À LAVATER, À ZURICH
7 juillet 1788, — au Clos Laplatière.
Vous oublier! respectable et cher Lavater! C'est assurément ce qui ne nous arrivera jamais. Nous sommes trop pénétrés de ce que vous êtes et de ce que
'"' Elle venait de recevoir des nouvelles Archiv) et publié par M. G. Finsler, recteur
de Lavaler, comme on le verra par ia lettre du gymnase de Berne, Lavalers Beziehmgen
suivante. zxi Paris in deii Revolutionsjahren 1 ySg-i jp J.
'*' Tiré des papiers de Lavater (Lamter- Zurich, 1898.
vous inspirez, pour ne pas regarder votre connaissance comme un bonheur, et votre amitié comme l'un des plus doux privilèges que les gens de bien puissent souhaiter. Combien je voudrais pouvoir mieux cultiver l'une et l'autre ! Mais , comme si ce n'était pas assez des Alpes qui nous séparent, la différence des langues met encore des barrières entre nous et me laisse étrangère à la plupart de vos intéressantes productions. Vous me faites regretter de n'avoir pas donné à l'étude de l'allemand le temps que j'ai employé pour l'anglais et l'italien; quelque agrément que m'ait procuré la littérature de ces deux dernières langues, je ne saurais le comparer au charme de correspondre avec un sage dont les écrits doivent porter, comme ses discours et ses actions, la belle empreinte de la vertu et le touchant caractère de la sensibilité. J'entreprendrais encore de connaître l'allemand, si j'avais du loisir pour me livrer à cette étude; mais les travaux et les occupations de M. de La Platière se trouvent dirigés vers un tout autre objet, et le partage de ces occupations fait le délassement et remplit l'espace des heures qui me restent après les devoirs et les soins particuliers à mon sexe.
J'ai été privée du sensible plaisir d'embrasser vos chers parents ''', et j'ai bien du regret qu'ils ne puissent sacrifier quelques jours à venir se reposer dans mon ermitage. Mon mari a été plus heureux : il s'est trouvé à Lyon où ses affaires l'appellent souvent. Quant à moi, je ne vais passer dans cette ville que deux ou trois mois de l'hiver, et nous n'y sommes jamais avec tout notre ménage. Nous sommes plus réunis à Villefranche et surtout ici, où je passe toute la belle saison. Ce n'est point une de ces habitations pittoresques dont les bords délicieux de votre lac présentent de si charmants modèles, ce n'est point une de ces maisons brillantes que les richesses du commerce ont fait élever, avec tant de luxe, dans les environs de Lyon. C'est un antique héritage, seul débris d'une fortune autrefois considérable, et que nos pères, quoique dans l'état paisible de la magistrature, ont laissé presque entièrement dissiper. A cinq lieues de Lyon, au milieu de coteaux couverts de vignes, non loin de quelques hauteurs agrestes, nous avons, pour point de vue, une grande étendue de bois de chônes; les sommets bleuâtres des montagnes du Dauphiné ceignent l'horizon dans le lointain, et la crête gelée et brillante du Mont-Blanc couronne la per-
'■'' Le frère de I^vater, le médecin et se- accompag'nant une dame malade qu'il connal<'ur Dietlioiin Ijavaler, avec sa fciuiiio duisait auprès des médecins de Montpellier Régula , ui-e llsleii , venait d'arriver h Lyon , (Finsler, p. 5 ).
spective. Là, nous nous occupons à réparer le domaine de notre enfant; nous surveillons les travaux champêtres, si doux pour les âmes saines, et nous conservons la simplicité de nos goûts. Formés, l'un et l'autre, par d'assez grandes épreuves, à la modération des désirs, nous trouvons, dans une existence modeste et honorable, Yaurea mediocritas d'Horace, et nous suppléons par le sentiment à ce qui pourrait y manquer d'ailleurs.
Quand on vit dans nos campagnes, dans ces vignobles surtout, où le peuple est si pauvre et si misérable, on se trouve trop d'aisance et point assez de moyens parmi des gens qui ont tant de besoins. Mais, quand on a une âme, on reconnaît aussi que l'argent est le moindre des secours à donner à l'humanité affligée ou souffrante. Ici, je conserve chèrement et me rappelle avec attendrissement l'image de tout ce que j'ai vu de bon, de sage et d'heureux; ici, vous êtes souvent l'objet de nos entretiens. C'est dans cette solitude que je voudrais vous voir un jour, c'est là que j'aimerais à vous entendre : que ne puis-je avoir cette espérance et que ne pouvez-vous la justifier! J'aurais regardé, du moins, comme une sorte de dédommagement d'y recevoir votre cher frère et d'y causer avec lui de tout ce qui vous touche ... Faites agréer mes embrassements à votre digne épouse, à votre aimable famille. Combien je désirerais que ma fille ressemblât à votre charmante enfant, à peu près du même âge! elle n'exercerait pas si péniblement mon cœur de mère, souvent forcé de cacher sa tendresse sous une apparence de froideur et de sévérité. Enseignez-moi à vaincre, à diriger un caractère indocile, une trempe insouciante, sur qui les douces caresses, de même que les privations et la fermeté, n'ont presque aucun empire. Voilà mon tourment de tous les jours. L'éducation, cette tâche si chère pour une mère à l'égard d'un enfant qu'elle aime , semble être la plus rude des épreuves qui m'aient été réservées.
L'amour du travail et la docilité sont, je crois, la base de l'éducation des filles; j'ai beau consacrer mes soins à établir cette base, toujours elle est renversée par une dissipation, une inconstance et une contrariété excessives.
Mon âme s'épanche en votre présence ; j'ai oublié un moment que vous étiez loin de moi. Adieu, mon père et mon ami, adieu; recevez avec affection et bonté l'expression des sentiments que supposent les deux titres sous lesquels j'aime à vous considérer; ils sont pour jamais ceux de votre dévouée.
Phlp. DE La Platière.
P.-S. J'ai fait, à Lyon, l'hiver dernier, la connaissance de M"" de Ciiamp-
vieux '" que ses sentiments pour vous m'ont disposée à estimer; je me trouve avoir mon pied-à-terre dans son voisinage, ainsi que dans celui d'alliés de M. de La Platière qui sont aussi alliés de M™ de Champvieux; je compte la voir davantage l'hiver prochain.
P.-S. de Roland. — J'avais fait passer à ma moitié, mon eicellent ami, la bonne fortune de votre petite lettre : voici ce qu'elle m'envoie en réponse. Nous partageons les mêmes sentiments, et je suis pour tout ce qui est possible d'être dans tout ce qu'elle vous dit. On ne saurait être dans la même ville et se moins voir que nous ne l'avons fait, le cher frère et moi, pendant son court séjour ici; il avait d'autres connaissances; il était occupé, je l'étais; il est parti pour le Languedoc, je pars incessamment pour le Beaujolais. Je repasserai chez lui cependant pour le voir, l'embrasser, s'il est de retour, et, dans tous les cas, laisser cette lettre chez Madame votre sœur, pour qu'il vous la porte. S'il avait pu nous venir voir à notre principale résidence! Si vous pouviez jamais y venir! Nous sommes dignes de ce bonheur : nous saurions le sentir.
Je vous embrasse, mon cher et respectable Lavater, avec le cœur rempli d'un sentiment que je nourris afiectueusement,'et que j'aimerai à conserver et chérir toute la vie.
RoLiND DE La Plitièiir.
[À BOSC, À PARIS <"'
ah août 1788, — de la campagne.
Voilà comme ces hommes amusent leur imagination et prêtent aux femmes ce qui leur plaît! Dieu vous bénisse, et parlons d'autre chose. N'est-ce pas ainsi que dirait une religieuse? — Mais, dites-moi, mon beau Monsieur, journaliste, etc., pourquoi vous ne m'avez rien dit de mon Voyage, ni en blanc, ni en noir, pas un mot de critique, pas ime observation, rien enfin : c'est bien court! Je suis d'une paresse incroyable; cette campagne vous brouille avec tout ce qui n'est pas elle; je ne prends la plume qu'à mon corps défendant; je n'ouvre un livre
'■' Etienne Mayeuvre de Champvieux au Conseil des Cinq-Cents, proscrit au
(!743-i8ia), ancien conseiller en la Cour 1 8 fructidor, juge au tribunal de Lyon après
des Monnaifs, administrateur de l'École de le 18 brumaire. Il a laissé parmi ses con-
dessin {Alm. de Lyon de 1789, p. aa8), teraporains le souvenir d'un homme (éclairé
habitait alors place de la Charitd, tout à et modéré,
côté des Roland. '*' Collection Alfred Morrison. — P.-S.
Il fut ensuite procureur-général -syndic à une lettre de Roland, revenu de Lyon au
du département ( 1 791-1 799 ) , puis député Clos.
que par hasard, à moins qu'il ne traite de médecine; j'aime mieux des choux que toute la science imaginable ; je visite les étahles avec plus d'intérêt que je ne ferais de magnifiques collections, et je passerais les jours entiers à des tripots de ménage sans me douter ni me soucier qu'il y eût au monde des Académies. Aussi celle de \illeh-anche tiendra sa séance publique sans nous, et tandis que nos petits provinciaux débiteront leurs phrases et se chatouilleront réciproquement, nous serons dans nos jardins à ramer des pois ou cueillir des fleurs d'orange, sans prendre même la peine de médire des beaux-esprits ('l
Je vais cueillir quelques échantillons de plantes que vous me renverrez avec leur nom; je n'ai point ici de Linné, c'est un de mes chagrins : n'en avez-vous pas grand'pitié?
Ma fille n'apprend pas grand'chose,et je crois que j'oublie ce que je savais; nous ne nous reconnaîtrons plus lorsque nous nous verrons : je vous paraîtrai trop simple et vous me semblerez dépravé. Au milieu de tout cela, ma santé n'est pas aussi florissante qu'elle devrait l'être, et voilà véritablement une contrariété.
Dites donc à Lanthenas que lui, qui est encore de ce monde, nous écrive quelquefois, sans compter toujours sur nos réponses. Recevez ensemble nos amitiés et nos embrassements.
[À BOSC, À PARIS f''.]
a6 août 1788, — [du Clos].
Vous '^' n'en aurez pas long de moi aujourd'hui. La ménagère part pour ia ville; je ia charge, recharge et surcharge de lettres, paquets, commissions et
'■' Nous voilà loin des descriptions corn- p. 55-02). La politique commençait à di-
plaisantes de 1785 et années suivantes. Il viser profondt'raent la société bourgeoise de
y avait évidemment du froid entre les Roland Villefranclie , et le vide se faisait autour des
et le monde académique de la petite ville. Roland.
C'est à cette période qu'il faut rapporter les ''' Collection Alfred Morrison , 1 folio,
récits malveillants de l'ahbé Guillon {Mé- ''' Les deux premiers paragraphes sont
moires pour servir à Phist. de la ville de f^yon , de Roland.
affaires qui m'ont pris tout mon temps. Vous, Lanth[enas] et de Lyon, vous nous donnez de terribles nouvelles; c'est le feu, c'est l'enfer de partout'''. Adressez, je vous prie, la ci-jointe à M. /. Main, négociant à Niort '^'.
On (*) dit que M. Necker est contrôleur générai ; est-ce vrai ? Mandez-le, vite et tôt.
Je suis harassée ; je m'étrangle ; adieu et amitié pour tous les siècles des siècles.