OFFICIER MUNICIPAL, \ LYON
ag mjrs 1791, — de Paris.
Vos trois avis et le paquet qui en était l'objet sont arrivés hier ensemble ; notre ami a remis le dernier à vos députés ''', avec instance pour le faire promptement parvenir à sa destination. Vous avez bien raison de mener grand train tous ces calotins réfractaires ; il ne tiendra pas à eux que la scène ne soit ensanglantée <*'. Notre évêque'^' est encore accrociié ici ; il est désigné pour donner l'institution canonique à plu-
''' Lf, liolanisie cinglais Janips Edward Smith (1759-1808), ami de Bosc, déjà mentionnd à la lettre 413.
!•' Ms. 62/11, fol. 3a-33. — Voir Révoluùon française du \k août iSgS.
''' Les députés du Tiers de Lyon à l'Assemblée, Milianois, Périsse du Luc, Couderc et Goudai'd. — Chanipagneux, devenu officier municipal en décembre 1790 en même temps que Roland, avait pris à Lyon la suite des affaires commencées par lui, et déployait une activité et une compétence reniiu^juables (Wahl, p. 35o-358).
'*' I^ clergé insermenté s'agitait à Lyon ;
le 1 5 mars , rixe violente dans l'église Saint- Nizier; le a3, la municipalité fait arrêler BoLsboissel, grand-vicaire de M. de Marbeuf, l'ancien archevêque; le a4, elle écrit aux députés de Lyon pour signaler celui-ci au Comité des recherches de l'Assemblée. C'est cette lettre , accompagnée d'un dossier à l'appui , que Roland , comme on voit , avait été chargé de transmettre, et dont on accuse ici réception, à Champagneux (Wald,p. 286-380).
'*' Lamourette (1742-1794), grand vicaire d'Arras, ami de Mirabeau, élu évàjue de Lyon le i" mars.
sieurs autres nouveaux évêques, ce qui peut le retenir encore une huitaine de jours. Vous aurez vu, par ma dernière, que je ne suis pas fort contente de l'esprit public; ce n'est pas qu'il n'y ait ici beaucoup de patriotisme, mais il n'y a point d'ensemble, et l'opinion générale ne se prononce point assez vigoureusement pour forcer l'Assemblée languissante de se conformer à ce qu'elle prescrit.
On vient pourtant de remporter une petite victoire sur le parti droit, qui ne voulait pas que le Roi fût gêné dans sa marche, même comme fonctionnaire public; j'appelle cette victoire petite, parce que je ne trouve pas la loi franche et ferme comme elle devrait être'''.
En vérité, si vous n'aviez pas pris l'abbé Lamourette, vous auriez bien dû choisir l'abbé Fauchet. C'est une injustice des Parisiens que de n'avoir pas élevé sur le siège de cette capitale un patriote aussi vigoureux, un homme si distingué par ses talents et qui s'est dévoué à la Révolution avec uti abandon, un enthousiasme auxquels on ne peut rien comparer. Je l'ai entendu plusieurs fois avec un extrême plaisir.
11 paraît, entre nous soit dit, que le compagnon Bret se dispose à retourner bientôt dans ses foyers; il s'ennuie ici; il voit s'allonger la courroie, et il veut prendre son parti.
Notre ami a eu beau se démener, le chien de Comité des impositions avait rêvé l'impôt municipal'-); il n'y a pas eu moyen de l'en faire démordre.
A force de cris, et je dirai presque de menaces, il a apporté des modifications à son détestable projet de décret, et Dupont '^^ a arrangé son rapport de manière à nous ménager des reprises; mais, au lieu
'"' Le 28 mars, l'Assemblée avait de'crété blée, le 99 mars, à la date même de cette
que tous les agents de l'Etat seraient as- lettre , un décret autorisant les villes à per-
treints à la résidence, et que le Roi, (T premier cevoir "des sols additionnels r pour le ser-
fonctionnaire public, devait avoir sa rési- vice de leurs enipnmts , etc. — Voir lettre h
dence à vingt lieues au plus de l'Assemblée Bancal du 5 avril. C'est ce que Madame
nationaiei. Roland appelle frl'impôtnmnioiiwli, contre
'*' Tandis que Lyon demandait que les lequel elle protestait, dettes des villes fussent nationalisées, le <'* Dupont de Nemours, rapporteur du
Comité des impositions fit voter à l'Assem- projet.
d'une opération grande et simple, il faudra tirailler de tous côtés et de toutes manières pour en venir à nos fins.
Dites-moi donc un petit mot de M™" Champagneux; vous devriez bien nous l'envoyer; je lui donnerais la main lorsque je suis en cadet, et cela s'arrangerait à merveille.
Adieu, car on ne raconte point de petites aventures à un grave municipal. Nous vous aimons toujours bien; plaignez-vous un peu.
[À BANCAL, À LONDRES'')
5 avril 1791, — de Paris.
Ce n'est pas un trop bon moyen d'accéltîrer la correspondance que d'écrire par des occasions; au moment où vous nous adressiez votre dernière du aS, vous auriez dû, ce me semble, en avoir une de nous, dont avait été chargé l'associé de l'ami Lanthenas. Mais, enfin, elle sera sans doute arrivée à son tour, de même qu'une troisième qui répondait, sinon à votre projet, du moins à l'envoi que vous nous en aviez fait.
La chose publique est ici dans une situation fort singulière. L'esprit général est bien toujours pour la liberté, mais les mœurs continuent d'être à contresens, et si la révolution est faite au physique, elle ne l'est absolument que là, ce qui ne saurait suffire. Le trésor est livré au pouvoir exécutif, l'armée est à sa disposition et je ne vois, pour balancer ces grands moyens d'empire et de corruption, qu'une somme de lumières auxquelles le peuple ne participe guères encore, et une Constitution imparfaite qui doit demeurer telle, ou dont l'achèvement sera détestable. Le gros de l'Assemblée songe véritablement, je ne dirai pas à compléter, mais à terminer ses travaux ; et l'on ne sait ce qu'on doit le plus craindre, ou la précipitation qui laissant beaucoup de choses en arrière nous livre au hasard des événements, ou la prolongation qui, pour achever de traiter les objets constitutionnels, ne nous mettrait peut-être à l'abri de nouvelles secousses qu'en altérant toujours davantage les principes de la Consti-
'"' Lettres à Bancal, \).iSg\ — ms.gSSâ, fol. 109-106.
lulion. Ce qui me paraît indubitable, c'est que nous approchons d'une crise qui pourrait être fâcheuse, et que ce sera tant pis pour nous si nous n'en avons pas. Je sais que de bons citoyens, comme j'en vois tous les jours, considèrent l'avenir avec un œil tranquille, et, malgré tout ce que je leur entends dire, je me convaincs plus que jamais qu'ils s'abusent. Nous sommes dans un état de malaise et de langueur dont nous ne pouvons sortir que par un accès, ou par la durée duquel nous retomberons dans le sommeil de l'esclavage. Le désordre des finances a amené notre Révolution; ce désordre existe toujours, sans mesures efficaces pour l'arrêter. Voilà le foyer du mal secret qui nous ronge et qui finira par nous dévorer. Je n'ai entendu aucun raisonnement, je ne conçois aucun calcul qui détruise ce fait-là.
Grand nombre des députés me paraît pencher pour la rénovation du corps électoral; d'autre part, les ambitieux veulent faire décréter la rééligibilité, du moins d'une partie des membres. On vient de prendre une mesure pour accélérer les opérations préliminaires à la nomination de la nouvelle législature, et il paraît qu'elle ne doit pas tarder plus de deux mois.
L'affaire particulière qui nous amenait ici n'a pas pris une bonne tournure. Lyon doit trente-cinq millions, dont deux d'arrérages actuellement exigibles; elle n'a aucun moyen de satisfaire à ses engagements. Confondant ses intérêts avec ceux des autres villes et envisageant les choses de la manière la plus générale, la seule qui puisse convenir à l'unité d'un bon gouvernement, elle sollicitait l'admission du principe que les dettes des villes, de même que celles des pays d'État, doivent être déclarées nationales. Il n'y avait que ce moyen de conserver l'ensemble et l'égalité, sans lesquels l'administration sera toujours vicieuse et oppressive.
C'est ainsi que notre ami avait présenté les objets, et il a trouvé de son avis tous les hommes qui ont de l'étendue dans leurs vues. Contrarié dans sa marche par une foule de gens timides et bornés, combattu par les petits moyens d'un comité qui avait imaginé un impôt municipal, tous ses efforts n'ont pu empêcher un détestable décret qui a été rendu le a g mars dernier et qui ordonne , provisoirement et pour trois mois, des sols additionnels par émargement de rôle, pour chacune des villes, en proportion de leurs charges particulières.
Imaginez que, si l'on tentait à Lyon l'exécution de ce décret, on y causerait une insurrection, |)arce que les charges y sont déjà si considérables, et les dettes en concurrence desquelles il faudrait les accroître sont si prodigieuses, qu'il en résulterait un impôt intolérable ; d'où la diminution de valeur des im-
meubles, par conséquent du produit de l'impôt national, la vente moins avantageuse des biens nationaux, etc., etc. Notre ami a eu beau parier, écrire, tonner, le sot décret a passé ; il faut maintenant solliciter des exceptions, faire adopter des moyens, et nous voilà jetés dans un labyrinthe de petites opérations qui nous conduiront je ne sais où, ni jusques à quand.
Notre ami avait un collègue député, poussé par une faction particulière, et qui n'a servi qu'à le contrarier en toutes choses ; il prend enfin le parti de s'en aller ; ce qui sera un grand bien en soi et un vrai soulagement pour nous avec qui il demeure depuis notre séjour dans la capitale"'.
Les papiers publics vous auront appris la mort prématurée de Mirabeau '^' : prématurée quant à l'âge, mais non sans doute quant à l'usage qu'il avait fait de la vie , et très à propos pour sa gloire.
Cette fin hâtive et presque subite d'un homme à grands talents, et qui a véritablement servi la chose publique, a je ne sais quoi de solennel et de triste dont on ne peut éviter l'impression. Je suis loin de partager l'enthousiasme de tant de personnes pour l'être étonnant que l'on regrette, et pourtant je hais la mort d'avoir été si prompte à saisir cette grande proie, quoique la réflexion m'oblige d'applaudir au décret du sort.
De longtemps peut-être le peuple ne jugera bien et l'homme et l'événement; la vérité ne perce qu'avec peine, et beaucoup de choses se réunissent ici pour nourrir l'illusion. Aussi la sensation est-elle prodigieuse ; le peuple croît sincèrement avoir perdu son meilleur défenseur ; la mort de Mirabeau ressemble à une calamité publique ; ses funérailles ont été plus augustes que celles des rois les plus orgueilleux, et les citoyens les plus éclairés applaudissent volontairement à ce triomphe, car enfin tous ces hommages sont rendus à la liberté, par l'opinion de ce qu'elle doit à l'homme qui vient de s'évanouir. Quant à moi, en particulier, je regarde Mirabeau comme nous ayant offert le plus monstrueux assemblage d'un génie (|ui connut le bien, qui eût pu l'opérer, et qui l'a fait quelquefois avec un cœur corrompu qui se jouait de la vertu même, qui rapportait tout à sa propre gloire et qui compromettait celte gloire même
'■' Biel quitta, en elTet, Paris à ce mo- (ùenohieen t-jhb, avocat à Lyon en 1769,
menl-là pour se rendre h Ljon. Le 11, il procureur de la Commune en 1790, fut
arrivait à Viilefranche avec l'ëvêque Lamou- condamne à mort par le tribunal révolution-
i-elte. (Voir dans la Révolution française du naire de cette ville et exécuté le 1 3 décembre
14 août 1896 notre récit ^Une entrée épi- 1798 (VVahl , 287).
scopaie en 1791 '>.) — François Bret, né à ''' Du a avril.
quand elle se trouvait en concurrence avec ses ardentes passions. II a usurpé la plus grande partie de sa réputation par des ouvrages qu'il n'avait pas faits; il a vendu son talent et la vérité à l'avarice et à l'ambition, à l'or, dont ses dérrèglements lui donnaient un si grand besoin. Sans remonter à sa conduite lors du veto et du décret sur le droit de la paix et de la guerre, il a été lâche et traître en dernier lieu dans l'organisation du trésor public, dans la question de ia régence et dans l'affaire des inines^^K J'ai été indignée de son silence perfide, de ses discours contradictoires et de sa scélératesse.
Mirabeau haïssait le despotisme sous lequel il avait eu à gémir; Mirabeau flattait le peuple parce qu'il connaissait ses droits, mais Mirabeau eût vendu ia cause de ce dernier à la Cour, que ménagent toujours les hommes corrompus qui veulent de l'autorité et à laquelle il voulait se rendre utile parce qu'il ambitionnait le ministère. S'il eût vécu davantage, il n'eût pu éviter d'être connu, et sa réputation se serait flétrie avant sa mort ; il s'éteint encore au lit d'honneur, du moins aux yeux du vulgaire, et c'est un coup de sa bonne fortune. Le commun de l'Assemblée a été étonné de voir disparaître celui dont l'ascendant le dominait si souvent; les factieux Lameth gémissent, à la manière de César sur la mort de Pompée, en triomphant de se voir délivrer d'un rival qu'ils redoutaient et dont les bons citoyens regrettent le contre-poids à leurs intrigues. Le jour de la mort de Mirabeau, l'Assemblée était occupée de la grande question de l'égalité des partages ou plutôt de la faculté de tester; en annonçant cet événement, on apprit aussi que Mirabeau avait un travail sur cet objet; il l'avait remis la veille à l'évêque d'Autun, qui fut prié de le lire. C'était un excellent discours où les meilleurs principes de la justice et de l'égalité étaient développés avec cette vigueur et ces traits saillants qui caractérisaient l'auteur; ce fut une véritable couronne dont il décora son tombeau. Les patriotes ne purent refuser un soupir à l'homme capable de servir la vérité; les Noirs frémirent de l'ascendant qu'il exerçait contre eux [)Our la dernière fois. Cependant, fidèle à son habileté à ménageries esprits, il ne concluait pas à l'abolition de la faculté de tester, quoiqu'elle fût la conséquence rigoureuse
''' Le veto suspensif avait élé volé, le — le décret sur l'organisation du Trésor 1 1 septembre 1789, conlre Mirabeau, qui ])ublic, du 18 mare lyç)! ; — la loi de résoutenait le veto absolu; — le décret sur le gence, du 22 au -h) mars 1791 ; — l'affaire droit de paix et de guerre, dans la discus- des mines, où Mirabeau prononça son der sien duquel Mirabeau avait d'abord soutenu nier discours, fut discutée le 27 mars, six la prérogative royale, est du 22 mai 1790; jorn-s avant sa mort.
des principes qu'il avait établis, mais à la réserve d'un dixième à la disposition du testateur.
Je n'ai pu m'empêcher de songer que, si Mirabeau eût été vivant et qu'il eût assisté à la fin de la discussion, il aurait fini par accorder davantage s'il avait vu l'Assemblée s'y porter. Tel fut son art suprême : de développer d'abord les bons principes, puis de les plier aux circonstances, de manière qu'il eût l'air d'être le champion de la vérité, puis le modérateur des deux partis et le dictateur de l'Assemblée, 'quand il n'était que sa propre idole et sacrifiait la République à sa réputation ou à ses intérêts particuliers. Tous les journalistes se sont emparés de sa mort comme d'un morceau |)récieux, riche et pathétique, dont chacun tire parti suivant ses talents. Je ne connais que Brissot qui ait eu la sagesse d'éviter l'idolâtrie, avec la prudence de ne pas offenser l'opinion. Sans doute, un jour il dira la vérilé, mais on n'est pas mûr pour elle; ce serait la faire honnir que de se presser de la montrer.
La formation des clubs populaires serait infiniment utile, comme vous le remarquez très bien, mais il faut être plusieurs pour la tenter ici, et rien n'est si difficile qu'une réunion de personnes pour concourir à un même but. Quelques-uns de nos meilleurs amis, députés et autres, ont tenté de se rapprocher pour augmenter leurs forces, mais chacun a sa marotte et veut qu'on s'occupe d'elle, sans égard à la marotte d'aulrui. Quand est-ce que les hommes seront assez sages pour se tolérer, dans toute la force du terme, et pour viser au bien commun en ménageant l'opinion de chacun sur la manière d'y parvenir?
On va prononcer aujourd'hui sur la grande question de la faculté de tester; il y a prodigieusement de partialité dans l'Assemblée; on eût dit, l'autre jour, qu'elle n'était composée que d'héritiers universels bien avides et bien insolents; c'est le dernier retranchement de l'aristocratie.
Adieu, donnez-nous de vos nouvelles, et n'oubliez pas plus vos amis que votre patrie.
Le même jour au .toir. L'ami Bosc vient de nous remettre ensemble vos deux lettres du 99 dernier et du 1" du courant; nous causerons avec Brissot de vos excellentes idées sur l'union si désirable des hommes de diverses nations, et nous ne laisserons point, d'autre part, ignorer au Cercle social les moyens que vous pourriez lui fournir d'étendre et d'appliquer les vues qu'il a prises en considération.
LKTTRES liE MADAVI ROLiKO. — II. '7
mmiMiinit hatio^aie.
Le mercredi, 6 avril.
Assurément, l'union des hommes éclairés pour développer et répandre les principes nécessaires à la perfection des sociétés est un grand moyen de lutter cette perfection et de travailler au bonheur de l'humanité. Ne perdez pas de vue cette union désirable et le généreux projet de la former. Vous trouverez beaucoup d'obstacles ; j'en juge par l'extrême difficulté ([ue je vois à rapprocher fructueusement un petit nombre d'hommes de mérite. Cependant je crois que la société dont je viens de vous parler se formera, et peut-être même qu'elle aura ses séances au lieu de notre demeure actuelle'''. Si elle peut s'asseoir, ce sera le cas de mettre votre projet sur le tapis et de le lui faire goûter. Je doute pourtant que cela puisse se réaliser avant votre retour, de manière à ce que vous puissiez lier les choses avec vos Anglais ; mais la correspondance que vous conserverez avec ceux-ci pourra vous servir à opérer de loin ce que vous n'aurez pu que préparer en personne. Quant au Cercle social, je ne passerai point doux jours sans qu'il ait une lettre capable de le porter à agir avec vous, s'il a de l'énergie et de l'activité. Je lui ai écrit déjà dans une autre circonstance, sans me nommer toutefois, car je ne crois pas que nos mœurs permettent encore aux femmes de se montrer; elles doivent inspirer le bien et nourrir, enflammer tous les sentiments utiles à la patrie, mais non paraître concourir à l'œuvre politique. Elles ne peuvent agir ouvertement que lorsque les Français auront tous mérité le nom d'hommes libres; jusque-là notre légèreté, nos mauvaises mœurs rendraient au moins ridicule ce qu'elles tenteraient de faire, et par là même anéantiraient l'avantage qui, autrement, pourrait en résulter.
Il me paraît bien, par la disposition des affaires publiques et votre marche particulière, que vous ne devez plus beaucoup tarder de revenir. Peut-être serons-nous encore ici. On doit incessamment faire le rapport contre les inspecteurs. La question de la faculté de tester est ajournée. Le bon parti a été forcé de prendre cette tournure pour éviter un mauvais décret. Mais il est à craindre qu'un beau jour, au commencement de quelque séance où les aînés se verront en force, ils ne parviennent à faire passer une décision conforme à leurs préjugés.
Adieu encore.
'■> Yoir Mémoires, 1, 57, et cahier inédit avant la séance des Jacobins s, et auxquelles
intitulé /irjssot, sur ies réunions qui se le- assistaient Pélion, Buzot, Robespie^•e^
naient chez Madame Roland ff quatre fois la Brissot, Clavière, Louis de Noailles , Volfius ,
semaine, après la séance de l'Assemblée et Antoine, etc., sans oublier Lanthenas.
J'ai appris que le courrier pour Londres ne partait que demain, 7. Je vous quitte pour écrire à l'abbé Fauchet. Mais, en écrivant, je ne communique point votre plan; ce sera à vous de faire, à cet égard, ce que vous jugerez convenal)le, si la Société s'adresse à vous'^'.
À M. H. BANCAL, À LONDRES '")
Jeudi, i/i aYril 1791, — de Pîiris.
L'ami Lanthenas vous a écrit ce matin; mais, comme sa lettre doit vous être remise par un voyageur, je pense qu'il est bon de vous instruire par la poste, dont la marche est plus rapide, de ce qui fait l'objet de votre attente. J'ai fait, ainsi que je vous en avais annoncé le projet, une lettre à l'abbé Fauchet, nourrie de la plupart des bonnes raisons et des excellentes idées que contenaient vos missives, avec l'indication de votre personne infiniment propre à réaliser les vues d'union entre les hommes éclairés des divers pays. Comme le nom d'une femme ne me semble pas la meilleure des recommandations, je n'ai pas mis le mien à mon épître; mais Lanthenas s'est chargé de la remettre afin de donner à son contenu l'authenticité nécessaire. Il s'est entretenu avec l'abbé Fauchot qui, le soir même, a lu la lettre au Cercle social; les idées en ont été applaudies, et le Directoire de cette Société s'est proposé de vous écrire. C'est ce qu'a appris Lanthenas, qui est retourné chez l'abbé Fauchet et lui a communiqué votre dernière du 5 qui nous est parvenue sur ces entrefaites. Il a parole donnée pour se rendre ce soir au Directoire, où l'on dresse la lettre qui vous est destinée et qu'on doit remettre à un Genevois (le même à qui Lanthenas donne la sienne) qui part pour Londres, où il va chercher de
'*' Bancal , sur le verso de la page , a jeté connu , pouvoir faire le bien comme un Dieu
les réflexions suivantes : ffTout préparé. invisible. Il semble qu'il s'agisse plus d'eux
Dans i'éioigneraent , l'intérêt n'est pas le que du bien public. 1 mt'me. Sa correspondance iunguit. Si em- ''' Lettres à llaiical, p. aoo: — ms. gôSi,
|)ioyé dans la chose publique, je ne pourrais fol. 1 07-1 08. — Mi^ine adresse ([ue la lettre
donner à ce travail tout le temps conve- 415, avec même contreseing du Directoire
nable. (.)uand je vois toutes ces prétentions des Poste». Bancal a écrit en marge : irReçu
des hommes, je voudrais n'être jamais le lundi 18, rép. le 1 9.1
l'emploi, comme ministre de l'Évangile. Il était à Suresnes chez M. Clavière''' où nous avons dîné il y a quelques jours; mais je ne me le rappelle pas, à moins que ce ne soit un Abauz{l'''^\ dont le nom m'a frappée, parce que Rousseau l'a rendu rccommandable. Ainsi, sous peu de temps, vous aurez mission de la Société pour suivre et lier un projet cher à votre cœur; vous verrez ce que les circonstances vous permettront de faire et, sans doute après, vous songerez à revenir. Je ne vous cacherai pas que presque tous vos amis, à commencer par Brissot, sont persuadés que vous seriez mieux à votre place et à vos devoirs de citoyen en France que partout ailleurs.
11 faut bien leur pardonner cette manière de voir; il me semble même impossible qu'ils en aient une autre dans leur situation. Représentez-vous le feu des intrigues , le jeu de tous les intérêts particuliers tendant continuellement à détruire partout ou à altérer les principes et les bons effets de la Constitution; l'Assemblée même devenue le foyer oii se concentrent toutes les manœuvres et d'où elles influent au dehors; les dernières parties de la Constitution se faisant d'une manière contradictoire avec ses bases. Représentez-vous un petit nombre de bons citoyens dans une lutte perpétuelle, active, pénible et souvent infructueuse, contre la masse des ambitieux, des mécontents, des ignares, et jugez si ce petit nombre ne doit pas naturellement regretter et blâmer l'éloigncment de quiconque aurait pu le fortifier. Aussi Brissot me disait-il nettement, il y a quelques jours, que les avantages résultant de votre voyage ou vous étaient particuliers, ou n'auraient qu'une application future au bien de votre patrie , tandis que, actuellement et depuis votre départ, on avait un excessif besoin de la plus grande réunion possible de tous ses enfants pour soutenir la cause commune et de la voix et de l'exemple, et par l'impression, et par tous les moyens imaginables que peuvent inspirer le zèle et les circonstances.
''i Etienne Clavière (1735-1798), le banquier genevois bien connu, qui devait être le collègue de Roland aux deux ministères girondins de 1799. C'est par Brissot, qui lui avait \wèlé sa plume avant la Re'vo- Inlion (Mém. de Hvissol, H, 343-35a), que les Roland dui'eiil être mis en relation avec lui. Le jugement de Madame Roland sur Clavière (Mém., I, 268) est plus perspicace que bienveillanl. Ils se retrouvèrent
en novembre 1 798 à la Conciergerie (RioulTe, Mém. d'un détenu) , oti Clavière se tua le 8 décembre.
<^' C'est bien Abauzit (voir plus loin lettre du 27 avril). — C"est probablement Marc-TlièopIn'Io Ahauzil, (jui fut plus lard, de i8o3 à 1820, cli.ipelain de l'iiospice des réfugiés français à Londres , et mourut à Genève en i834 (Haag, France protestante).
ANNEE 1791. -JOl
Au reste, je vous transmets cela parce que la connaissance des faits ou des jugements est toujours bonne à acquérir. Je crois, pour mon compte, qu'il y a plusieurs manières de faire le bien et qu'il faudrait être à la place de chaque individu , ou bien au fait de tout ce qui le concerne, pour juger rigoureusement ce qui a dû être le mieux pour lui. Je crois vous avoir mandé , par ma précédente, que les travaux de l'Assemblée se pressaient, ([u'elie se hâtait elle-même et que la convocation de la nouvelle législature devenait prochaine.
On achève, ces jours-ci, la pitoyable organisation du ministère, et celle des gardes nationales est à l'ordre de cette semaine. L'engouement sur Mirabeau n'est point encore passé; on renouvelle même les idées de l'empoisonnement. Ce qui me les fait paraître absurdes est la difficulté d'attribuer à aucun parti le projet de se défaire d'un tel homme à qui les uns se croyaient redevables et dont les autres espéraient beaucoup;
D'ailleurs, assez de causes se sont réunies pour sa destruction. Mirabeau fit un souper de plaisir le samedi avec mademoiselle Goulon'", qui désirait faire sa conquête; il la conduisit chez elle et la fêta très bien, dit-on; le lendemain, il se rendit à sa campagne, oii M"'° Le Jay''^'lui fit une vie de mégère; ill'apaisa très généreusement. Le lendemain (pour continuer l'histoire à la manière de Dorothée), il vint à l'Assemblée nationale et y fut atteint d'un accès de colique hépatique à laquelle il était sujet; il sortit pour se mettre au bain; l'indigestion s'en mêla, il fut saigné, la maladie devint mortelle, et il fallut la vigueur de sa constitution pour y résister durant quelques jours, avec des spasmes violents et des douleurs cruelles. Le discours contre la faculté de tester, dont on fit lecture le jour de sa mort et qui me parut honorer sa tombe, n'est pas plus de lui que ne le sont tant d'autres ouvrages auxquels il a dû la plus grande partie de sa réputation.
Le soir, à 8 heures.
Je suis obligée de reprendre une partie de cette lettre. Lanthenas s'est rendu au Directoire et n'y a plus trouvé l'abbé Fauchet, de manière que nous ignorons si l'on s'est occupé de vous écrire. Dans tous les cas, il me paraît qu'on n'y a pas mis une grande célérité, ni même celle que l'intérêt de la
'"' M"* Coulon, danseuse de l'Opéra. — de Provence, rédigé par les amis de Mira-
Le samedi = 96 mars. beau et sous son inspiration.
'*' Celte maison de campagne était à On connaît (Lomënie, Stern, etc..)
Argenteuil. — M"" IjC Jay était la fenunc les relations conipieses de Mirabeau avec
du libraire chez qui paraissait le Courrier M"* Le Jay.
chose pouvait exiger. J'ai quelque raison de croire que la tête de Bonneville"' ne se trouverait pas bien casde avec la vôtre, ce qui, sans doute, ne vous afflige guère, mais ce qui pourrait bien être cause que la Société ne s'empresserait pas , comme elle pourrait faire , de vous prier d'être son agent ! D'après cette ouverture, je présume que si, quelques jours après la présente, vous n'entendez point parler du Cercle social, c'est qu'il aura jeté ailleurs ses plans. Je ne sais ce que Lanthenas fera de sa lettre qu'il devait joindre au paquet de la Société; peut-être, au contraire, le joindra-t-il à celle-ci'-'.
M. Payne'^' est ici; il a été question entre nos amis de la traduction de son petit ouvrage contre Burke, mais un secrétaire de La Rochefoucauld l'a déjà commencée. On dit M'°" d'Orléans et M"" Lafayette parties ensemble pour la campagne, quittant toutes deux leurs maris; le développement des pourquoi serait assez piquant , mais ces anecdotes fort importantes dans l'ancien régime n'ont plus qu'un très faible intérêt aujourd'hui; elles n'en auraient même aucun si la conduite des hommes en place ne touchait toujours de quelque manière à la chose publique.
Je laisse une place à l'ami Bosc. "Adieu.
'■' Nicolas de Bonneville (1760-1828), un des adeptes les plus fervents du Martinisme , orateur du Cercle social, imprimeur de ia Bouche de fer, etc.
'*' Tout ce projet eut un commencement d'exécution. On trouvera, au ms. gSSi, outre la lettre de Lanthenas à Bancal (fol. 95o-a5i), une lettre de Fauchet, (rprocureur général de la confédération des Amis de la Vérité», du i5 avril 1791, adressé au même Bancal , et la réponse de celui-ci, datée du 26 avril (fol. 197-202).
''' Thomas Paine (1787-1809), le fameux publiciste anglo-américain, depuis membre de la Convention , venait de publier à Londres son livre des Droits de l'homme (1791), en riposte aux pamphlets de Burke contre la France.
L'ouvrage fut traduit en français, Paris, 1791 (Quérard, France littéraire), par Soulès (est-ce ce secrétaire de M. de Larochefoucauld dont va parler Madame Roland?). Une seconde partie parut en 179a et fut traduite par Lanthenas,
À BANCAL, [À LONDRES W
[? avril 1791, — de Paris.] F. LANTHENAS AU CITOYEN H. BANCAL.
Salut!
Votre dernière, mon cher ami, nous entretenait de vos projets de fédëration universelle; et c'est là-dessus que je nie propose de vour- entretenir.
Nos dernières, parties il y a huit jours, vous auront appris ce que nous avons pu faire pour vous seconder, et ce que nous pensons de ce que vous pourrez faire. 11 y eut le lendemain au Cercle social une rupture éclatante entre i'abbë Fauchet et Bonneville. Celui-ci fut honni par toute l'assemblée , convaincu d'avoii-, dans son journal, travesti les opinions de l'abbé Fauchet pour le faire passer pour un adhérent aux idées philosophiques anti-religieuses et autres dont il le remplit. Bonneville ne put parler. Son adversaire usa de toute sa supériorité pour exciter le mépris sur sa mauvaise foi , et il y réussit complètement. Cette scission ne |)eut que faire le plus grand tort au Cercle social, dont les travaux déjà n'avaient pas tout le développement qu'une certaine charlatanerie aurait fait croire.
Nous pensons toujours, Brissot et moi, ce que je vous ai mandé sur vos projets. La fédération des philosophes est totalement faite; que servira de les faire convoquer, qu'à donner un éclat à des travaux qu'il est bien mieux de faire dans le silence ? Les despotes ne sont déjà que trop éveillés; et quant à moi, je n'ai ])oint votre sécurité. Je vous répéterai ce que je n'ai cessé de dire aux patriotes que j'ai le plus connus ; c'est de la suite et de l'ensemble qu'il faut maintenant, plutdt que de l'éclat, pour établir solidement la liberté. Je ne suis à cet (5gard content de personne, ni de moi-même. Depuis que je suis ici, je me serais joint à Brissot d'une manière à pouvoir le seconder: mais M. Page, dont le cai-actère est beaucoup formé sur l'ancien r^ime , nous a empêchés de trouver moyen de rien conclure. Celuici s'est emparé de l'imprimerie du Patriote français; c'est sa besogne particulière, il en fait une affaire d'argent, et nous aurions voulu en avoir une qui pût nous donner moyen de ré- |)andrc les lumières avec moins de frais.
Vous disiez, dans une de vos lettres, que vous consacreriez votre fortune, votre temps, votre vie au projet dont vous nous entreteniez. Si ce n'est pas une manière de dire, je pense que vous pourriez voir que le seul moyen d'amver à quelque chose de solide est de suivi-e les idées que je vous ai comnumiquées et de se mettre en mesure pour les développer. Or, des mesures possibles, les plus puissantes me semblent être, exciter les grandes assem-
<"' Lettres à Bancal, p. 206; — ms. partie de la lettre est de Lanlhenas. —
9.534, foL 109-1 10. — Bancal a écrit en Nous la reproduisons, à l'exemple de l'édi-
marge : rrReçule lundi a 5 avril 1791, rép. teur de i835, parce qu'elle est utile à la
le a 6.1 Comme on le voit, la première suite de la correspondance.
biées du peuple, leur parler chaque jour dans les gazelles et remâcher la même nourriture en cent manières pour la faire prendre. Ou ne peut suivre ces mesures qu'en ayant un point fixe, un établissement pour cela, et des hommes tenaces. — Je pensais que vous, Brissot et moi pouvions marcher ensemble; examinoz encore si ce nVst pas le seul moyen de cesser, vous et moi, de battre l'eau ])rcsque en vain.
Nous pensons , Brissot et moi, qu'il y a à entreprendre ici des journaux des mois, des revues de l'année entière, ouvrages d'utilité première. En les faisant sans vues de profit, on est doublement sûr de les répandre.
Brissot ne prétend à autre chose que d'assurer l'existence de sa famille; moi je ne veux qu'exister et employer pour cela les fonds que j'ai. Si vous avez le même goût pour l'existence la plus philanthropique qu'on puisse embrasser, écrlvez-nous-le et hâtez-vous d'arriver.
Vous vous procurez sans doute h Londres la feuille du Patriote français ; celle d'aujourd'hui vous expliquera assez ce qu'il faut penser des derniers événements. Les alarmes s'augmentent, et le sang français coule '''; on aura bien lieu à regretter d'avoir resté dans la sécurité au milieu du péril, quand on a eu tant d'avanlages pour le prévenir.
Salut !
F. Lanthenas.
Notre '^' ami me remet sa lettre, j'y ajouterai un mot. Je ne reviendrai pas sur les faits qu'il y expose; j'ai été témoin de cette rupture de Fauchet et Bonneville, j'en ai été scandalisée; le premier, sans doute, a des raisons de se plaindre, mais l'éclat de ces divisions est toujours blâmable et ne fait honneur .à personne, pas même à celui qui triomphe; l'abbé F. [Fauchet] m'a paru prêtre pour la première fois. Quant à votre entreprise , elle me paraît liée maintenant et aura, je pense, son utilité. Il est naturel que la manière de voir de nos amis soit renforcée par les circonstances. On ne peut se dissimuler que, depuis trois semaines, le Roi est en pleine contre-révolution; les quatre cents Autrichiens arrivés depuis longtemps à Porentruy sont aujourd'hui augmentés de six cents autres; Paris regorge d'étrangers qui affluent on ne sait d'où; le parti aristocratique a plus de morgue que jamais et l'on annonce assez hautement le carnage. Au moment du départ prémédité pour Saint-Cloud , c'est la garde nationale qui a fait opposition; mais deux partis se sont manifestés dans son sein, les armes ont été chargées des deux côtés, et il n'a tenu qu'à un fil qu'une affaire fût engagée. Le Roi est demeuré opiniâtrement dans sa voilure durant une heure et demie. Cette sottise a ses avantages et doit saper l'ido-
'"' Le 18 avril , Louis XVI avait voulu Bailly, l'avait contraint de rester aux Tuilese rendre à Saint-Cloud. Une émeute, ries, malgré l'intervention de Lafayette et de <*' Madame Roland continue la lettre.
latrie dont tant de gens sont encore atteints; ia Reine a reçu beaucoup de propos mortifiants qui lui ont annoncé les dispositions générales sur son compte. Je vois les meilleures fêtes se persuader que nous ne pouvons éviter la guerre civile et que nous touchons au moment où elle doit éclater. Le renouvellement du Corps législatif n'est point encore déterminé; il me paraît soumis à de nouvelles circonstances et n'est peut-être plus si prochain; c'est ce que huit jours encore nous apprendront sûrement.
J'ai dîné avant-hier avec votre compatriote'^', qui vous juge et vous aime, et j'ai été bien aise de faire sa connaissance.
Adieu, je ne puis causer longuement avec vous aujourd'hui; ci-joint une épîlre du bon ami Garran.
La lettre à J. Beuan*^' est du quaker français Marsillac, de la connaissance de nos amis Brissot et Lanthenas; elle vous annonce à d'autres quakers de Londres, ainsi que votre projet d'union universelle, et elle est destinée à vous procurer de nouveaux moyens de le réaliser. Vous verrez quelles ressources vous pourrez trouver pour cela chez ces amis de l'humanité, qui doivent singulièrement goûter tout ce qui s'accorde avec les sentiments de la fraternité.
''' Probablement Gaultier de Biauzat, député du Tiers de Glerraont, que nous avons vu, ic mois précédent, président des Jacobins. — La scission entre Bancal et lui n'allait pas tarder à se produire.
<'' Joseph Gurney-Bevan (lyoS-iSii), écrivain quaker, ami de James Phillips.
Bancal le vit à Londres (Coll. Picot).
Quant à J. Marsillac, itdocteur en médecine de la Faculté de Montpellier, député extraordinaire des Amis de France à l'Assemblée nationale ^ (Quérnrd, France littéraire), c'était, comme le dit Madame Bo-
iand , rcun quaker français». Il venait de publier la Vie de Guillaume Penn (Paris, au Cercle social, 1791, a vol. in-8°). Nous possédons de lui deux brochures de 1 799 : 1° Hôpitaux remplacés par des sociétés civiques et des maisons d'industrie, par J. Marsillac, médecin des hôpitaux; a° Bègleraents des sociétés civiques, par J. Marsillac, médecin; — et Boland, par une circulaire du 1 7 décembre i79'2, adressa ces brochures iraux Sociétés populaires, aux pasteurs de campagnes et de villes , etc. . . ». — Cf., sur lui, Tourneux, io3i8.
À M. H. BANCAL, [À LONDRES ''l]
97 avril 1791, — de Paris.
Je reçois à la fois vos deux lettres des 1 9 et 29 ; elles viennent de nous être remises par l'ami Bosc. La célérité de la correspondance tient à l'attention de choisir les jours du départ du courrier; il n'y en a que deux ici par semaine, c'est pourquoi je m'empresse de vous tracer un mot ce soir, car je sors demain de bonne heure pour aller à l'Assemblée nationale'^' oiî votre compatriote'^' m'a ménagé une place; et si je ne vous écrivais dans ce moment, il faudrait remettre la partie à lundi.
Je pense qu'actuellement vous avez vu Abauzit, et que vous n'aurez pas trouvé inutile la lettre pour les quakers qui ont maintenant leur assemblée générale à Londres; ces amis de l'humanité doivent goûter votre projet et pourront concourir à son exécution. Je ne sais ce que deviendra le Cercle social; la querelle de ménage que l'abbé Fauchet y a rendue publique m'a fait une vraie peine et ne peut être que nuisible à cette association. Je savais alors qu'il était question quelque part de le nommer à un évèché, et qu'il en était instruit; je me suis persuadée, peut-être à tort, que c'était à cause de cela qu'il se montrait si chatouilleux sur l'interprétation de ses sentiments religieux et l'inexactitude qu'avait commise Bonneville en citant quelques-unes de ses phrases.
La nomination a eu lieu , et l'abbé Fauchet est évêque du département du Calvados. Son éloquence et son talent étaient le soutien, l'aliment et la gloire des séances du Cercle social; j'imagine qu'il y fera ses adieux vendredi, et j'irai l'entendre; après lui, je ne sais ce que deviendra cette Société.
Je n'ai rien à ajouter à ce que nos amis vous ont marqué; vous transmettre les faits d'une part, et les jugements de l'autre, c'est vous mettre à même de les combiner avec votre propre situation et de vous déterminer pour ce que vous seul pouvez voir être le mieux. Ce que je peux dire, c'est que, dans des moments aussi solennels, il n'y a que le sentiment de ce mieux et la volonté
''' Lettres à Bancal, p. 211; — ms. <*' Ceci fixe k date exacte de ia lettre
9534, fol. iii-ii3, copie, qui semble être suivante, que MM. de MonU'ol et Daubanin-
de la main de Henriette, la fille aînée de diquaient seulement comme écrite (tea avrils.
Bancal (M°" de Diane). ''' Biauzat.
de l'atteindre qui puisse servir de base aux résolutions et de guide dans les démarches.
Paris est dans une grande agitation dont on calculerait difficilement les suites. Vous avez su le départ du Roi"' le 18, l'opposition du peuple, la force d'inertie des gardes nationales, la nécessité pour le Roi de renoncer au départ, le dépit de la Reine, les frayeurs de la Cour d'où s'est ensuivie la fameuse lettre deMontmorin'-' aux ambassadeurs chez les puissances étrangères ; lettre extrême , hypocrite, qui donne la mesure de la crainte, de la faiblesse et de la dissimulation des traîtres du ministère. Lafayette avait donné sa démission, on l'a pressé de reprendre le commandement; il a accepté : grandes félicitations, et nouvel éclat. A ce moment de prospérité, à ce renouvellement défaveur, le premier usage qu'il a fait de son autorité, c'est de casser la compagnie soldée des grenadiers (ces braves gardes françaises) qui se sont montrés opposants au départ du Roi et qui ont désobéi à leur commandant, lorsqu'il leur a ordonné de déployer la force contre leurs concitoyens et leurs frères. Je ne voudrais pas juger le général que vous admirez et croyez sincère, mais cet acte me paraît impolitique : il met tout Paris en fermentation.
Les malheureux cassés se comportent à merveille : ils restent et pleurent dans leurs casernes; mais leurs amis, leurs concitoyens vont gémir avec eux et s'indigner contre le traitement qu'ils ont enduré. Partie de la garde nationale s'émeut et frémit; le peuple s'inquiète, les groupes se forment au Palais- Royal.
Lafayette perd tous les jours la confiance qu'on lui avait accordée; il court à l'oubli ou à la mort; il est presque impossible qu'il se soutienne. L'un de ses aides-majors, Parisot, vient de faire un guet-apens à Carra, j'ai presque dit un assassinat, et rien n'y ressemble davantage que son procédé.
D'autre part, l'augmentation du prix de l'argent tourmente les esprits; les ouvriers s'assemblent pour demander une augmentation de main-d'œuvre; le moment est fort orageux. Des nouvelles arrivées des frontières détruisent la sécurité que de précédentes avaient inspirée; il paraît que le licenciement de
'"' Pour Sainl-Cloiid. tait comme une «calomnie atrocen i'asser-
'*> I>e 93 avril , M. de Montmorin avait tioii que le Roi n dlait pas libre. Mais Ma-
coramuniquëà l'Assemblée, au nom du Roi, dame Roland avait raison d'y voir une hypo-
une lettre adressée à nos ambassadeurs crisie , puisque nous savons aujourd'hui que
près les cours (-Iranfjères. Cette iellre faisait des dépêches secrètes contredisaient la lettre
un éloge affecté de la Constitution, et reje- officielle (Sorel, II, 188 j.
l'armc^e et une prompte réorganisation est une mesure inévitable si nous voulons échapper à tous les maux d'une division certaine.
Avignon et tout le Gomtat est désolé parles dernières horreurs d'une guerre civile et religieuse, des patriotes ont été égorgés, coupés par morceaux; on a dansé autour de leurs restes sanglants, et un évêque est venu faire chanter le TeDeum sur leurs cadavres. L'Assenablée qui aurait dû s'enflammer à ces affreux récits, résultats de sa mollesse et de son perfide décret, a remis, ajourné le rapport de l'affaire, pour donner à Menouel'^'^ le temps de faire des recherches savantes dans la bibliothèque du Roi.
Enfin c'est demain que la discussion doit s'ouvrir sur ces terribles événements. Ceux des colonies sont aussi atroces, et les décrets Barnave''^) doivent les multiplier jusqu'à l'entière perte de ces établissements où nous eussions pu faire des heureux.
Hâtez-vous de faire du bien; il n'y a dans ces temps fâcheux que la consolation de travailler à l'affranchissement des nations et à la pratique des plus grandes vertus, qu'on puisse goûter en dédommagement.
Je viens de remettre à Brissot celle de vos lettres où vous nous entretenez de la cause des malheureux noirs; cet excellent homme et le penseur Clavière se dévouent parfaitement à la chose publique. Lanthenas est allé observer au Palais-Royal; notre ami travaille près de moi.
Nous vous aimons et embrassons en frère et en bon ami.
[À BRISSOT, À PARIS ''l]
Jeudi matin [a8 avrii 1791, — de Paris].
Jette la plume au feu, généreux Brutus, et va cultiver des laitues ! . . . C'est tout ce qui reste à faire aux honnêtes gens, à moins qu'une insurrec-
''* Travertissement du nom de Malouet. le Gomtat; la seconde rendait compte des
Voir les Révol. de Paris, n° 96, p. 198 : dve'nemenls survenus à Saint-Domingue el,
(t Assemblée nationale. — Séance du lundi entre autres, de la mort de M. Mauduit.»
a5 avril. — On a l'ait lecture de différentes ''' Les décrets Barnave sont les décrets
lettres et acb-esses ; la première contenait le des 8 et 9.8 mars 1790.
récit des troubles qui désolent Avignon et ''' Publiée en i835 pai- M. de Montrol
lion générale ne vienne nous sauver de la mort de l'esclavage; mais il n'y a point assez de force et d'instruction publique pour que nous puissions l'espérer. Ne venez donc plus nous prêcher la paix et le courage de la seule patience ; la Cour nous joue, l'Assemblée n'est plus que l'instrument de la corruption et de la tyrannie; une guerre civile n'est plus un mallieur, elle nous régénère ou nous anéantit, et, comme la liberté est perdue sans elle, nous n'avons plus à la craindre ou à l'éviter.
J'ai vu aujourd'hui cette Assemblée, qu'on ne saurait appeler nationale; c'est l'Enfer même avec toutes ses horreurs; la raison, la vérité, la justice y sont étouffées, honnies, conspuées. Quand on a suivi la marche qu'elle a tenue ce matin, quand on a entendu les propos que les Noirs osaient y tenir, quand on a vu le jeu des vils intérêts et des passions atroces qui l'ont guidée, il ne reste plus qu'à s'envelopper la tête ou à percer le sein de ses ennemis. 11 me semble que, pour toute personne quia des idées justes delà liberté elle sentiment vif de ce qu'elle inspire, il me semble démontré que l'Assemblée ne saurait plus rien faire qui ne soit funeste à cette liberté; elle fortifiera le pouvoir exécutif, elle décrétera la rééligihililé. Elle fera des lois pour limiter la liberté de la presse; elle évitera une Convention ou elle étouffera tellement l'esprit public avant qu'elle puisse avoir lieu, que la Convention fera pis qu'elle encore, ce qui est beaucoup dire.
Comment les Noirs mêmes ne conçoivent-ils pas que, si notre Constitution ne se perfectionne, l'empire se démembrera nécessairement? Mais non, ils espèrent que nous tomberons sous le joug du despotisme, et j'ai peur qu'ils
dans la Nouvelle Mmerve (t. I, p. 3ia). maine nous écrit , ci dont nous joignons ici
Sainlo-Beuve (/n/rod. aux Le»res (i //«ncrt/), un fragment, nous en dispense; elle était
la m(*rae année, on cila quelques lignes; — présente. . . , elc.
reproduite par Daui)au, t. 11, p. .'iSy. La ^Fragment d'une lettre sur la séance de
lellre se trouve d'ailleurs tout au long dans jeudi matin . . . n
le Patriote français du .3o avril 1791 Suit la lettre. Le texte de M. de Montrol,
(n° Dcwv), avec un préiuninde de Brissot qid avait l'autographe entre les mains, dif-
qiie voici : 1ère en certains endroits du texte de Brissot.
" Compte rendu de la séance de l'Assem- Celui-ci, comme fout rédacteur en chef,
bhie du jeudi a8 avril, oii le comité propo- aura usé rà et là dn droit d'adoucir, d'alté-
sait ffdo borner aux citoyens actifs le droit nuer, etc. — Nous donnons en note le texte
rd'élre gardes nationalesTi : de Brissot.
itNous ne rendrons pas compte du succès Quoi qu'il en soit, on voit que la lettre
honteux qu'il [d'André] a eu en faisant est bien de Madame Roland (cf. sa lettre à
passer l'avis du comité. La lettre qu'une Ho- Bancal <lu 97 aviil) et qu'elle est du 38.
n'aient raison. Que faire dans un pareil état de choses? S'ensevelir dans la retraite, ou se dévouer comme Décius? Vos Sociétés sont trop peu nombreuses, car que peuvent cinq à six cents hommes de bien contre une légion de mauvais esprits? Il faudrait des voix de stentor et le génie d'un dieu. Des moyens humains n'ont pas de prise sur une foule audacieuse et corrompue. N'existe-t-il donc pas dans l'Assemblée une trentaine d'honnêtes gens capables de comprendre les bons principes, de s'entendre pour les soutenir et pour crier du moins contre les criailleurs, lorsque ceux-ci veulent arrêter la discussion et étouffer la lumière? Il faut les chercher, ces honnêtes gens, les électriser et les conduire; il faut tolérer leurs travers particuliers , leur marotte et leur médiocrité; c'est l'art des gens à caractère que d'en prêter à ceux qui n'en ont pas; et lorsque l'amour du bien nous enflamme, quel être ne devient pas supérieur à lui-même? Etendez donc et multipliez vos moyens, sans considérations particulières, ou la bonne cause aura toujours le dessous comme aujourd'hui. Qu'importe que vous ayez fait une belle retraite, si la vérité est sacrifiée! Un patriote oublie sa gloire même, pour ne veiller qu'au salut public.
Votre bon ami Petion s'est échauffé et n'en a que mieux parlé; mais pourquoi le vigoureux Robespierre et le sage Buzot''' ne se donnent-ils pas l'avantage des discours écrits, à la sorte de raison desquels on peut ajouter alors la magie de la déclamation? Tous les hommes médiocres qui ne savent repousser les principes que par des clameurs, d'imbéciles raisonnements ou des propos grossiers, sont à l'affût d'une négligence, d'une répétition et d'un mot impropre, les saisissent pour entraîner la foule légère, inconsidérée des sots et des jaloux, toujours prêts à se venger sur la raison même de leur propre nuUité.
J'ai le cœur navré; j'ai fait vœu ce matin de ne plus retourner dans cet antre abominable où l'on se rit de la justice et de l'humanité, oiî cinq ou six hommes courageux sont vilipendés par des factieux qui veulent nous déchirer. . .
Lorsque Dubois''^', d'André ''', Rabaut'^', ont répété insidieusement qu'il n'y
'"' C'est la première fois que le nom de ''' Dubois-Crancë.
Buzot apparaît. 11 reviendra trop soiivenl et ''' Antoine -Balthazar- Joseph d'André
l'histoire deBuzotest trop connue pour que (1759-1895), député de la noblesse de la
nous ne nous bornions pas à rappeler ici sénéchaussée d'Aix- en -Provence; un des
que François-Nicolas-Léonard Buzot (1760- chefs du parti constitutionnel. 1794) était député du Tiers d'Evreux. Sur Voir, sur lui, Aulard, Les orateurs de la
ses rapports avec les Roland , voir notre ap- Constituante. pendice R. **' Rabaut-Saint-Étienne.
aurait que des mendiants qui ne seraient pas citoyens actifs ''', comment quelqu'un n'a-t-il pas observé que dans toutes les villes de grandes fal)riques il y a un nombre considérable d'ouvriers qui , par l'effet des crises auxquelles sont exposés tous les objets de concurrence et de manufacture de leur industrie, se trouvent momentanément hors d'état de supporter aucune imposition, et même réduits aux secours passagers de l'assistance publique? C'est ainsi qu'à Lyon, dans l'hiver de 1789, plus de vingt-cinq mille âmes furent livrées à la misère. Ces ouvriers sont cependant d'utiles et de braves citoyens, d'honnêtes pères de famille, très attachés à la Constitution, très ardents à son maintien; et ils n'auront pas le droit d'être armés par elle ! Et l'autorité arbitraire des municipaUtés pourra les rejeter! Car on a aussi, à Lyon, l'exemple d'une précédente municipalité qui, sous prétexte que tels et tels n'étaient pas, pour 89, sur les rôles des contributions, n'a pas voulu les y admettre lorsqu'ils ont soHicité d'y être afin de partager les droits des citoyens actifs.
J'avais écrit ces observations à la barre, où j'étais; je n'ai jamais osé les envoyer à persoimc, parce que j'ai craint de compromettre celui à qui on m'aurait vue les adresser.
Adieu; battons aux champs ou en retraite : il n'y a plus de milieu (*'.
■'' I>a (Hscnssion qiii avait irrite? Madame Roland était celle de l'organisation de la garde nationale. L'article 1", voU! dans cette séance du 98, n'admettait dans la garde nationale que les citoyens aclifs , conformément à l'avis de Dubois-Crancé.
'*' Voici le texte publié par le Patriote français du 3o avril :
stn i.\ Ȏ\Kt m JBDDi xiTiR.
J'ai Ml aujourd'hui cette Asscmlilce (|u'on ne saurait appeler n.itionale. La raison, la vérité, la justice y sont ctoulTées, lionnies. Quand on a sui\t la marche qu'elle a tenue ce matin, quand on a entendu les propos que les Noirs osaient y tenir, quand on a vu le jeu des vils inlért'ls des passions qui l'ont guidée, il ne reste plus qu'à s'envelopper la léte, ou à percer le sein de ses ennemis.
Il me semble évident que, pour toute personne qui a des idées justes de la liberti' et le
sentiment vif de ce qu'elle inspire, il me semble (Icmoniré que TAssenddee ne saurait plus rien faire qui ne soit funeste à celle liberté. Elle fortilicra le pouvoir exécutif, elle décrétera la r(''éligibililé, elle fera des lois poiu- limiter la liberté de la presse, elle éiilcra une Convention, ou elle étouffera tellement l'esprit public avant qu'elle puisse avoir lieu, que la Convention fera pis ([u'elle encore. Comment les Noirs mêmes ne conçoi>enl-ils pas que si notre Constitution ne se perfectionne, l'empire se démembrera nécessairement? Mais non, ils espèrent que nous retomberons sous le joug du despotisme, et j'ai peur (ja'ils n'aient raison. Que faire, dans un pareil état de cliosos? S'ensevelir dans la retraite ou se dévouer comme Décius? Car que peuvent cinq à six bommes de bien contre une légion de mauvais esprits? Il faudrait des voix de stentor el le génie d'un dieu. Des moyens bumains n'ont pas de prise sur uniî foule audacieuse et corrompue. N'existct-il donc pas, dans l'Assemblée, une trentaine
À M. H. BANCAL, À LONDRES
5 mai 1791, — de Paris.
Vos '*' deux lettres, mon cher Bancal, des a 6 et 29 du passd, me sont parvenues. Je remis aussitôt à C. Fauchct la lettre pour lui. 11 part luudi ''' pour son e'vêché. Il a dû communiquer votre lettre au dii'ectoire du Cercle socinl. Bosc a dû remettre hier à Garran la lettre qui dtait pour lui. Il paraît que je me suis mal expliqué dans ce que je vous ai dit du jugement que nous portions de vos efforts et de votre projet. Il n'est pas douteux que la réunion à laquelle vous Iravailles! ne puisse être utile, mais nous avons douté si, dans ce moment, c'était le plus pressé; s'il n'était pas plus pressant de s'adi'esser aux peuples eux-mêmes en faisant d'abord assembler le nôtre et mettant entre ses mains tous les principes, tous les
d'honnêtes gens capables de comprendre les bons principes, de s'entendre pour les soutenir et pour crier du moins contre les criaillcurs, lorsque ceui-ci veulent arrêter la discussion et repousser la lumière? Il faut les chercher, ces honnêtes gens, les éleclriser et les conduire; il fauttolérerleurs travaux particuliers, leur marotte et leur médiocrité.
Pétion s'est cchauffé et n'en a que mieux parlé; le vigoureux Robespierre et le sage Buzot ont déployé tous leurs moyens; mais leurs cris étaient étouffés, même par les enfants de la Montagne, aussi vils aujourd'hui que des modérés. Ils criaient à Tordre quand on parlait do citoyens passifs. Comme Tibère, ils faisaient un crime d'appeler la tyrannie par son nom. Que vous dirai-je de ces hommes médiocres, qui no savent répondre que par des clameurs, d'imbéciles ricanements et de grossiers propos; qui, toujours à l'affût d'une négligence, d'une répétition et d'unjnot impropre, les saisissent pour enlrainor la foule légère , inconsidérée des sots et des jaloux, toujours prêts à se venger, sur la raison même, de leur propre nullité'?
J'ai le cœur navré : j'ai fait le vœu ce matin de ne plus retourner dans cette Assemblée, où l'on se rit de la justice et de l'humanité, où cinq à six hommes courageux sont vilipendés par des furies qui veulent nous déciiirer.
Lorsque Dubois, d'André, lUbaut ont répété
insidieusement qu'il n'y aurait que des mendiants qui ne seraient pas citoyens actifs , comment quelqu'un n'a-t-il pas observé que dans des villes de grande fabrique il y a un nombre considérable d'ouvriers qui, par l'effet des crises auxquelles sont exposés tous les objets de commerce et de manufacture de leur industrie, se trouxent momentanément hors d'état de supporter aucune imposition, et même réduits aux secours passagers de l'assistance publique? C'est ainsi qu'à Lyon, dans l'hiver de 178g, plus de vingl-cinq mille âmes furent livrées à la misère. Ces ouvriers sont cependant d'utiles et braves ciloyeiis, d'honnêtes pères de famille, 1res allachés à la Constitution, très ardents à son maintien , et ils n'auraient pas le droit d'être armés pour elle ! et l'autorité arbitraire des municipalités pourra les rejeter! Car on a aussi à Lyon l'exemple d'une précédente municipalité qui, sous le prétexte que tels ou tels n'étaient ])«s, pour 89, sur le ri'de des contributions, n'ont pas voulu les y admettre lorsqu'ils ont sollicité d'y être, afin de partager les droits do citoyens actifs.
''* Lettres à Bancal, p. a 16; — ms.
9534, fol. 11 4-11 5. Même adresse qu'à la lettre 415.
'^' Ce début est de Lanthenas.
plans de philantliropie qu'il sentira aussi bien qu'aucun philosophe et qu'il appuiera mieux. Vous ferez pourtant bien de profiter de la bonne volonté que vous rencontrez dans les personnes que vous voyez. Il est I)on que la Société des Amis''' connaisse où nous en sommes et ce qu'on peut plus que jamais espérer ef faire pour le bonheiu- des hommes, qu'ils ont, plus qu'aucune secte au monde, constamment recherché. Le peu d'amis sincères de la liberté, ceux au moins qui en soutiennent les principes purs , continuent de livrer ici , chaque jour, un combat inégal contre ceux qui haïssent la liberté ou veulent, pai' des sentiments inconcevables de modération, s'écarter des princijies qui peuvent seuls nous l'assurer. Nous vous avons paHé d'une réunion dont nous concevions quelque espérance et à laquelle nous concourions. Elle reste bornée à si peu d'individus, qu'elle a très peu d'influence; cependant ceux qui se sont aperçus de la faible résistance qu'elle oppose quelquefois au torrent des opinions qui conduisent maintenant la majorité de l'Assemblée, ou plutôt qui l'ont connue par les indiscrétions de ses membres, la croient, en nombre, bien plus redoutable. Ils jwnsent qu'il y a une confédération puissante pour la république, qu'elle s'étend dans le royaume, et ils y^ttachent des chaînons qui n'en dépendent sûrement pas.
Si nous avions ici l'esprit public qui fait trouver si facilement, en Angleterre, des fonds, poin- pousser ce qui est utile et gi-and, nous poturions effectivement, je pense, réaliser les craintes de ceux qui nous redoutent. Mais imaginez que nous n'avons pas le moindre soi jwur faire imprimer. Lafayetle a longtemps entretenu Brissot d'espérances de lui en donner. Mais nous avons reconnu qu'il caressait et entretenait notre ami , comme Mirabeau faisait pour Desmoulins, afin d'arrêter sa plume, en tenant en suspens ses sentiments'*'.
Mon travail sin- les Sociétés populaires''' est, en attendant, là. — Nous aurions voidu le faire tirer à un très grand nombre d'exenqjlaii^es , et nous n'avons encore rien arrêté. Je viens de m'occuper de la liberté indéfinie de la presse'*'; le Département de Paris sollicite sur elle des lois, et ses amis ont de nouvelles craintes de la voir anéantir. Mille saints et encouragements il Clarkson'*' et aux autres Amis de la vérité, de la fraternité entre les hommes. Vale.
''' Ix;s tpiakers d'Angleterre.
'■'' I^nthenas écrivait déjà à Bancal, en avril, en lui exposant ses plans de propgandc (ms. gôSi, fol. a5o-a5i) :
iT Brissot va, ce matin, chez M. Lafayette pour éprouver ses intentions. Il a offert plusieurs fois de l'argent pour quelque entreprise qui tendit à garantir la Constitution contre les dangers qui de tous côtés la menacent. Si nous pouvons le déterminer pour ce projet des Sociétés populaires, etc. . . «
''' C'était un manuscrit considérable (pie I^nlhenas avait rédigé à Lyon à la fin de 1790 et au commencement de 1791: on veira plus loin que Robespierre, à qui il
LETTIItS DE MIDIIIE BOLl^D.
l'avait communiqué, le lui perdit dans un fiacre. Il en publia depuis un résumé dans la Chronique du mois, en février 179a , et un tii-age à part en avril suivant.
''' Voir Patriote français du '1 mai : ff Réflexions sui- l'adi-esse du Directoire du département de Paris , du 36 avril , concernant le code pénal , la liberté de la presse et en général sur les droits et la nécessité des mouvements du peuple.» L'article parait bien être de Lanlhenas. — Cf. lettre suivante, du a 9 mai.
''' Thomas Clarkson (1760-1846), pasteur et publiciste anglais , un des hommes qui ont le plus contribué, avec Wilberforce ,
lUPHIHEILIE RATIORALB.
L'AnfjIcterre a cerlainement gi-and intérêt que les principes de philanthropie universelle , les principes ddmocraliques par conséquent, triomphent ici et s'établissent solidement. Si leurs ennemis parvenaient à les étouffer, si l'on réussissait à faire prédominer la monarchie , il est certain que celle-ci , pom* s'affermir en entretenant la 'guerre et par l'effet de la force (pie la liberté lui aurait restituée , écraserait bientôt l'Angleterre, — ce qui n'arrivera jamais si la liberté s'établit dans toute son étendue. Mais s'il reste dans la Constitution des défauts essentiels à cet égard, il est impossible, si les peuples s'y soumettent, que la force du pouvoir exécutif ne les aveugle et ne les conduise bientôt à tout ce qu'il voudra , pour peu qu'il soit habile. Sous ce rapport , les Amis de la liberté , en Angleterre , devraient se réunir potu- fournir des moyens à ceux de France de faire triompher les bons principes , et je ne crois pas qu'on dût craindre de leur dire que ce soin serait digne d'eux.
Je"' crois au contraire, aujourd'hui, que ce n'est plus que par des associations générales qu'on peut effrayer, poursuivre et terrasser le despotisme; il faut l'attaquer de toutes parts pour l'extirper de chez nous-mêmes. Nous voudrions en vain perfectionner notre liberté si nous n'excitons pas tous nos voisins au même culte. Je n'aurai jamais le courage de vous écrire tout le mal que je pense de notre Assemblée,jesuisi dégoûtée d'aller à ses séances et je suis intimement convaincue qu'elle ne saurait plus faire que de mauvais décrets. Il nous faudra une nouvelle insurrection, ou nous serons perdus pour le bonheur et la liberté; mais je doute qu'il y ait assez de vigueur dans le peuple pour cette insurrection, et je vois les choses livrées aux hasards des événements. Dans tous les cas, ce serait folie que de s'attendre à la paix; nous sommes voués aux troubles pour toute cette génération , et ils nous seront moins funestes que ne pourrait l'être la sécurité. L'adversité forme les nations comme les individus, et la guerre civile même, tout horrible qu'elle soit, avancerait la régénération de notre caractère et de nos mœurs. Il faut être prêt à tout, même à mourir sans regrets, car du sang des honnêtes gens jailliraient la haine puissante des passions qui l'auraient fait répandre et l'enthousiasme des vertus dont ils auraient donné l'exemple. On brûle le pape au Palais-Royal*^', et l'on reconnaîr à l'Assemblée ses prétendus droits sur Avignon l^'; cependant le Comtat est livré à tous les déchirements d'une guerre civile et religieuse, et
à l'abolition de la traite des nègres , pour '*' Le mardi , 3 mai , on avait brûlé le
lesquels il avait fondé, en mai 1787, la So- pape en effigie au Palais-Royal. ciété des Amis des Noirs. C'est par Brissot que ''' Le 4 mai, l'Assemblée avait rejeté un
Bancal lui avait été adressé (voir Mém. de projet de décret portant qu'Avignon et le
Brissot, t. III, p. 2 et suiv.). comtat Venaissin if feraient partie intégrante
''' Cette suite est de Madame Roland. de l'empire firançaisi.
une foule de petits intérêts de nos députés propriétaires dans le Comtat, tels que Grillon '•' et autres, empêchent l'Assemblée de reconnaître les droits des peuples et de porter secours aux malheureux. Oui, liez les amis de l'humanité de toutes les nations : il ne faut pas moins que cette confédération générale; nous sommes trop faibles et trop corrompus pour nous relever seuls; que la lumière se fasse partout, il est temps que le genre humain sorte du chaos '^'.
[À BANCAL, À LONDRES'')
la mai 1791, — de Paris.
Je ne vous ai pas écrit depuis quelque temps, parce que j'ai eu peu de courage à vous entretenir de la chose publique et qu'il serait presque honteux de s'occuper d'objets qui lui fussent étrangers. 11 s'en faut tout que je sois contente (le notre situation ; la sécurité même de beaucoup de gens qui ne sont pas sans civisme m'est un sujet de regrets, car il faut être bien froid sur les intérêts de cette patrie qu'il disent aimer, ou bien aveuglés sur la manière de les calculer, pour demeurer calme à la vue de tout ce qui existe. Sans doute, je ne crois pas à ce qu'on appelle une contre-révolution; elle est impossible, grâce, non au patriotisme de la plupart des raisonneurs, mais à la ferme volonté du peuple des villes et des campagnes de conserver des avantages qu'il a commencé de goâter. Je crois à la force et à l'empiétement du pouvoir exécutif, à la plus mauvaise administration des finances, à une détestable organi sation du ministère, à une foule de mauvais décrets et de vices constitutionnels qui gênent l'excîrcice de la liberté, arrêtent les progrès de l'instruction, établissent l'aristocratie des richesses, s'opposent à la régénération du caractère
''' Il y avait deux Grillon h la Consti- Je suis plus mécontent que jamais de l'As-
luanle : le marquis de Grillon, députe de la semblée, mais je ne crois pas que les cii*-
nohif'sse (le Troyes , ol son frère , le comte constances ('Xt(iri(;ures soient inqui(îtaiiles.
(le Grillon , d<;put<5 de la noblesse de B(>au- Nous vous attendons bientôt et nous raison-
vais. Il s'agit ici du second , qui a joné un nerons vos projets. Je vous embrasse. L. B. »
r(Me bi(!n plus elTac(^ que le premier. ''' Lettres à Uimcal ,p. ^-21; — ms.gSSi,
<'' Bosc ajoute, en post-scriptum : ^Je fol. iiG-118. Bancal a écrit eu marge :
n'ai rien à vous apprendre de particulier, ^Rép. le 97.1
national et des mœurs, nous préparent enfin de nouveaux fers (pie le peuple ne saurait apercevoir et dont il se trouvera chargé avant de les avoir prévus. Je vois l'Assemblée si excessivement corrompue, qu'il me paraît nécessaire que ■toutes ses opérations soient fautives, ce qui n'est que trop prouvé chaque jour; j'ai renoncé à suivre ses séances, elles me donnent la fièvre. Il n'y a pas, du côté gauche, un seul homme à caractère, qui unisse à un ardent amour du bien cette fermeté courageuse qui s'élève contre les orages, les brave et les fait tomber. Les meilleurs patriotes me semblent plus occupés de leur petite gloire que des grands intérêts de leur pays et, en vérité, ils sont tous des hommes médiocres, quant aux talents mêmes. Ce n'est pas l'esprit qui leur manque, c'est de l'âme; il n'y a qu'elle qui puisse élever un homme à ce généreux oubli de lui-même dans lequel il ne voit que le bien de tous et ne songe qu'à l'opérer, sans s'occuper des moyens de s'en assurer la gloire.
Mais avant de m'abandonner à vous raconter tout ce que je pense, je dois m'acquitter de ce que Lanthenas s'était chargé de vous écrire et que je lui ai promis de vous mander. Brissot, toujours dévoué, comme vous le connaissez, et auquel je ne désirerais que deux adjoints dont la plume valût la sienne pour conduire l'Assemblée avec la capitale , Brissot vous prie de rapporter, pour la Société des Amis des Noirs, plusieurs exemplaires de tout ce que la Société de Londres a publié depuis six mois, surtout les évidences et les précis'^'; il demande si cette Société a reçu les adresses (|ue celle d'ici lui a envoyées, par Philips, il y a plus de quinze jours; enfin il est un troisième article à traiter verbalement entre vous et Clarkson ou autre de la Société, de la manière que vous saurez faire : c'est la nécessité des secours. Vous savez que la Société d'ici, forte de zèle et faible de moyens pécuniaires, ne peut trouver d'aide de ce genre que dans la Société de Londres; elle compte renouveler ses attaques pour la prochaine législature et ne rien négliger pour cela suivant ses facultés. Elle est actuellement dans un grand mouvement; il s'agit du sort des gens de couleur.
Le Comité colonial a eu l'infamie de proposer un projet de décret dont l'un des objets était la formation dans les îles d'un congrès de blancs, auquel on laisserait à discuter le sort des gens de couleur. Petion s'est élevé avec indignation , et il a fallu combattre pour obtenir l'impression et l'ajournement de ce projet; la Société s'est hâtée d'imprimer et de répandre des instructions, et
''' Nous ne savons ce cpie signifie ici évidences.
elle a eu fort peu de temps; la discussion s'est ouverte hier, elle a été vive; on la continue aujourd'hui, et probahlement il y aura une décision*''.
L'abbé Grégoire'-', que j'ai vu hier au soir, tremblait sur ce qu'elle pourrait être; tous les noirs de l'Assemblée sont, comme de coutume, contre la raison et l'humanité; ils sont, pour cet article, d'accord avec Barnave qui cependant a été entendu hier avec défaveur; les Lameth ne disent mot, et ils ont leurs motifs pour soutenir Barnave, mais ils ne le font pas d'une manière officielle pour éviter de se compromettre, soin bien superflu.
Le Comité de constitution a osé proposer un décret sur le droit de pétition ; il consistait à ôter ce droit aux citoyens passifs, aux sociétés ou clubs, et aux corps administratifs, à exiger enfin que toute pétition fût signée de l'individu qui la présente, ou de tous les individus qui voudraient qu'elle fût faite en leur nom; il y avait encore, dans ce décret, je ne sais quelle absurdité sur le droit d'njîche, car on a l'inconséquence de désigner par le nom de droit ce qu'on prétend restreindre ou anéantir par des lois. C'est l'impudent Chapelier qui a fait le rapport en conséquence ; il a été tellement astucieux , l'Assemblée est si mauvaise et le peuple est si ignorant, qu'on l'a applaudi de toutes parts ... Je ne sais comment on peut être témoin de pareille scène et ne pas verser des larmes de sang. . . Deux ou trois bons députés se sont récriés; Robespierre a obtenu seulement le renvoi au lendemain, après avoir vainement demandé la question préalable; et, le lendemain, le projet a passé en plus grande parlie; on est venu à bout de l'échancrer, de l'affaiblir; mais enfin il est résulté une mauvaise loi'^'. Vous aurez vu, par les papiers, comment a été traitée l'affaire d'Avignon; durant trois jours on a longuement discuté pour rendre un sot décret qu'on a été trop heureux d'annuler le lendemain par un tour d'adresse, et les choses ne sont pas plus avancées qu'avant l'examen de la question'*'. Cependant toutes les horreurs d'une guerre civile et religieuse désolent le Comiat; les Avignonnais tombent dans un triste état : ils manquent
'*' Voir sur les séances des Jacobins, des de la Société des Amis des Noirs (Mém. de
11 et 1 3 mai, cil cette question fui débattue, Brissol, t. III, p. 89). Aulard, t. II, p. 'ii3-ii5. '*' Décret des 10-18 mai 1791. — Voir
''' Baptiste-Henri GrcgQire(i75o-i83i), plus loin lettre du 97 mai. curé d'Emberménil en lorraine, député du '*' Dans la séance du .5 mai, laffaire
clerjfé de Nancy h la Constituante, évdque d'Avignon était revenue en discussion, et
de Blois, etc. On connaît son rôle de- les partisans de la i-éunion, rejet(''e la veille,
puis. Il était un des membres les plus actifs avaient obtenu le renvoi aux Comités réunis.
de munitions pour suivre le siège de Carpentras ; cette ville se défend vigoureusement, et l'aristocratie qui l'a prise pour son foyer s'y maintient avec succès. Vous connaissez l'état de l'Europe et l'éveil qui tient en armes toutes ses puissances. Il est prouvé aujourd'hui, pour le plus grand nombre des personnes instruites, que le départ de Louis XVI, le 18 précédent, était pour la frontière. La petite armée Coudée [sic) est aujourd'hui de dix mille hommes; beaucoup de ci-devant partent de divers lieux de la France, pour s'y réunir. Tout cela ne serait que risible si nous avions une bonne Assemblée; je ne sais plus quand elle cédera la place à l'autre législature, et je crois que les plus sages sont ceux qui avouent que le calcul des événements futurs est devenu presque inipossible. Seulement il est clair que cette génération est vouée aux troubles, et que ce serait tant pis pour elle s'il en était autrement; car ce n'est plus que dans le choc et le hasard des passions et des choses qu'on peut espérer d'obtenir quelque résultat favorable au grand nombre. Je soupire après mon ermitage et le bonheur d'y faire quelque bien dans le silence : j'en ai assez de Paris; il était beau à voir au moment delà Révolution, il m'afflige aujourd'hui et je le quitterai sans regrets. Les affaires de Lyon ne vont ni vite ni mieux que les autres; mais comme elles occuperaient extrêmement mon mari s'il était actuellement à Lyon même, je me console de le voir ici, où elles lui laissent quelque relâche ; c'est ainsi qu'il y a compensation à tout. Adieu, nous sommes toujours vos bons amis.
À M. H. BANCAL, [À LONDRES '''
sa mai 1791, — de Paris.
Qu'êtes-vous donc devenu? nous n'entendons plus parler de vous et ne savons qu'en penser.
Vous étiez bien aise, disiez-vous, de nous savoir à Paris, parce que ce rapprochement rendrait la correspondance plus facile et plus fréquente; mais votre dernière date déjà de pjus d'un mois, malgré les lettres que nous vous avons adressées dans cet intervalle. Je me rappelle d'un temps où de semblables
'"' Lettres à Bancal, p. iîay; — ms. 9534, fol. 1 i9-iî2a. — En marge, de la main de Dancal ttRép. le 97.1
délais nous étonnaient beaucoup, et ne nous faisaient cependant que supposer quelques suites de circonstances ou de distractions, balancées par des craintes d'altération de santé; c'était l'absorbement du chagrin, et vous nous fîtes part de sa cause. Cette expérience ajoute aux inquiétudes que peut inspirer votre silence, et elle se mêle douloureusement aux combinaisons que nous faisons à votre sujet. Si vous avez quitté Londres, pourquoi ne pas nous avoir prévenus de votre départ? Si vous l'habitez encore, comment pouvez-vous demeurer si longtemps sans communiquer avec vos amis? Je présume que votre projet d'alliance n'a pas été sans succès, et je m'étonne que vous ne faisiez (s/c) point participant de ceux-ci les personnes que vous savez y prendre tant d'intérêt.
Dans une correspondance plus suivie, je vous aurais tenu au courant de notre Assemblée; mais, au reste, les papiers vous y mettent, et les choses se succèdent avec tant de rapidité , que leur ensemble échappe à la narration quand on ne la reprend qu'à des époques éloignées.
L'organisation du Corps législatif se fait passablement et, du moins jusqu'à ce moment, l'Assemblée paraît s'être rajeunie pour cette partie. Les législatures n'auront pas besoin d'être convoquées par le Roi, et il ne pourra les dissoudre; les membres de celle-ci ne sont pas rééligibles; voilà d'excellentes choses, et nous devons les premières énoncées à cette non-réélection qui fut d'abord heureusement décrétée. •
La cause des gens de couleur est gagnée; ces succès m'ont un peu réconciliée avec notre Assemblée; mais il est toujours instant qu'elle finisse, car l'avantage du bon parti tient à si peu de chose, qu'on est toujours sur le bord du précipice. La rareté, le haut prix de l'argent font actuellement la crise publique; il se vend douze, quinze et même vingt pour cent. Le désordre des finances inquiète les plus confiants; c'est à qui réalisera ses capitaux; aussi les biens fonds se vendent un prix fou; on s'estime heureux d'acheter des terres à deux pour cent de revenu. La législature ne saurait être encore longtemps en exercice; mais ce sera sûrement au delà du mois de juillet. Je ne vous dis rien de nos affaires particulières, elles ont toujours la même incertitude.
Je laisse la plume à l'ami Lanthenas, après vous avoir réitéré l'attachement du ménage. Adieu.
Je''' partage, mon cher ami, ies inquiétudes que donne votre silence; et je souhaite que vous nous en tiriez hientdt. Je n'ai rien à vous dire sur i'ohjet de vos dernières occupations
''> Ce qui suit est de Lanthenas.
à Londres. Je ne fréquente point le Cercle social. L'abbd Fauchet est parti. Je ne sais quelle est la chaleur que cette Socidtf; peut mettre au développement de ses projets au dehors. Je suis celui des Sociétés populaires ici. 11 se forme une Société centrale , à laquelle j'ai été adjoint. J'y ai fait part de mes idées, et j'espère qu'elles y concourront au bien. Robespien-e m'a perdu un manuscrit que je lui avais confié sur l'établissement de ces Sociétés, et un autre sur la liberté de la presse'''. C'était le travail de plusieurs mois. J'ai eu le courage, depuis quelques jours, de le recommencer'*'. Nous espérons de vous voir arriver au premier moment et que vous viendrez nous aider; — il est temps d'ailleurs que vous vous i-approchiez pour les élections.
Je vous recommande l'objet des secours pour la Société des Noirs dont notre dernière vous entretenait. Vous voudrez bien aussi vous rappeler de ce dont je vous avais prié près du libraire Philips. Si M. Baumgartner m'a fait quelques commissions que je lui avais données, vous me ferez plaisir de vous en charger.
Garran a été nommé président du tribunal de cassation. — Il a été dans les embarras d'un déménagement, et maintenant il a une belle-sœur qu'il est sur le point de perdre.
Bosc et Creuzet''' se portent bien; le premier joindi-a sans doute, à la présente, quelque chose.
Bonne santé et prompt retour. Salât.
'"' Voir Patriote français du 1 7 mai : «Manuscrit perdu. M. Robespierre a laissé, dans un fiacre qu'il a pris à 9 heures et demie du soir, jeudi 1 2 , sur le quai des Augustins , un manuscrit sur la Liberté indéfinie de la presse et sur les Sociétés popdaires. Il j)rie les bons citoyens qui pourraient en avoir entendu parler de le lui faire retrouver. Il donnera une récompense à ceux qui se seront donné quelque peine pour cela.
rf On s'adressera à lui , rue Saintonge , au Marais, n° 8, bu bien chez M. F. Lanthenas , rue Guénégaud , hôtel Britannique , faubourg Saint-Germain. La dernière partie de ce manuscrit a été lue au Cercle social par M. G. Fauchet. On espère que les patriotes s'intéresseront à ce qu'il ne soit point perdu. Ji
C'est sans doute en sortant d'une des réunions qui se tenaient chez Madame Roland (la rue Guénégaud débouchant tout près du quai des Grands-Augustins) que Robespierre avait perdu le manuscrit de Lanthenas. La
veille (1 1 mai), il avait précisément lu aux Jacobins un long discours pour soutenir cpie tfla liberté de la presse doit être entière et indéfinie, ou elle n'existe pas». (Aulard, Jacobins, II, ^tfd- lit i).
'*' Lanthenas eut , en effet , le courage de recommencer, et son opuscule fut imprimé moins d'un mois après, sous ce titre: <rDe la liberté indéfinie de la presse et de l'importance de ne soumettre la communication des pensées qu'à l'opinion publique , adressé et recommandé à toutes les Sociétés patriotiques, populaii-es et fraternelles de l'Empii-e français, par F. Lanthenas, docteur-médecin, citoyen français. — Paris, chez Visse, libraire, rue de la Harpe, et Desenne, libraire, au Palais-Royal, 17 juin 1791; in-8° de 38 pages, de l'imprimerie du Patriote français , place du Théâtre Italien. — Cf. Patriote des 10 juin, ih juillet, la août 1791.
H refit également son travail sur les Sociétés populaires. — Voir note de la lettre ^22.
''' Creuzé-Latouche.
[À CHAMPAGNEUX, À LYON'"'
Le soir du 47 mai 1791, — de Paris.
Je n'ai pu vous entretenir ce matin , notre bon et digne ami ; je prends la plume actuellement pour m'en dédommager. Vous demandez pourquoi vous n'avez plus de mes nouvelles; j'ai été touchée de cette question et je m'empresse de vous témoigner combien j'y suis sensible. Je n'expliquerai point mon silence par des raisons de santé, quoique j'aie été malade depuis peu; je ne vous rappellerai pas la préoccupation involontaire dans laquelle on vit ici et par laquelle on est comme entraîné malgré soi. J'aurais su trouver ofl prendre le moment de vous écrire, si j'avais eu de la satisfaction à partager avec vous; mais je suis véritablement affligée de l'état de la chose publique, je répugne à dire tout le mal que j'en pense; je ne veux point communiquer mes affections pénibles, si elles sont exagérées.
Cependant, comme je ne sais pas revêtir une apparence de joie et prendre un style léger lorsque mon imagination est vôtue de noir, je prends le parti de me taire.
Puisque vous voulez de mon grimoire, préparez-vous donc à soutenir mes lamentations. Je commencerai par les affaires de votre pauvre ville, qui vous occiqient autant que nous. Pensez-vous qu'avec la trempe que vous nous connaissez, tous les agréments de la capitale puissent compenser le déplaisir d'être depuis trois mois à la poursuite de décisions dont aucune n'est encore obtenue? Durant les deux premiers, j'ai pris patience; mais, depuis le troisième, mon sang pétille à la seule idée d'une mission importante dont mon mari est digne, qu'il fait tout son possible pour remplir, et qu'il n'a pu justifier encore par le moindre succès. Gela me pèse et m'obsède; je ne jouis plus de rien, et je me soulève contre les obstacles qui m'irritent vainement.
''' Ms. Ga4i, fol. 55-58. — Voir Révolution française du \U août iSgS,
Le Comité des impositions, auquel l'affaire de Lyon est confiée'*', n'a voulu entendre à rien tant qu'il a été occupé de l'assiette de la contribution; puis, par ennui d'importunités ou pour gagner du temps, ou par raison s'il y en a, il a voulu tant et tant d'éclaircissements, dont vous savez quelque chose par le mal qu'ils vous ont donné. Ensuite il est assez d'usage dans l'Assemblée que ce qui intéresse un département soit proposé par les députés de ce déparlement; agir autrement est en quelque sorte aller sur les brisées les uns des autres, et l'on ne trouve point de ces hommes à caractère qui se mettent au-dessus de petits ménagements, lorsqu'un intérêt majeur le requiert. Or nos députés sont bien les gens les plus minutieux, les plus longs, les plus mous qui existent. Ils seraient fâchés qu'on agît sans eux, et trouveraient bien moyen d'entraver une marche sur laquelle ils n'auraient pas été consultés; mais ils ne sont pas de force à prendre la meilleure, et, soit paresse, soit incapacité, les jours passent, et les législatures se succéderaient avec eux avant qu'ils aient fait tous leurs tours.
L'art suprême est donc de se concilier, jusqu'à certain point, des agents dont on ne peut entièrement se passer, et de prendre sur soi l'action, en ayant l'air de leur en laisser le mérite. Jugez, si vous le pouvez, d'une telle situation. Il faut, dans la confiance qui dicte cette lettre, seulement entre nous, que je vous donne un échantillon de l'allure de nos gens. La nouvelle répartition des contributions charge excessivement notre malheureux département. Landine (^' n'en a pas eu la première nouvelle qu'il s'est mis en devoir de réclamer; pour le faire avec succès, il a écrit à l'administration du département pour avoir l'état précis de l'ancienne contribution, afin d'en offrir le rappro-
''' Le décret du a 9 mars, qui avait pourvu provisoirement aux moyens d'assurer, par des sols additionnels, le service des dettes municipales , mais sans rien spécifier pour Lyon, n'avait pas, dès lors, arrêté les revendications particidières de cette ville, et Roland les poursuivait avec ténacité. (Voir Wahl, p. 35o et suiv.)
'*' Delandine (voir note de k lettre du i3 janvier 1787); — député du Tiers du Forez, il avait qualité pour s'occuper des affaires du département de Rliône-et-Loire dans lequel le Forez était compris. Bien qu'il volât d'ordinau-e avec la droite constitutionnelle, il avait gardé d'excellentes relations avec Roland.
chôment, l'énorme dilîérence, et de déduire les motifs de modérer la nouvelle charge d'imposition. Mais nos députés, qui de longue main se sont accaparé la correspondance du département, l'ont habitué à ne répondre qu'à eux, et Landine n'a pas eu de réponse. 11 s'est agité, il a fait des tentatives auprès du Comité. MM. de Lyon n'ont toujours rien dit, et les répartitions du Comité viennent d'être, sans discussion, décrétées par l'Assemblée '•'. En conséquence, plus de huit millions sont répartis pour la portion du département de Rhône-et-Loire. Le Comité n'a pas eu égard aux seules représentations des députés foréziens, que ne soutenaient point ceux de Lyon qui, je ne sais par quelle incroyable incurie, n'ont pas fait la moindre démarche.
Notre ami ne se rebute point; il joindra certainement à la présente des réponses à quelques-unes de vos demandes; il est maintenant au Comité, muni des pièces qui sont arrivées aujourd'hui, et parmi lesquelles nous avons bien distingué et goûté votre excellent rapport du 19 sur l'Hôpital, etc.'^l .. Il ne négligera rien pour obtenir que quelque membre du Comité se mette en avant et fasse la demande du secours provisoire'^). Je voudrais être homme, pour courir de mon côté ot lui épargner quelques démarches; mais une femme, qui peut agir dans une cause personnelle, ne saurait se montrer dans des affaires de cette nature.
Ce qui m'impatiente excessivement, c'est la contradiction que je trouve entre le peu de cas que l'on fait hautement des députés lyonnais dans l'Assemblée, et le scrupule de chacun de ne point aller sur leui-s brisées, dans ce qui concerne leur département. Je vois, dans cette sorte de scrupule, un égoïsme et un esprit de corps tout à fait révoltants.
''' Décret du 37 mai concernant la répartition entre les 83 départements des 3oo millions de contribution foncière et mobilière pour 1791. <fRhône-ef-Loire, écrit Roland à Clianipagneux le 28 mai , vient le quatrième pour la charge (8,a54,ioo'*).)> (Ms. 6a4i, fol. 53-54.)
''' Voii Wahl , p. 35o-35 1 , sur l'éloquent
rapport présenté , le 1 9 mai , par Champagneux au Conseil général de la commune de Lyon pour sauver, en le prenant en r^e municipale , l'Hôpital-général de Lyon , ruiné par la suppression des octrois , sa plus importante ressource.
<*' La ville demandait un secours immédiat de 3 millions. (Voir lettre suivante.)
On se consolerait encore de ces maux particuliers, si la gi-ande machine allait bien. Mais que nous sommes loin de compte, nous autres francs patriotes , qui désirons sincèrement l'avantage commun et sommes prêts à lui sacrifier le nôtre propre !
Quand on ne regarde les choses que de loin, et seulement en masse, on voit un mélange de mal et de bien assez conforme à celui que présentent toutes les choses humaines. Mais, quand on remonte à la source et qu'on examine de près la machine, on est effrayé du désordre qui y règne et humilié de tout ce qu'il en a coûté d'efforts pour produire ce qu'il y a de bon.
Je n'ai pas le courage de revenir sur tout ce qui s'est passé de répréhensible; mais le seul décret sur les pétitions (•) m'a enflammée d'indignation. Combien il faut que le Département soit perfide pour l'avoir proposé, que l'Assemblée soit lâche pour l'avoir adopté, que le peuple soit ignorant pour ne l'avoir pas jugé, et que les citoyens éclairés soient faibles pour n'avoir pas réclamé contre, avec vigueur et unanimité!
Que vous dirai-je"? Je ne vais plus à l'Assemblée, parce qu'elle me rend malade; ni aux spectacles, beaucoup trop frivoles pour mon goût dans des circonstances aussi graves; et, si je n'avais quelques parents, quelques amis qui me donnent quelques devoirs à remplir, je m'isolerais pour ne pas voir tant d'intérêts et de petites passions, dont le choc perpétuel affaiblit l'esprit public. Nos meilleurs députés mêmes n'ont pas, à mon gré, l'activité, la suite, l'énergie et ce généreux oubli de sa propre gloire, sans lesquels pourtant on n'opère le bien qu'à demi. Tous sont las et usés; il est bien temps qu'ils cèdent la place; ils y songent, et, après le renouvellement du corps électoral auquel doivent procéder les assemblées primaires dans le courant du mois prochain, on nommera, au 5 juillet, les représentants à l'Assemblée nationale.
''' Décret des 10-18 mai 1791, relatif exercé en nom collectif par les corps élec-
au droit de pétition et qui fixe les cas oii les toraux, judiciaires, administratifs et nmni-
citoyens pourront requérir la convocation cipanx,etc.i (Article 1".) de la commune : tt Le droit de pétition ap- C'est le Directoire du département de
partient à tout individu et ne peut être dé- Paris qui avait provoqué ce décret. — Cf.
légué; en conséquence, il ne pourra être lettre 423.
C'est ici, comme chez nous, la finance qui demeure la plus embrouillée; elle n'est encore qu'un chaos, et nous serons encore perdus si l'Assemblée prochaine n'est composée d'hommes laborieux, fermes et incorruptibles. L'agiotage a pénétré dans l'Assemblée actuelle; c'est une fange qui fait horreur. Que voulez-vous qu'on obtienne de gens qui ne veulent point accroître les charges apparentes, parce qu'ils craignent d'exciter l'envie de fouiller avec eux dans les secrets qu'ils ont su se réserver? Notre Comité des finances est tout pourri; la sottise règne dans la plupart de ceux oii la friponnerie n'est pas. On n'ose point, on ne peut point crier cela sur les toits, dès que l'Assemblée est assez faible pour le souffrir et que le peuple est trop aveugle pour le juger. Il faut des hommes nouveaux et d'honnêtes gens ; voilà maintenant la grande affaire.
.le ne m'étonne guère de la vengeance de vos oncles; elle est digne de l'aristocratie et s'accorde parfaitement avec ce que je connais du caractère de celle-ci dans les individus qui en sont atteints. C'est un bien qu'elle ait ce moyen de s'assouvir; car, dans son excès, il n'est rien dont elle ne fût capable. Je vous en fais mon compliment, et vous en aime tous deux davantage; votre exemple en cela même rendra vos enfants meilleurs et plus heureux que n'eût fait l'héritage dont on les prive; et, en vérité, quand on a une patrie, avec le sentiment de ce qu'elle vaut, on a bien moins besoin à' or; il est la consolation des esclaves, qui ne peuvent qu'avec lui se procurer des jouissances; des citoyens savent bien d'autres moyens de parvenir au bonheur; l'estime publique et les mœurs privées le leur assurent. C'est à ce titre que vous ne pouvez le manquer.
Recevez, avec Madame Champagneux, les affectueux embrassements de celle qui vous honore et vous chérit de tout son cœur.
COPIE DE LA LETTRE ÉCRITE À M. LK PRÉSIDENT DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE, DE PARIS, LE 7 jniN I79I '^'.
Monsieur ie Président,
Depuis près de quatre mois, je poursuis, avec le zèle qui me le fit entreprendre, l'exercice d'une mission dont l'objet va se terminer bientôt par la force des choses, s'il ne peut l'être enfin par des raisons de justice et de convenance. Député de la commune de Lyoïi, je sollicite le remboursement de sa dette; elle a été forcée par le Gouvernement, et faite pour lui; je le prouve. J'en demande la liquidation ou que le Gouvernement la reconnaisse sienne, ce qui est la même chose. Cette liquidation ou cette reconnaissance n'ont pas tellement fixé l'attention de l'Assemblée que nous soyons plus avancés aujourd'hui qu'avant d'avoir fait aucune démarche, au contraire; les maux se sont aggravés et la mesure est à son comble.
L'état de situation de la ville fut présenté, j'y ajoutai une adresse à l'Assemblée nationale; depuis, j'ai fait de nouvelles représentations; je joins ici un exemplaire de celles qui ont été imprimées ; les autres ont été adressées successivement à M. le Président du Comité des contributions publiques, et je n'ai guère manqué de jour de me présenter au Comité, bien souvent deux fois par jour; entre autres, régulièrement pendant cette dernière quinzaine.
Tous les revenus de la ville, consistant en octrois, furent supprimés défait par le renversement des barrières, il y a un an; elle devait alors plus de 33 millions et les arrérages de six mois. Ils l'ont été depuis, de droit, par l'annonce de leur suppression légale et par son effet. Les dépenses se sont accrues par des circonstances très fâcheuses, et pour en éviter de terribles; par des moyens forcés, pour parer à des incon-
<'' Ms. 62/i 1 , fol. 63-64. — Cette copie est de la main de Madame Roland. U se peut que la re'daction soit aussi d'elle et, dans le doute, nous avons cru devoir donner la pièce.
vénients qui auraient été funestes au dernier degré à la ville et à l'État.
La dette s'est encore augmentée de tous les arrérages des sommes dues depuis l'époque de son élat de situation. Elle s'est augmentée d'une autre manière encore et celle-ci est effrayante. Les administrateurs de l'Hôtel-Dieu ont abandonné l'œuvre sans rien laisser dans la caisse, dépourvue de toutes provisions, chargée de 1,000 à 1,100 malades, d'un grand nombre de coopérateurs, enfin d'une dette en rentes constituées ou viagères et dettes à jour, de six millions six cent et tant de mille livres.
L'Assemblée nationale a décrété , le 2 9 mars dernier, que les dépenses courantes, en attendant la liquidation, seraient imposées pour trois mois, en émargement au rôle de 1790. Je crus ce projet impraticable pour Lyon: il l'était en effet; je l'exposai au Comité des contributions; il y eut des réclamations de toutes parts. Ou elles furent senties, ou l'on a déterminé par d'autres raisons; le fait est que le décret n'a même pas été envoyé à la municipalité.
Ainsi donc, la ville de Lyon, sans revenus, sans moyens, sans secours d'aucun genre, est abandonnée au désespoir de ses créanciers et de ceux de ses hôpitaux, réduite à mettre sur le pavé les pauvres et malades nombreux de ses hospices et maisons de charité, à cesser de solder une garde dans un temps où le fanatisme, d'une part, et la misère, de l'autre, mettent tout en fermentation. Assurément, Monsieur le Président, dans une pareille situation, il faut s'attendre à tous les malheurs. Je dois même craindre, je l'avoue (les plus vives instances n'opérant rien auprès de l'Assemblée nationale, pas même pour des secours provisoires), que la municipalité ne succombe elle-même et n'abandonne une charge qu'elle n'a pu ni dû prendre que sous la protection de la justice et de l'humanité.
L'Assemblée nationale a fait de grandes choses; elle continue d'en faire de très grandes; mais que seront-elles pour des malheureux que la misère assaille de toutes parts? Sei-a-ce auprès de gens pour qui tout sera dans la subversion qu'on pourra présager la justice, l'ordre, le
bonheur? Non, Monsieur le Président, les impôts mêmes ne s'établiront pas, par l'impuissance de la part des uns, par le prétexte de cette impuissance de la part des autres, par une sorte d'indignation de tous, et vous auriez vous-même la douleur de perdre le fruit de tant de travaux.
Peut-être, j'ose vous le dire, n'en est-il point d'aussi pressé dans ce moment que celui de prévenir le désespoir et les horreurs incalculables qu'il entraîne. Je dois à l'Assemblée nationale cet avis sur l'état afTreux de Lyon; j'ai déposé au Comité des contributions toutes les délibérations de la commune qui le constatent; et je lui fais passer la copie de la lettre que j'ai l'honneur de vous écrire, moins pour lui prouver mon zèle ou plutôt l'acquit des devoirs qui me sont prescrits par sa confiance, que pour qu'elle avise , d'après ma situation, ce que peut et doit devenir la sienne, si elle n'obtient sur-le-champ un secours, une avance, sous quelque dénomination qu'on voudra , avec quelque condition qu'il plaira, de trois millions, savoir : deux millions pour les besoins urgents de la municipalité et un million pour ceux de l'Hôtel-Dieu , en décrétant en même temps la vente des immeubles de l'une et de l'autre (^l
'■' Disons ici, pour n'avoir pas à y revenir, que les démarches de Roland ne fiuent pas entièrement infructneuses ; il obtint une avance immédiate de 3oo,ooo livres pour i'Hôtel-Dieu , de 5o,ooo livres pour l'œuvre des Enfants trouvés. Plus tard, en octobre, après son retour à Lyon , l'Etat alloua encore 45o,ooo livres à la ville (Walil, p. io3). — Enfin , sous son premier ministère , eu avril 1792, un décret attribua à Lyon, à
titre d'avance, une sonmie de 1,693,580 livres, montant des arrérag'es dus à ses créanciers , plus 000,000 livres remboursées à M. Régny, l'eceveur municipal {Patriote français du 29 avril 1793).
Nous avons dit, en outre, que le décret du 5-10 août 1 791 fit passer au compte de l'Klat 33 miUious (sur 39) de la dette lyonnaise, mesure générale dont on voit que Lyon bénéficia largement.
COPIE DE LA LETTRE ECRITE A MM. LES DEPUTES DE LYON A L'ASSEMBLEE NATIONALE, EN LEUR ENVOYANT LA COPIE CI-JOINTE DE CELLE ADRESSEE AU PRESIDENT DE LADITE ASSEMBLÉE, DE PARIS, LE 9 JUIN I79I '*'.
Messieurs,
Je crois satisfaire particulièrement à l'obligation que m'impose ma mission et aux égards que méritent l'intérêt que vous attachez aux affaires de Lyon, ainsi que les moyens que vous avez d'en favoriser le succès, en vous faisant part de toutes mes démarches relatives à cette mission.
Vous savez mieux que personne combien son objet m'occupe depuis près de quatre mois que je suis dans cette capitale; j'ai conféré avec vous sur les démarches à faire; je n'ai négligé aucune de celles qui vous ont paru nécessaires; j'ai été au-devant de toutes celles qui me semblaient pouvoir être utiles; et il faut être , sans doute, au milieu du tourbillon oii vous vous trouvez vous-mêmes, pour concevoir comment, avec le zèle de la chose et toute l'activité imaginable pour la suivre, il est possible qu'un aussi long temps se soit écoulé dans les plus vives sollicitations sans avoir encore rien obtenu. Cependant les circonstances pressent toujours davantage : la pénurie des finances de la ville de Lyon est parvenue à son comble ; tous les revenus importants sont anéantis , les charges sont augmentées, le concours des besoins de l'Hôpital ajoute à ceux de la ville tout ce qui peut exister de plus pressant, et nous touchons à une crise funeste qui peut mettre en subversion la seconde ville du royaume et ébranler par elle la paix de tout l'empire, le maintien même de la Constitution. Car, dans ces temps de troubles, il suffirait d'une moindre étincelle au milieu de la foule de nos ennemis, ardents à profiter de tout, pour produire des ravages alïreux.
Alarmé de cette situation, que je ne cesse de représenter dans les
"' Ms. G-jii, fol. 65-60. — Mf'mes ivmarqiirs (jue pour la Ictlro prëeédcnlc.
IHrilIllLIIIt >AriU^lLK
Comités, qui a été offerte à l'Assemblée même, et dont les derniers termes sont enfin dans une proximité effrayante ; excédé de soins inutiles , allant régulièrement deux fois par jour, depuis plus d'une quinzaine, pour obtenir des rendez-vous toujours promis, toujours remis, par M. Dupont, qui paraissait plus disposé que nul autre à s'occuper de l'objet, et que vous-mêmes jugiez y être plus propre que nul autre, j'ai cru devoir écrire de nouveau à l'Assemblée nationale dans la personne de son Président; je vous fais passer ci-joint la copie de cette lettre où il m'a suffi de tracer les faits pour exprimer les plus fortes raisons. Mais, dans la multitude des affaires, la préoccupation de presque tous ceux qui y prennent part, les tentatives les mieux motivées, les plus réitérées demeurent sans effet si elles ne sont appuyées par des personnes à portée de le faire avec quelque ascendant.
Envoyé de la commune de Lyon, j'ai ce titre et mon zèle pour faire valoir ses moyens ; mais je n'ai point d'accès dans l'Assemblée , le temps s'écoule à solliciter ses Comités, et rien n'avancera si des membres de l'Assemblée même ne lui rappellent qu'elle a chargé ses Comités de lui faire un rapport que l'intérêt public rend très instant , et qu'il doit leur ^ être enjoint de le faire sans délai.
Assurément, Messieurs, députés du départementdu Rhône-et-Loii-e, vous êtes singulièrement autorisés à faire cette honorable motion ; sans doute même, si elle est obligatoire pour quelqu'un, c'est pour vous, qui tenez à la ville de Lyon , dont le sort alarmant a droit à l'intérêt de tout sage représentant et à vos soins particuliers; il est même impossible qu'aucun autre député croie pouvoir parler tant qu'on vous verra garder le silence sur un objet que vos connaissances, votre situation et vos devoirs livrent absolument à votre vigilance.
Je ne doute pas qu'un court exposé de l'état de la ville de Lyon, de l'influence que le désordre qui la menace aurait nécessairement au loin , ne fixe l'attention de l'Assemblée , ne vaille aux Comités l'injonction dont ils ont besoin, et ne détermine ainsi, du moins, le secours provisoire qu'on ne saurait tarder d'accorder sans nécessiter de funestes événements.
Je ne pense pas que ces observations puissent vous déplaire; l'unique amour du bien engagerait un homme libre à vous les présenter; mais, dans la mission dont je suis chargé, j'ai regardé comme un de mes devoirs de vous les offrir. J'aurai sans doute une vive douleur, si je n'obtiens pas ce que la commune de Lyon m'a chargé de solhciter pour elle; mais je n'aurai sûrement pas de remords, car je n'aurai rien négligé pour atteindre le but, et je pourrai justifier de tous mes efforts.
[À CHAMPAGNEDX, À LYON'*'.]
11 juin 1791, — de Paris.
11''^) faut que je laisse cours un moment à l'humeur que me donnent les clioses ; humeur, ce n'est pas le mot : j'ai de l'indignation.
Il est évident, par ce qui arrive tous les jours, qu'il ne dépend que de vos députés d'obtenir ce dont vous avez besoin. Il est reçu dans l'Assemblée qu'on doit laisser à ceux de chaque département de parler, de demander, de représenter sur ce qui concerne particulièrement leur département, et surtout leur ville, mais qu'on doit aussi les écouter, lorsqu'ils prennent la parole sur ces intérêts qu'ils sont censés bien connaître et avoir droit de défendre. D'après ce principe, cet usage, cette sorte de tactique, comme passée en loi tacite, personne ne se soucie de se mettre en avant pour l'affaire particulière d'un lieu dont les députés ne disent rien; ce serait une sorte d'injure à leur faire, ce serait rompre un ordre adopté. Si vous joignez à cette raison la préoccupation de chacun, vous concevrez aisément comment, en connaissant divers députés, nous n'en trouvons pas qui veulent rompre
'"' Ms. G-î/n , fol. 71 -7 a. ( Voir flcpotoion que nous ne croyons pas devoir reproduire
fiiinçaise du i4 août tSgS.) ici. (C'est un règlement de comptes au sujet
■*' Cette lettre vient, dans le manuscrit, de ses frais de mission , et qui n'offre aucun
en post-scriptum à une lettre de Koland, intérêt.)
la glace sur un objet que des Comités sont chargés de rapporter et que les députés de Lyon sont si bien à portée de presser. Nos craintes semblent exagérées, et l'on finirait volontiers par croire que notre activité tient à un zèle local, auquel l'intérêt commun n'a pas la plus grande part.
Les Comités sont surchargés ; dans la multitude des opérations à faire, ils préfèrent d'abord les plus générales, puis celles sur lesquelles l'Assemblée même témoigne de l'empressement. Or, si l'un des députés lyonnais prenait la parole dans l'Assemblée, qu'il traçât en peu de mots votre situation et demandât que le Comité fit son rapport, il faudrait bien que celui-ci arrivât; il pourrait, même plus, faire sentir la nécessité d'un secours provisoire et déterminer un décret sur-le-champ. Jl n'y a rien de si facile que de faire cela un matin; il y a des mois qu'ils devraient l'avoir fait.
Je n'ose scruter les cœurs, cela n'appartient qu'à une sagesse plus qu'humaine : mais quand ces gens-là seraient traîtres, quand ils voudraient vous voir abîmer, quand ils s'entendraient avec les ennemis du dehors pour favoriser les désordres intérieurs, ils n'agiraient pas autrement. La lettre de notre ami les a rendus furieux. Milanois lui a reproché de chercher à être député, de n'être pressé de finir que pour aller aux élections; mais qu'il aurait beau faire, les choses n'en iraient pas plus vite ici, qu'ils savaient bien qu'un député extraordinaire était inutile, qu'ils l'avaient voulu pour témoin des difficultés,. . . puis, dans un autre moment, que, si l'on réussissait, ce serait le député extraordinaire qui en aurait la gloire, tandis qu'eux s'étaient fort agités pour cela, etc. . .
On ne peut rien imaginer d'aussi petit, d'aussi faux, d'aussi révoltant. J'admire le sang-froid de notre ami; j'aurais répondu à un pareil homme et qu'il était facile à des membres de l'Assemblée de rendre inutile un député extraordinaire, soit en le croisant, soit en négligeant de le seconder ; mais qu'il n'était pas pardonnable à ces mêmes membres de ne pas faire tout ce qu'il était en leur pouvoir pour remplir leurs obligations envers leurs commettants; que leur silence est une trahison
manifeste, et que je la dénoncerais au public ti. Il n'a pas voulu avoir à se reprocher d'indisposer volontairement des gens qu'il espère encore amener à être de quelque utilité. Je souhaite que l'événement succède favorablement, mais, . . (').