons près de vous.
[À BOSG, À PARLS''^]
10 février 1791, — de Lyon.
C'est à vous maintenant, notre bon ami, de voir à nous gîter à Paris; je vais vous donner de la peine, mais je pense que vous comptez pour quelque chose le plaisir de nous voir et celui d'être utile à vos amis. Nous ne voulons plus habiter le pays latin; nous avons pensé que nous serions mieux à portée des affaires dans la partie du faubourg Saint-Germain qui s'étend, par exemple, depuis la rue Mazarine jusqu'au voisinage du Pont-Royal; nous serons six à loger (^l II nous faut d'abord un appartement o\i nous ayons une pièce où notre ami puisse travailler avec son collègue, et qui nous serve à recevoir; il me faut ime chambre à coucher à deux lits; plus un cabinet, assez grand pour que la bonne puisse y coucher. Il serait bon qu'il y eut une petite pièce quelconque, pour servir d'entrée, où l'on pût mettre quelques provisions, comme du bois, etc.. . . , où les domestiques pussent se tenir
vicaires du royaume mue électeurs des 83 dé- de la municipaiité, pour faire remplacer
parteinents, qui venait d'être imprimée à l'archevêque M. de Marl)euf, qui refusait le
Lyon (1791, in-8°). — C'était une violente serment.
protestation contre la constitution civile du '"' Collection Alfred Morrison.
clergé, et en particulier contre les mesures '*' Roland et sa femme, son collègue
que le Directoire du département de Rliône- Bret , sa boinie et un garçon , plus Lanthe-
et-Loîre venait de prendre, sur la réquisition nas , qui devait venir habiter avec ses amis.
dans le jour, où l'on pût dresser nn lit de camp pour coucher le garçon; ce qui dispenserait d'un bouge ailleurs pour telle destination. Nous ne chercherons pas de luxe, comme vous pouvez croire; nous habiterons aussi bien le second étage que le premier; mais je tiens beaucoup à la propreté et j'aimerais que l'appartement fût en couleur et frotté. Il faut en outre deux chambres à coucher quelconques : une pour le collègue député, et une pour Lan thenas; il n'est pas nécessaire qu'elles fassent partie de l'appartement, mais bien qu'elles soient dans le même hôtel.
Nous partirons probablement au commencement de la semaine prochaine et nous n'aurons pas le temps de recevoir votre réponse; il faudra nous l'adresser poste restante à Fontainebleau, afin que nous sachions où descendre en arrivant à Paris. J'oubliais de dire que nous aurons besoin de remise pour deux voitures.
J'avais écrit à M""' de Landine pour savoir, d'après la première idée de mon bon ami, s'il y aurait de la facilité à s'arranger dans son voisinage'''; mais nous avons pensé que ce quartier (des Tuileries) serait trop rempli et trop cher; d'ailleurs, je n'ai plus le temps de recevoir des informations pour ne me décider qu'après; il faut agir. Je lui écris un mot; si vous vouliez le remettre vous-même, vous sauriez s'il y aurait quelque chose à faire de ce côté. Mais vous sentez nos bonnes raisons pour la partie indiquée du faubourg Saint-Germain. Logez-nous dans un endroit propre et accessible, où une citoyenne qui sait user de ses jambes puisse sortir sans se mettre dans la boue '^'.
Lorsque vous aurez reçu la présente, ne nous envoyez plus rien ici. Adieu, jusqu'au revoir.
Comme Lanthenas avait marqué, généralement, à Parraud de voir s'il y avait quelque chose qui nous convînt, vous pourriez peut-être
'"' Delandine, député du Tiers du Forez, ao février 1791 au mois de septembre sui-
demeurait rue Caïuiiarlin , .t. vaut, était le premier étage de la maison de
''' Voir , dans la Itécoliilion fraiiçnisc la rue Gu('né{jaud qui porte aujourd'hui le
d'avril 1899, notre article sur «le premier n° 12 , et que c'est bien Bosc qui leur pro-
salnn de Madame Roland D , où nous exjKjsons cura cet appartement, dont la disposition les raisons cpii permettent de croire que le correspond au programme donné dans cette logement occu|m; à Paris par les Roland, du lettre.
2â6 LETTRES DE MADAME ROLAND.
savoir s'il aurait fait quelque découverte. Mais il n'était pas chargé de rien arrêter, et je ne sais si l'ami Lanthenas lui avait bien indiqué ce dont nous aurions besoin.
À M. H. BANCAL, À LONDRES ^'l
11 février 1791, — de Lyon.
Assurément, le premier besoin pour une âme saine c'est de n'avoir embrassé aucune résolution qui n'ait été fondée sur la conscience de ses devoirs et le sentiment de ses obligations. La volonté de remplir les uns et les autres est même si naturelle aux cœurs droits, qu'elle ne peut être anéantie et qu'elle est seulement aveuglée par l'erreur ou les passions. Aussi la grande affaire des honnêtes gens n'est pas de s'exciter à ce qu'ils doivent, mais de bien juger ce qu'ils ont à préférer.
Nous recevons aujourd'hui votre lettre à Bosc du 3 j dernier; il nous mande qu'il vous a répondu, sans nous rien dire de ce qu'il vous a marqué. Je vois avec cette douce satisfaction qui nous fait jouir des vertus de nos amis bien plus que des nôtres, peut-être parce que nous ne voyons qu'elles en eux et que nous sentons nos propres faiblesses, je vois, dis-je, que vous recherchez de bonne foi les raisons qui peuvent vous déterminer à prolonger votre séjour dans l'étranger ou à vous rendre dans votre pairie.
Je ne m'établirai sûrement pas juge des uns [sic) ni des autres, parce que les données nécessaires ne sont pas toutes à ma connaissance; mais je me reproche de vous avoir si vivement et peut-être inconsidérément engagé à revenir. Je ne vous ai envisagé que sous un seul point de vue, vous n'étiez présent à mon esprit que plongé dans la douleur et loin de toute consolation; je vous ai désiré ^u sein des vôtres et recevant d'eux le baume qui charme les maux de la vie; mais vous êtes homme et vous saurez supporter la tristesse d'une situation où il serait utile que vous demeurassiez encore. Encore une fois, c'est ce que je ne juge point; mais je vous prie de n'avoir aucun égard à ce que je vous ai exprimé et de conserver toute l'impartialité dont vous aurez besoin de vous
'■' Lettres à Baticat, p. 168; — ms. gSSi, fol. 90-()i. — La letU-e, timbrée de Lyon, porlc le même libellé d'<ndresse que celle du 96 jamier.
rendre témoignage pour être toujours content de vous. Je souH'rirais trop de penser que vous eussiez jamais quelque motif de ne pas l'être, et encore d'avoir contribué à vous procurer cet affligeant mécompte. En vous invitant à rentrer en France, j'ai suivi l'impulsion d'un sentiment qui raisonne, il est vrai, mais qui ne saisit que les choses qui lui sont favorables.
Lanlhenas vous a parlé dans la sincérité de son âme; dévoué aux soins d'un apostolat qu'il remplit avec un zèle et un oubli de soi-même vraiment admirables, il n'imagine pas qu'un citoyen français doive être ailleurs dans ce moment qu'au milieu de ses frères et occupé d'autre chose que de les servir et de les éclairer. En applaudissant à sa conduite qui ajoute à mon estime pour lui, je n'adopte pas exclusivement sa façon de penser. Je crois qu'il est plus d'une manière d'être utile, et que, dans la diversité des moyens, il est permis à chacun de choisir ceux auxquels il se sent le plus propre. Je crois cela par raisonnement et principes; je le crois encore d'après ce que vous avez fait, car vous n'avez point agi à l'aventure, et vous avez voulu, autant que personne, servir votre pays "'. Je ne sais si cette dernière preuve serait de toute évidence sur les bancs de l'école, mais je sais que le sentiment qui me la fournit est aussi sûr qu'un syllogisme. Enfin vous avez consulté Bosc sur les faits; consultez le sévère Garran sur l'application qu'on en peut faire, et surtout consultezvous vous-même en éloignant toute considération particulière. Aussi bien ces vents dont vous parlez me semblent ajouter un terrible poids aux raisons de demeurer. Dans tout cela, je n'aurai point la fausse délicatesse de vous cacher que je vais à Paris: je pousserai même la franchise jusqu'à convenir que cette
' Bancal, qui, depuis son st'jour au Clos , se sentait — de toutes façons — tenu h distance, n'acceptiiit pas toujours avec n'sijrnalion les conseils indirects du genre de ceux (pi'on vient de lire. Sur l'autographe de cette lettre, entre les lignes, il a écrit : •\oiilu! ((uelle expression! Quand on a été un Electeur toujours agissant de 1789, membre d'un pi-eniiei' Comité permanent, exposé à tous les dangers, à toutes les [)eines de la Révolution ; quand on a ensuite passé deux mois jour et nuit dans ini Comité de subsistances, qui a préservé Paris de la famine, on a plus fait que vouloir. Après deux
inflammations causées par ce travail extrême, j'ai été dans ma j)rovince, où je n'ai pas cessé d'être utile. J'ai travailb' pendant un an et demi pour la Révolution, sauf un mois qui pourtant ne fut pas entièrement perdu {wur elle (c'est nous qui soulignons cette allusion au s<gour du Clos en septembre 1790).
Peut-on oublier qu'un membre du Comité permanent qui a ci'éé et rallié la garde nationale a plus lait pour sou pays en trois jours, que d'autres pourront faire dans des années; et ses services pour la création de la liberté seraient-ils moins grands parce qu'ils ont été courts ? . . . "
circonstance ajoute beaucoup à mes scrupules de vous avoir invité au retour, li y a, dans cette situation, une infinité de choses et de nuances qui se sentent vivement, quoiqu'on ne puisse les expliquer; mais ce qui est très clair et ce que je vous exprimerai franchement, c'est que je ne voudrais jamais vous voir aux dépens d'aucune raison qui ait dû diriger votre marche, et que vous auriez fait plier à des considérations passagères ou à des affections partielles.
Rappelez-vous que, si j'ai besoin du bonheur de mes amis, ce bonheur est attaché, pour ceux qui sentent comme nous, à une irriprochabiUté absolue. Voilà le point où j'espère (jue nous nous retrouverons toujours, et il est assez élevé pour que nous puissions nous y réunir malgré les vicissitudes du monde et l'étendue de l'espace.
[À BOSG, À PARIS'').]
19 février 1791, — de Lyon.
Nous avons reçu hier votre bonne petite lettre du 7 et celle qui lui était jointe. Nous aurions de grand cœur accepté votre logis'-' si nous étions entre nous; mais vous aurez vu par ma dernière que nous sommes en bande et que nous avons besoin d'être gités d'abord : ainsi je pense que vous aurez bien voulu vous occuper de notre logement suivant l'indication que je vous ai donnée, et j'en attends la nouvelle à Fontainebleau, comme je vous l'ai marqué. Nous partons mardi i5 au matin; nous nous arrêterons, au plus, vingt-quatre heures à Villefranche , puis nous courrons vous joindre. Je ne vous dis plus rien des Parisiens puisque je vais les juger de visu. Dites, je vous prie, au brave Gibert que je n'ai pas trouvé le moment de lui écrire, mais que je m'en suis consolée par l'espérance de le voir bientôt.
Vous ne nous laites point part de votre opinion sur la question que vous fait Bancal; à ce que j'en vois d'ici, la nouvelle législature n'est pas prochaine.
•'' Collection Alfred Morrison. — '*' Rue des Prouvaires, n° 3a.
Adieu, adieu; je ne sais plus écrire quand je dois causer. JNous vous embrassons de tout cœur.
[À BOSC, À paris'''.]
[Fin de février 1791, — de Paris.]
Je suis depuis hier dans une émotion telle que vous pouvez vous la représenter; j'ai été voir le brave Petion, mon ami y est ailé à son tour. 0 Liberté! ce ne sera pas en vain que de généreux citoyens se sei'ont dévoués à ta défense '^) !
J'ignorais ce que vous me dites; mais, si c'est ainsi, chacun fera son devoir.
[À BOSC, À PARIS ''l]
[1" mars 1791, — de Paris.]
Vous m'avez fait passer la lettre de Bancal; c'est très bien, mais (juand est-ce que vous viendrez me voir vous-même avec la liberté
ami ;
d'un
J'entre en ménage aujourd'hui, je serais enchantée que vous vinssiez me demander à dîner et je ne mets à mon invitation que l'espèce de discrétion (jui accompagne le sentiment d'un plaisir qu'on demande.
'■' Ciollectioii Alfi-ed Morrison.
''' Les Roland étaient arrivés à Paris le •10 février 1791 et s'étaient installés, ainsi fjiie nous l'avons dit, à l'Hôtel lirilnnnique , rue Guénégaud {Mèm., I, 54, t()4). Un de leurs premiers soins fut de voir Brissot, avec le(juel ils con-espondaient depuis plusieurs années sans le connaître , et c'est Brissot qui les conduisit chez l'étion {ibid. , I, 54.57).
Madame Roland, en ce passage de ses Mémoires, dit qu'elle n'avait pas vu son pays depuis cint/ ans. Gela supposerait (ju'elle y serait allée en 178(1, voyage dont nous ne trouvons aucune trace. Nous croyons ([u'elle n'avait pas revu Paris depuis qu'elle l'avait quitté en septembre 1784, et que, par une distraction dont elle n'est pas coutumière, elle a écrit cinq ans pour sept ans.
''' Collection Alfre<l Morrison.
Je vous embrasse de tout mon cœur.
Ce mardi matin <■'.
À M. HENRY BANCAL, À LONDRES'''
7 mars 1791, — de Paris.
Nous''"' avons trouvd ici, mon cher ami, une ietlre de vous que vous avez l'ail passer ii l'ami Bosc, et qui est encore entre les mains de Brissot qui veut en l'aire usjiffe. Depuis noire arrivée, nous sommes tous tellement en l'air, que nous n'avons pu vous dcrire et que nous ne pouvons même pas le faire aujourd'hui longfuement.
La chose publique marche; mais il est bien besoin que les bons citoyens se réunissent pour ce moment où la lin de la Constitution fera faire les derniers efforts à tous les partis qui lui sont contraires. Vous en aurez vu quelques symptômes dans ce (jui s'est (loniièi-emenl passé aux Tuileries '*'. Tout est calme dans ce moment. Madame Roland a été malade les premiei-s jours que nous avons été ici. Elle a cependant été à l'Assemblée nationale ; elle en connaît maintenant les principaux personnages, et elle s'est convaincue que la liberté, la Constitution ne doivent pas tenir et ne tiennent pas en effet aux hommes qui ont paru le ])his dans le moment de la Révolution. Elle vous en causera peut-êlre assez au long, si le temps le lui permet. Quant à moi, je vous dii-ai .seulement que je fais ici de mon mieiLx poui- provoquer des Sociétés populaù-es comme celles de Lyon '^'. Je ne sais le bien que vous faites en Angleteri'e, mais si vous aviez été ici et si vous aviez voulu m'aider, vous auriez, je pense, été |)lus utile.
Les Jacohins et beaucoup de députés mi! semblent exirêmement changés en pis depuis (pie je ne les avais vus. Nous aurions eu du j))aisir à juger de tout cela avec \ous. Ménagezvous, écrivez-nous. Mille saints. Je vous serai obhgé de faire mes commissions.
Voilà'"' quinze jours que je respire mon air natal; j'ai vu de vieux parents'"', seuls débris d'une famille qui s'est presque éteinte depuis dix ans; j'ai été, à sept lieues d'ici , visiter une digne femme dont l'amitié fut chère à ma jeunesse
''' Cette indication nous donne la date ff Reçue le samedi 19; répondu le vende la lettre. Ecrite avant la suivante (qui drefli aS.i est du 7 mars), ainsi qu'on le voit par la <'' Ce début est de Lanthenas. mention de la lettre de Bancal , elle ne peut <*' L'affaire des Clieinliers du poignard, être que du mardi, 1" mars tjQi. aSfévrieri 791. Voir là-dessus Aulard, H. 95.
''' Lettres à Bancal, p. 171: — ms. 9.534, « Cf. lettre 406.
fol. 99-9.3. '*' Madame Roland prend la plume.
Même libellé d'adi'esse (joe pour les ''' M. et M"" Besnard , oncle et tante de
lettres précédentes. Bancal a écrit en marge : sa mère.
Ul
et qui, dans la simplicité des mœurs champêtres, exerce aujourd'hui mille vertus utiles à tout ce qui l'environne'"; j'ai repassé, avec un charme inconcevable, sur tous les lieux où se sont écoulées mes premières années; je me suis livrée avec délices à cet attendrissement dont on aime à se trouver capable, parce qu'effectivement on ne l'éprouve qu'autant qu'on a préservé son âme du dessèchement que produit l'ambition, qu'entraînent les sollicitudes et les petites passions.
J'ai vu mon pays devenu libre, j'ai admiré tout ce qui m'attestait cette liberté, et je n'ai plus regretté de n'être pas née sous un autre gouvernement que le mien. Après mes devoirs particuliers, mon premier empressement a été pour cette Assemblée nationale qui a fait tant de choses, ou du moins qui a revêtu du caractère de la loi tout ce que faisait réellement la force des circonstances et celle de l'opinion publique. Si je n'avais pas été patriote, je le serais devenue en assistant à ses séances, tant la mauvaise foi des AWr»'^' se manifeste évidemment. J'ai entendu le subtil et captieux Maury, qui n'est qu'un sophiste à grands talents; le terrible Cazalès, souvent orateur, mais souvent aussi comédien et aboyeur; le ridicule d'Eprémesnil , vrai saltimbanque, dont l'insolence et la petitesse finissent par faire rire; l'adroit Mirabeau, plus amoureux d'applaudissements qu'avide du bien public; les séduisants Lameth, faits pour être des idoles du peuple et, malheureusement, pour égarer celui-ci, s'ils n'étaient eux-mêmes surveillés; le petit Harnave, à petite voix et petites raisons, froid comme une citrouille fricassée dans de la neige, pour me servir de l'expression plaisante d'une femme de l'autre siècle; l'exact Chapelier, clair et méthodique, mais souvent à côté du principe. Que sais-je encore? l'Assemblée faible et se corrompant; les nobles réunis parla complicité pour leurs intérêts, et les patriotes sans ensemble, sans concert pour le succès de la bonne cause'*'. Cependant tout ira, je l'espère, par cette force et cette opinion qui ont tout commencé.
''' Sii cousine Trudc, reliréft à Vaiu, près Meulaii. — Voir Appendice B.
'*' Le côte droit de TAssemblëe, dans le langage du temps. Cf. Mémoires, I, 54.
'■'' Cf. Mémoires, I, 54 : . . . rr Je courus aux séances: je vis le puissiint Mirabeau, l'étonnant Cazalès, l'audacieux Maury, les astucieux Lameth , le froid Baraave , etc. . . » Cf. aussi et surtout, dans un des cahiers
LETTRES DE aiDiMI R0U5D. — II.
inédits des Mémoires acquis en 189a par la Bibliothèque nationale (N. A. fr. 4697, cahier Drissol), les pages si vivantes dont ce passage imprimé n'est qu'une esquisse. La plus grande partie de ce caliier inédit, — que Bosc avait supprimé en se contentant d'en tirer le portrait de Mirabeau, — a ét(! donnée par M"' Ci. Bader dans le Correspondant du 90 juin 1899.
lO
lUfHIMEKIE KATIOSALK.
J'ai vu l'excellent Brissot; je viens de voir l'honnête Garran; il m'a dit que vous aviez ici un frère nouvellement arrivé. Je n'ai pas le temps de vous entretenir longuement, et je m'en tiens à vous réitérer les sentiments qui vous sont voués parmi nous. Notre ami est extrêmement fatigué; son activité a été fort exercée depuis notre arrivée; elle ne souffre pas de délais dans ce qui intéresse la chose publique et la confiance dont il se trouve l'objet*".
Adieu; je pense que vous nous donnerez bientôt de vos nouvelles.
P.-S. Ils ne m'ont point laissé de place pour vous écrire. Je vous embrasse. Avez-vous vu Smith? — Bosc.
A M. H. BANCAL, A LONDRES
i5 mars 1791, — de Paris.
11 y avait peu de jours que notre première de cette ville vous avait été adressée, lorsque nous avons reçu celle de vos lettres qui nous apprend votre retour à Londres, vos projets ultérieurs et votre constance à poursuivre leur exécution. Celle-ci ne sera pas troublée par une prochaine convocation de la seconde législature; il n'est pas vraisemblable que l'Assemblée nationale ait fini sous quatre mois les travaux constitutionnels, et, assurément, aucun de ses
''' Roland demandait à être admis à la barre de l'Assemblée pour y présenter la requête de la ville de Lyon, et rencontrait des obstacles. Le n° 288 de la vente d'autographes, des 96-27 '^^■''^ 1876, Et. Charavay, expert, est ainsi conçu : tt Madame Roland: minute autographe d'une réponse à une lettre adressée à Roland, to mars 1791, 1 p. in-4°.7) — La lettre prévient Roland que l'admission à la barre des députés extraordinaires de Lyon fait naître l'appréhension de grands dangers. On demande qu'il y ait de l'uniformité dans i'adop tion des principes destinés à régir les grandes villes. Madame Roland répond : trLe rai-
sonnement est très juste en soi; mais l'application en est fausse, puisque la municipalité de Paris a déjà agi , puisque c'est ce soir même qu'on doit faire le rapport de ce qui la concerne. Ce serait donc une sottise et une perlidie que de se lier les bras dans cette circonstance, n
Et le même jour, elle rédige , au nom de son mari, un projet de lettre au Président de l'Assemblée nationale (aut. Paris, 10 mars 1791, 3 p. 1/4 in-4°. n° 369 du liitlletin d'autographes n° 8, de I9 maison J. Gharavay ).
'"' Lettres à Bancal, p. 176: — ms. 96 3i, foi. 9/1-97.
membres ne saurait assigner l'épofjue de cet achèvement. Tous et chacun travaillent au jour le jour, à bâtons rompus, sans ordre prévu, et souvent au rebours de celui qui avait été arrêté; c'est une grande machine mise en jeu par les circonstances et dont les effets seraient difficilement calculés. Malheureusement, ce (|ui paraît le plus clair aujourd'hui, c'est que la masse s'altère et se corrompt toujours davantage, en même temps qu'elle est plus livrée à elle-même. Le peuple a fait la Révolution par lassitude de l'esclavage; la nation éveillée a forcé ses représentants de s'élever à la hauteur où l'indignation l'avait portée; maintenant que les bases de la Constitution sont posées, elle regarde faire les législateurs qu'elle s'est donnés; ceux-ci, abandonnés à leurs propres facultés, ne sont plus généralement que les hommes médiocres ou corrompus du régime passé.
Les Aoirs sont peu redoutables au sein de l'Assemblée; l'évidence de leurs intérêts particuliers, l'acharnement avec lequel ils les défendent sans pudeur, les ridicules sophismes dont ils s'appuient, le langage servile dont ils font gloire, les ont rendus l'objet du mépris ou de la risée du public.
Mais 89 ou les Impartiaux'^' sont devenus nos plus dangereux ennemis; leur nombre s'est prodigieusement accru; il y a, parmi eux, une faction puissante qui regrette les pas que nous avons faits vers la démocratie, qui tend à faire rendn; le plus qu'il lui sera possible au pouvoir monarchique, qui voudrait que nous nous rapprochassions du gouvernement anglais, qui, au défaut de la noblesse qu'elle n'ose redemander, désire une distinction constante entre la classe des riches et celle de ceux qui ne le sont pas. Cette faction veut la liberté, dit-elle; mais elle hait Véfralité, elle la suppose impossible ou dangereuse; elle n'imagine de paix et de bonheur que dans la grande influence d'un monarque et les gradations que cette influence favorise ou établit.
Vous jugez que cette faction embrasse ou séduit tous les gens médiocres
'■' Voir, sur le Club de ijSg, fondé par Sieyès en janvier 1790, notre article de la Révolution française de se|)lenil)re igoo. Le Club des Impartiaux, (jiii parait avoir éié foiidë au comniencemeat de 1791, c"esl-àdiro au moment même oii lo Club de 1 'j8(j expirait, se proposait sans doute d'en recueillir les adhérents; il était dirigé par Malouët et Clermont-Tonnen-c. — 11 ne tarda |>as, dit M. Maurice Tourueux (11,
9898) , à .se fondre avec la tr Société des Amis de la constitution monarchique». Nous ne croyons pas qu'on ait encore étudié de près ces cadres successifs de la droite constitutionnelle, tentatives impuissantes de concurrence contre la Société des Jacobins. En tout cas, ce mot de Madame Koland ^89 ou 1(» Impartiaux D montre bien que, aux yeux des ffpati-iolesi, le Club des Impartiaux continuait le Club de fj8g.
ou ambitieux qui espèrent davantage de la faveur que de leur propre mérite, et dont les passions s'irritent de la concurrence qui règne dans un état parfaitement libre. Vous jugez combien le ministère fomente ces dispositions et est habile à profiter d'elles. Joignez à cela un tas de bûches à dix-huit francs par jour, qui n'entendent pas toujours la question sur laquelle elles sont appelées à voter; il ne reste du bon côté que ces Jacobins, affaiblis et par les défections et par la perte de leur crédit dans le public; perte qu'ils doivent à la trop grande influence qu'ils ont laissée sur eux aux Lameth, jugés actuellement comme des ambitieux et de mauvaises têtes, que l'affaire des colonies a démasqués ainsi que Barnave.
Voilà ce qu'il me semble de l'état actuel de l'Assemblée; il est très affligeant pour de vrais patriotes, et si ma curiosité a été alimentée en suivant ses séances, mon cœur s'est souvent indigné de ce qui s'y passait.
Vous ne sauriez vous représenter l'indécence avec laquelle on a violé le principe de l'organisation du trésor public; la nomination de ses administrateurs était résolue devoir être donnée au Roi, par tous les Impartiaux, avant que la discussion fût entamée; l'impatience se manifestait ouvertement à l'exposé des bonnes raisons qui combattaient ce système; on interrompait, on a presque hué Robespierre et Rœderer qui les déduisaient avec courage, et l'on a visiblement précipité le décret, de peur que l'opinion publique, qui n'était pas éclairée sur cette matière, ne se mûrît par la discussion'". Maintenant, qui croyezvous que la cour portera à ses places de finance? Lafayelte le demandait dernièrement à Delessart''^'; mais, répondit ce dernier, il faudra bien dédommager par elles les personnes précédemment employées dans les affaires de ce genre, et qui ont fait quelques pertes par la Révolution. Ainsi nous allons retomber dans les mêmes mains qui servaient à nous dévorer.
Il ne paraît pas actuellement que nous ayons autant à redouter de l'Allemagne qu'il a semblé durant quelques instants; ceux de ces princes, proprié-
<■' C'est la première fois que le nom de connu par son rôle sous ia Révolution et
Robespierre se li'onve sous ia plume de Ma- sousl'Emjjjre pour que nous lui consacrions
dame Roland. Ainsi que nous allons le voir, une notice.
et conmie Madame Roland nous l'apprend '*' Antoine de Valdec de Lessart , Conli-ô-
elle-raôme {Méin., 1, 58 vipassim, et cahier leur ge'ndral des finances (décembre 1790-
Brissot inédit), il devint un des habitués, janvier 1791), Ministre de l'Inlérienr (jan-
quoique rrpeu assidu», du petit .salon de la vier-tlécemhre 1791), massacré h Acrsailles
rue Guénéjjaud. le 9 septembi'e 1792 parmi les accusés de
Rœderer, alors député de Metz, est ti-oj) la Haute- Cour d'Orléans.
taires en Alsace, entrent, pour la plupart, en négociation pour indemnités. Les prêtres, du moins une grande portion, se coalisent pour faire schisme, s'il est possible; mais, quels que soient leurs efforts, leur drogue a tellement perdu faveur, que, malgré l'effroi des dévotes et d'une somme d'imbéciles, je ne pense pas qu'ils réussissent à leur gré. Paris a, pour évêque, M. de Lyda'''; l'abbé Syeyès (sic) était sur les rangs; il a déclaré renoncer à toute place de cette espèce pour se vouer à l'administration.
Je ne sais pour combien nous sommes dans ce pays; peut-être sera-ce pour longtemps, car l'activité de notre ami, loin d'être secondée, est cruellement contrariée; les détails du comment nous entraîneraient trop loin.
J'ai embrassé mes parents, j'ai revu mon pays, je suis prête à retourner sans peine au fond de la province; il me semble même que les jours passés dans mon ermitage me laissent mieux, à la fin de chacun d'eux, la conscience de les avoir employés au bien de mes semblables, que ceux que je passe ici. Je sens que j'ai plus de besoin de vertus que d'amusement, et la retraite où je vis, pour ainsi dire avec mon cœur, est encore préférable au lieu oîi l'esprit seul s'exerce. D'ailleurs Eudora est à Villefranche, et c'est un aimant très actif'*'.
J'ai vu avec un singulier intérêt le brave Brissot et sa très aimable femme '^', qui a beaucoup de tact et de jugement; j'ai vu, avec ce sentiment qui naît du rapport des âmes et de cette simplicité qui nourrit la confiance, Caton-Garran et sa douce famille; nous allons passer la journée de demain au milieu d'elle, et c'est une vraie fête de mon goût.
Je ne suis allée à aucun spectacle, quoique avec l'idée de les revoir tous; le charme des beaux-arts et de tout ce qui y tient était autrefois le plus grand de la capitale, du moins h mon gré, mais, en acquerrant une patrie, nous prenons nécessairement une autre façon de voir, et les sollicitudes des patriotes laissent à peine quelque place au souvenir des choses de goût. Il fait un temps
'■' Jean- Baptiste -Josepli (îobel, député du clergé de Belfort a la Constituante, était évéque in parlibus de Lydda. Élu tout à la fois, en 1791, évéque du Haul-Uiiin, de la Haute-Marne et «le Paris (i3 mars), il opta pour Paris. Guillotiné le i3 avril i7<)4 avec Gbanmette.
'*' On verra plus loin (pi'Eudora avait été mise en |)ensinn an couvent de la Visitation , à Villefranche.
m M°" Brissot, née Félicité Dupont, est une des figures de femme les plus intéressantes de la Révolution. Madame Roland ne parle d'elle (Mém., I, 56-S-j, sai) qu'avec infiniment d'estime et de respect. Les Mémoires de Brissot (éd. Monti-ol,^rtssi;n) nous la font connaître et aimer, et tous les témoignages contemporains Ini sont favorables.
— Voir, au ms. 9534, plusieurs lettres d'elle et de nombreux renseignements.
superbe dont je n'ai pas toujours pu jouir. Vous allez voir renaître les beaux jours en Angleterre, et ils vous procureront sans doute de grands plaisirs; car l'hiver est bien sombre dans ce pays, et les campagnes y ont des grâces qui leur sont particulières. Si vous étendez vos courses jusqu'aux montagnes de l'Ecosse, vous verrez tous les sites qui ont enflammé Thompson, et qu'il a si bien décrits, non en géographe, il est vrai, mais en peintre.
La guerre de l'Inde sera donc continuée, et la soif de l'or, toujours excitée par le commerce, va de nouveau faire verser le sang humain. C'est profondément calculer sur notre situation qui véritablement ne nous permet guère de nous mêler des querelles de personne sur un autre hémisphère. N'avez-vous pas cherché à connaître madame Macaulay? Son esprit, ses talents, sa trempe républicaine me paraissent la rendre bien intéressante. J'ai demandé à Brissot qu'il me prêtât son histoire, et j'en ai commencé la lecture '•'. Si vous étiez dans des circonstances moins graves, je vous chercherais querelle sur l'ennui dont vous faites l'aveu; je crois que vous vous êtes trompé sur le mot; les âmes ardentes n'éprouvent point d'ennui, c'est la maladie d'un tas de gens auxquels vous ne ressemblez point; mais ce n'est pas le cas de chicaner sur les expressions.
Adieu; nous vous aimons toujours, à Paris comme à Lyon.
De Lanthenas :
Je n'ajoute qii'iui mot, mon cher ami, pour vous adresser la présente. C'est M. Bertrand''', mon ancien associé, qui désire vous voir et faire quelques tournées avec vous, si les lieux où ses affaires l'appelleront excitaient votre curiosité. Il va voir son fils qui est à Bii'mingliam. C'est un enfant de bonne espérance, auquel il a toutes les raisons possibles d'être attaché.
\ Ci-joiut quelques pamphlets poiu- les noirs. — U s'agit de les remettre à M. Phillips '*' pour la Société des Amis des Noirs. — Salut.
'"' Voir sm* M"" Macaulay une note de la lettre du i" novembre 1790.
'*' Mathieu Bertrand, négociant au Puy alors notable de la commune de cette ville , plus tard maire du Puy (décembre 1798mai-s 1795). Lanthenas avait des fonds chez lui.
''' James Phillips, libraire à Londres, George Yard, Lombard Street, était un
quaker qui avait publié en 1 786 le premier essai anti-esclavagiste de Thomas Clarkson. Son nom figiu-e sur la liste du j)reniier comité des Amis des Noirs fondé le 22 mai 1787 et sa maison était le Heu où ils se réunissaient. Brissot y avait fi'équcnté. Lorsque Bancal se rendit en Angleterre, Brissot l'adressa chez Phillips (catalogue Morrison, lettre du 6 novembre 1 790). La liaison sur-
Mb
À M. HENRY BANCAL, À LONDRES ^'l
Mardi, 23 mars 1791, — de ParL<!.
Nous avons écrit deux fois depuis notre séjour ici ; l'une de nos dépêches vous est portée par l'associé de Lanthenas ; j'imagine que le tout vous sera parvenu à l'arrivée de la présente.
Votre dernière , du 1 1 , a été reçue , il y aura demain huit jours ; la lecture s'en est faite chez Caton-Garran où nous dînions avec Bosc, Brissot, etc. Il a été doux pour vos amis de rencontrer inopinément l'un de vos frères, dont le maître de la maison nous avait donné la compagnie; à votre absence, nous l'avons regardé comme votre représentant, et il s'est assez bien montré dans le sens de la Révolution pour n'être pas indigne de ce rôle. G. [Garran] s'est chargé de la lecture de votre lettre; il m'a paru, à vous parler franchement, que le rassemblement des meilleures têtes n'était pas toujours le plus sûr moyen de tirer parti d'elles. Assurément, chacun de nous, en particulier, n'aurait su (du moins, je le crois ainsi) prendre connaissance de votre projet sans émotion' et sans attendrissement, par l'effet naturel des sentiments qui l'ont dicté; cette première disposition aurait commandé l'attention nécessaire à la discussion du projet et au calcul des moyens de l'effectuer. Au contraire de tout cela, je ne sais quelle dissipation n'a pas permis de s'arrêter sur ces idées; une'^sorte de préoccupation des affaires courantes, l'aperçu des difficultés, la réflexion faite par G. [Garran] que l'association du Cercle social ^'-^ tendait au but que vous proposiez, que sai.s-je encore? toutes ces choses ont laissé glisser votre excellente lettre, et ce n'est que depuis deux jours que je l'ai recueillie pour la joindre avec intérêt à celles que nous avons déjà.
vécutà la Révolution , car, le 90 juin 1797, écrit en marge : ^ Reçu le mardi ag, répondu
un quaker, John ^^ alkor, écrivait à Bancal : ledit jour. »
ffJ'ai le plaisir (le vous présenter les respects 11 y a, an manuscrit, un posl-scriplum
de James Phillips, libraire.» (Collection inédit de Bosc que nous croyons utile de
Picot.) donner, à la suite de la lettre.
'■' Lettres à Bancal, p. iSû; — uis.^h'ôlx, <'' Le club formé au Palais-Royal par
fol. 98-10». — L'adresse com|>lète [wrte : l'abbé Fauchet et Bonneviile, et dont le
ffFrilh Street, n° 7, Soho Square. 1 Bancal a journal la Bouche de Fer était l'organe.
H est très vrai que le train des choses dans la capitale, l'agitation où y vivent nécessairement ceux qui sont chargés de quelques affaires ou travaux, l'incertitude où nous sommes encore à quelques égards pour le salut public, emploient les facultés et se refusent à ces méditations calmes et profondes qui enfantent les vastes projets et embrassent dans leur étendue le bonheur du genre humain. Vous êtes dans une situation différente. Sorti du tourbillon dont la force entraîne avec lui tout ce qui se trouve dans sa sphère d'activité, vous portez au loin vos regards, vous maîtrisez vos pensées, et l'expansion de voire amour pour le bien de vos semblables ne connaît point d'obstacles.
Il vous faudrait ici des correspondants, solitaires comme vous au mifieu du monde ; mais tous nos amis ont la main à l'œuvre ; l'action les emporte malgré eux, et chaque jour suffit à peine à l'obligation qu'il impose.
Je suis allée vendredi au Cercle social; j'ai été très satisfaite de la séance; j'y ai entendu déduire, avec force, chaleur et clarté, les plus grands principes de la liberté; je les ai vu applaudir avec transport; l'abbé Fauchet, que les patriotes mêmes taxent trop légèrement d'exaltation et d'imprudence, m'a paru un excellent et vigoureux apôtre de la meilleure doctrine.
On a lu une motion qui a pour objet d'établir à Londres un cercle des Amis de la vérité à l'instar de celui de Paris ; cette motion a été accueillie ; l'assemblée a arrêté que son directoire choisirait quatre de ses membres, qui seraient chargés de la recherche des moyens. Les motifs dont cette motion était appuyée, les vues dont elle était accompagnée, m'ont paru rentrer parfaitement dans celles que vous aviez exposées, et j'ai trouvé de la justesse dans la réflexion de G. [Garran] que cela m'a rappelée. Ma première idée a été d'écrire au président pour vous indiquer comme l'homme le plus propre à tous égards à favoriser cet établissement à Londres et à lui donner la meilleure forme. Je suis rentrée chez moi avec la résolution d'agir en conséquence, mais j'ai voulu m'entretenir du Cercle social et connaître l'opinion sur celte société ; je lui ai entendu reprocher des vues de mysticité qui la discréditaient dans l'esprit de bons citoyens et d'hommes sages; sans ajouter foi à cette inculpation, j'ai craint de faire une chose qui ne conviendrait pas en vous nommant sans votre aveu et vous indiquant à des personnes dont les relations pourraient n'être pas ce qu'elles m'avaient semblé devoir être ; je me suis contentée de communiquer le tout à Brissot pour le remettre à son jugement et à ses soins ; j'ignore ce qu'il en a pensé.
Vous aurez vu, par mes précédentes, ce que je juge de la chose publique;
mes observations ultérieures confirment cet aperçu; l'Assemblée est divisée, faible et se corrompant chaque jour ; les Jacobins perdent de leur crédit, ne remplissent plus ou remplissent mal le devoir qu'ils s'étaient imposé de discuter les objets dont l'Assemblée aura à s'occuper; ils sont conduits par leur bureau'", et celui-ci est soumis à deux ou trois particuliers bien plus soigneux de conserver leur propre ascendant que de propager l'esprit public et de servir efficacement la liberté; les Parisiens ont passé le moment de fermentation qui les avait élevés au-dessus d'eux-mêmes; leur municipalité est détestable et rend des ordonnances que le vieux despotisme n'aurait osé publier; les prêtres se coalisent ; les intéressés à l'ancien régime profitent du schisme qu'élèvent les premiers pour couvrir leur passion d'un manteau religieux, et ils font avec eux cause commune; c'est une criaillerie épouvantable contre l'exigence du serment pour la constitution civile du clergé , qu'ils prétendent détruire l'unité de l'Eglise , la primauté de Rome, dogmes chéris des catholiques. Les dispositions du Roi les autorisent; aucun des fonctionnaires ecclésiastiques de sa maison n'a prêté le serment. On menace les nouveaux évêques; les dévots font leurs Pâques pour ne pas communier avec les intrus, et quelques gens d'esprit vont jusqu'à se persuader que ce schi.sme est l'écueil contre lequel la Constitution doit échouer. Mes craintes ne sauraient s'étendre jusque-là; mais je gémis sur nos mœurs et notre caractère bien peu dignes d'un peuple libre, et sur le peu de force de l'esprit public au milieu de tant d'intérêts et de passions.
J'ai été fort occupée, ces jours-ci, d'une amie de ma jeunesse, qui réside ici et qui vient de devenir veuve (^'; puis d'une ancienne amie de notre ami que ses affaires ont appelée de la Normandie à Paris qu'elle ne connaissait point encore'^*. J'avais besoin de remplir par les soins de l'amitié des jours qui me paraissaient trop s'écouler en distractions ou dans une façon de vivre qui me tire hors de moi-même.
Je suis interrompue; je cède la plume en vous réitérant l'attachement que nous vous avons voué ; il doit être inaltérable comme les principes qui l'appuient et le civisme qui le nourrit.
''' En mars 1791, le bureau (les Jacobins <*' Henriette Caiinet. Son mari, Muyart
dtaitcomposf^deBiauzat, président, Massieu, de Vouglans, ancien conseiller au Grand-
Honnecarrère , Collet d'Herbois et Lavie, Conseil, était mort le i5 mars, h l'âge de
secrétaires (Aulard, 11, 189, a i5), et le quatre-vingt-quatre ans. journal de Brissot lui reprochait sa tiédeur ''' Une des demoiselles Maiorlie. — Voir
(n" du 17 mars). appendice D.
J'apprends que, ce matin, le Comité diplomatique, chargé de s'informer des mesures qu'avait dû prendre le ministère pour la défense de nos frontières, a rendu compte à l'Assemblée de la réponse du ministre. Celui-ci fait savoir que l'Alsace et ses environs sont fournis de vivres pour nourrir, durant une année, dix-huit mille hommes de troupes de ligne, mais qu'il n'y en a que douze mille dans ce département et qu'il n'est pas possible d'y en envoyer davantage, parce qu'il faudrait pour cela les tirer de places et autres lieux où elles sont nécessaires.
Un silence morne a suivi cette annonce qui n'a fait naître aucune observation. Cependant Bâle et Berne donnent passage sur leurs terres aux Impériaux, et nous avons déjà des soldats allemands établis à Porentruy. On n'organise toujours point les gardes nationales, et l'on dit tout bas manquer d'armes pour les armer. Lorsque je rapproche toutes ces circonstances de la rumeur des prêtres et de leurs suppôts, je crois la guerre civile inévitable.
Il y a de nouvelles tentatives méditées sur Lyon pour le mois de mai. Le département"' y est mauvais, sa marche est lente et oblique; il fait disposer un camp pour exercer les troupes de ligne et prépare à grands frais des ateliers de charité qui pourraient bien ressembler à ceux qu'entretient ici le Club monarchique.
Le ciel nous laisse la paix avec la liberté ! Mais celle-ci est bien difficile à établir avec l'autre, et malheureusement la guerre ne lui serait peut-être pas non plus favorable.
Garran est nommé membre du Tribunal de cassation [par le département des Deux-Sèvres'*'].
Post-scriptum de Bosc :
Ce que dit la ménagère est vrai, mais la conséquence qu'elle en tire ne l'est pas également à mes yeux. La position politique de l'Allemagne ne lui permet
'■' Le Conseil gënéral du déparlement (le tique déterminée...» (Wahl). Aussi le
Rhône-et-Loire avait été élu du 7 au 1 5 juin Directoire du département ne tarda-t-il pas
1790 (Wahl, p. i69),etdéjà, dans sa lettre à entrer en lutte avec la municipalité, où les
du a 9 juin à Bancal, Madame Roland se amis de Roland étaient plus nombreux (on
plaignait de sa composition : «Les électeurs n'en comptait guère que quatre ou cinq,
avaient tenu compte des aptitudes admi- Pezant, Vitet, etc., dans les ti-ente-six
nistratives et de la notoriété locale ; il est membres de l'assemblée départementale), difficile de reconnaître à l'élection, consi- '*' Les mois entre crochets ont été ajoutés
dérée dans son ensemble, une couleur poli- par Rose.
pas de prendre aussi à cœur l'intérêt de nos aristocrates que les Princes- Evéques des bords du Rhin voudraient le faire croire. A chaque instant, il survient quelques dilïicultës dans l'exécution de la Constitution et des nouvelles lois; mais, malgré les obstacles des malveillants, tout marche, tout s'organise. Nous serons encore quelque temps dans cette espèce d'anarchie qui est la suite de pouvoirs mal appréciés et mal interprétés, mais il n'y aura pas de guerre civile.
Vous ne m'avez pas répondu sur la remise du paquet à Smith'*'. J'ai donné à l'associé de Lanthenas une nouvelle lettre pour lui. Je vous prie de la lui faire tenir après avoir achevé l'adresse.
Adieu. L. B.