QUI FACT-IL ELIRE
[Juin 1791 (''.]
C'est une question qu'il faut résoudre par la solution de cet autre problème : Que devra faire la prochaine législature?
En jetant un coup d'œil sur les circonstances actuelles, la foule des événements qui se sont accumulés depuis deux ans, le nombre et la vivacité des intérêts prêts d'en enfanter d'autres, il est aisé de sentir que le choix des nouveaux représentants n'est pas moins important que celui qu'il fallait faire pour les États généraux.
La nécessité d'une grande réforme , le besoin d'une Constitution qui prévînt le retour des abus sous lesquels on gémissait, réunissaient tous les vœux; le despotisme même, embarrassé dans ses propres excès, sollicitait l'aide d'une nation qu'il ne pouvait plus opprimer, et dont le concours était devenu indispensable pour éviter une entière dissolution. Dans ce mouvement général, le génie de la liberté s'éveille, la Déclaration des droits est dictée, les Français se constituent. Mais la forma-
'■' La fin manque au manuscrit.
'*' Patriote fraïuais du 12 juin 1791 (n° DCLixin). — Ceci est moins une lettre qu'un article de journal. Brissot, se préoccupant des élections pour la Législative, écrivait : "Pour discuter avec méthode les candidats, il faut se faire une idée nette de$ (jualités que l'on doit exiger des législateurs futurs; et, avant de donner nos idées à cet égard , nous croyons devoir présenter relies d'une de nos abonnées dont les réflexions ont plus d'une fois orné ce journal. i> Suit le
morceau que nous publions. — L'allusion si claire de Brissot et le ton de l'article ne permettent pas de douter qu'il soit de Madame Roland.
L'article fut reproduit par Camille Desmoulins dans ses Révolutions de France et de Brahant{n' 81).
Desmouliiis, malgré quelques épigrammes, faisait encore campagne avec Brissot, et Lanthenas, lié avec l'un et l'autre, louait encore Desmoulins dans le Patriote du 6 novembre 1791.
tion d'un nouveau gouvernement, quelque étonnantes qu'en aient été l'entreprise et l'exécution, ne nous a pas mis au-dessus de toutes les difficultés qui s'opposent à la marche de ce gouvernement et à son maintien.
La machine est construite, il faut en soutenir et régler les mouvements.
De même que le désordre des finances a été le principe de nos maux, le plan invétéré des abus et la source de la Révolutien, l'administration de cette partie est encore la plus difficile et la plus obscure, celle que le Corps législatif doit surveiller le plus rigoureusement: sans quoi, elle deviendrait la pierre d'achoppement qui ferait périr la Constitution même en la livrant aux tentatives de ses ennemis et au hasard des événements.
Nous avons donc besoin de représentants éclairés , intègres et capables de porter la lumière dans la recette et l'emploi des deniers publics audessus de toute corruption. L'honnêteté seule ne suffit point si elle n'est soutenue par un grand caractère de justice et de fermeté. Il est aisé d'abuser ou d'intimider l'homme de bien qui n'est pas prémuni, par le courage et l'expérience, contre les suggestions de la ruse et de l'habile intrigue.
Eloignons donc soigneusement les gens que leur faiblesse , leurs goûts ou leurs préjugés pourraient mettre en contradiction avec des devoirs rigoureux et des principes sévères. Les amis du luxe et des plaisirs, ceux que leurs professions auraient familiarisés avec le dessein de faire fortune et les moyens de l'acquérir, ne sauraient adopter la conduite austère qui doit caractériser les surveillants , les ordonnateurs de la fortune publique, au milieu des liquidations multipliées, des impôts nombreux, des répartitions sans nombre, dans lesquels l'erreur et la fraude peuvent aisément s'introduire. Ce point est le premier de tous; car il n'est pas de lois sages dont l'exécution puisse accompagner le désordre des finances, tandis qu'avec une économie sévère on coupe la racine de la corruption et de tout ce qui la suit.
Nous avons recouvré nos droits; mais la jouissance en serait bientôt
illusoire, si nous avions pour représentants des hommes capables d'y porter atteinte par des lois subséquentes, obscures et multipliées. Il nous faut de vrais amis de la liberté , versés dans la connaissance des principes de la politique et du bonheur social, étrangers à cet esprit de domination qui, se revêtant d'un masque séducteur, prêche l'ordre et crie à l'anarchie, pour avoir des prétextes d'enchaîner et de tout conduire sans contradicteurs. Fortifier les bases de la Constitution par des lois sages, mais simples et peu nombreuses; propager l'esprit; maintenir dans toute son intégrité la liberté indéfinie de la presse ; faciliter l'instruction la plus générale pour toutes les classes de la société, mais particulièrement celle ci-devant considérée sous le nom de peuple; agrandir, enflammer l'esprit public par les soins les plus actifs pour l'observation des lois et par des institutions qui rappellent souvent aux hommes, d'une manière solennelle et touchante, leurs droits communs et cette fraternité universelle, gage du bonheur des nations; tels sont, après les travaux des finances, les principaux objets qui doivent occuper nos nouveaux représentants.
Gardons-nous donc de ceux que l'ambition, la vanité mettent en prise aux anciennes erreurs, qui n'ont pas manifesté d'une manière franche leur dévouement aux principes de la Constitution ou qui manquent de lumières pour les conserver intacts, ou de force pour les défendre.
À MONSIEUR BANCAL, RUE DU PETIT-BOURBON, À PARIS^'l
Wcdnesday morning [Juin 1791 , — de Paris.]
I bave sent your exemplaries to the Assembly; M. Peter '^^ war absent; they were romitled to the office of distribution, to the number of five hundred and odd.
'■' Ms. 9.^34, fol. 195-196. — Ce bil- court passage de Bancal h Paris. Les décrets let, par les indications qu'il contient, ne des -37 et 98 mai, convoquant irla première peut s«î placer (ju'en juin 1791, pendant le Législature^ et invitant les assemblées pri-
296 LETTRES DE MADA\fE ROLAND.
If you wiH hâve me send more in two hours later, let me know. I hâve to see you to day, if not in the morning, this evening aboiil six; unless you come to take our friends to the Society ('). Adieu, I am your friend, in English as well as in French.
[À BANCAL, À CLERMONT'^)
[Juin 1791, — de Paris.]
Je ne sais ce qu'est l'amitié pour tant de gens qui parlent d'elle ; mais c'est à mes yeux le plus doux sentiment qui puisse lier les cœurs. Fondée sur la conformité des principes, le rapport des goûts, la convenance des caractères, elle se nourrit de confiance et s'assure par les épreuves. Soutien de la raison qu'elle embellit , consolation des maux qu'elle partage, elle rend la pratique du bien plus facile, et nous aide à combattre les passions dont la vertu peut exiger le sacrifice. Si elle est telle pour vous, ainsi que j'aime à le croire, vous ne serez pas surpris que j'emploie quelques moments à vous entretenir privément avec cette franchise qui la caractérise. Mais n'y aurait-il donc pas quelque sujet d'étonnement qu'après des mois d'absence vous n'ayez pas trouvé, dans l'un de ces moments que la franchise se plaît à saisir, sujet de lui faire part de tant de choses et d'affections que les lieux, les circonstances ont dû vous faire éprouver dans un si long intervalle? Comment accorder ce silence avec quelques mots échappés peu après et nécessairement interrompus? Comment croyez-vous que cette sorte de contradiction puisse se combiner avec
maires à se réunir du 13 au 35 juin, l'avaient il avait déjà quitté Paris. — ''' M. Pierre,
décidé à revenir pour se présenter aux un des secrétaires-commis de l'Assemblée
électeurs du Puy-de-Dôme. Dès le a 8 mai , nationale. IN'ous ne savons quel est l'ou-
Lanthenas lui écrivait : irll est infiniment vrage que Bancal faisait distribuer, important, si vous voulez vous faire nom- '"' Aux Jacobins,
mer, que vous ai'riviez promptementr (ms. '*' Lettres à Bancal, f.Z36.
9534, fol. a45-a46). Une lettre de ia coi- Ce fragment n'est pas daté. Mais on
lection Picot nous montre qu'il était encore voit, en le lisant, qu'il a été écrit peu de
à Londres le 2 juin. Il dut arriver à Paris temps après le passage de Bancal à Paris,
peu après, mais s'y arrêter fort peu, pressé à son retour de Londres. H faut donc le
d'aller à Glermont. Nous voyons d'ailleurs, placer un peu avant la lettre du so juin
par la lettre A32,qu'à la date du a o juin '79i'
tout ce qu'on dit des profondeurs du cœur humain , et du mi5lange d'art et de vérité que produisent si souvent les entraves mêmes de la société? N'apercevezvous pas quelle fermentation doit résulter de ces idées dans un être sensible et confiant, mais délicat et peut-être trop facile à s'effrayer de tout ce qui ne semble pas s'accorder dès l'abord avec sa franchise et sa simplicité ? — Quoi qu'il en soit, au reste, du fruit de l'observation et des règles de la philosophie, je crois à un guide encore plus sûr pour les âmes saines , c'est le sentiment : or celui-ci ne me permet pas plus de douter de mon ami que de l'amitié même , objet sacré de mon culte; celui-ci m'inspire d'exprimer avec la même sincérité et les pensées qui se présentent à moi, et les résultats que j'adopte, et les inclinations que j'arrête ou les affections que je nourris. Je ne veux que la vérité, parce que je ne conçois pas d'aise ni de bonheur sans elle, parce que je ne vois qu'elle digne de moi : elle est mon art et mon égide.
Je viens de recevoir votre lettre; la petite société vous répondra incessamment; mais j'ai voulu prendre les avances. Cette lettre n'est pas seulement adressée à vos frères en liberté, elle n'est pas l'unique expression du civisme; vous avez, cette fois, entretenu vos amis, vous leur avez parlé de vous-même, que vous aviez tant oublié, ce me semblait, lorsque vous écriviez de Londres. Parmi les choses qui m'ont infiniment touchée, j'ai été plus particulièrement pénétrée de ces phrases douloureuses : ?tQue ma situation est changée depuis peu de mois! Combien de pertes irréparables j'ai faites!» Je sens combien, pour un cœur comme le vôtre, la perte d'un père si respectable et si cher entraîne de douleurs, et je les ai trop bien appréciées, partagées, pour en avoir une faible idée; mais la généralité de votre expression, en opposition d'ailleurs à ce que prescrit l'ordre de la nature, m'a fait me demander si vous aviez laissé au delà des mers des objets auxquels ces pertes s'étendaient, ou si vous croyiez ne plus retrouver dans votre pays les amis que vous y aviez laissés?
Je me suis encore demandé s'il n'y avait point, dans ce qui suit immédiatement cette expression, et qui respire une profonde mélancolie , un peu de cette exagération aimable et touchante, qui naît de l'excès même de la sensibilité, ou qu'amène le désir d'exciter celle d'autrui? Mon ami n'a pas besoin de cette ressource, et je n'ai pas cru non plus qu'il l'eût employée. Jugez^e ma franchise par l'aveu de ces écarts d'imagination, et par cette franchise du prix que mon cœur et mes opinions attachent à l'éternelle et sainte amitié. Je suis interrompue. Adieu.