‹ Lettres; publiées (volume 2)Chapitre 23 sur 103 · À MONSIEUR HENRI BANCAL, À CLERMONT-FERRAND · texte numérisé non relu

À MONSIEUR HENRI BANCAL, À CLERMONT-FERRAND

11 septembre 1791, — de Villefranche.

J'ai trouvé votre lettre en arrivant ici , il y a deux jours ; je n'y ai pas répondu aussitôt que je le voulais, car il m'a été impossible de le faire par le seul courrier qu'il y ait eu dans cet intervalle. J'ai été extrêmement fatiguée du voyage; il est impossible d'imaginer une plus mauvaise administration de voiture publique. Mais ce n'est pas de ces intérêts dont je peux vous entretenir lorsque tant d'autres méritent de nous occuper. 11 est décidé que notre ami ne sera point nommé; tous les députés le sont et on a fait, avec succès, les plus grands efforts pour étouffer les voix qui le portaient. Comme ce n'étaient que celles des patriotes, qu'aucune intrigue ne secondait, tandis que la cabale agissait |)uissamment d'autre part, celle-ci a dû triompher. H y a plusieurs mauvais sujets de la ville, des paysans des environs et quelques hommes absolument inconnus, qu'on dit honnêtes; aussi le maire, qui avait été élu'^', a-t-il refusé en voyant cette composition. Les calomnies ont été aussi actives et autant impudentes qu'à Paris, où l'ami Bt [Brissot] n'arrivera pas non plus. J'ai trouvé partout l'opinion languissante ou morte; nous n'aurons qu'un fantôme de Liberté, un simulacre de Constitution auquel la multitude rendra stupide-

■'' Lettre» à Bancal, p. 33 1; — ms. admiiiisirateiir du déparleniont, "tout parli-

<).î34. fol. 173-17/1. ciilièrpinoiif mal vu des Jacobins lyonnais»;

'*' Ijfis députés définilivement élus étaient DelaroclieUe, procui-eiir-syndic du district

Michon-Duinarais, adniinisli-iiteur du dépiir- de Roanne; Ciiiral , procureur général-syndic

tenienl et propriéUiire à Roanne: Laniou- du département, et enfin Lémontey, substitut

rette; Dnpuy, juge à Moiithrison; Colomb <lu procureur de la commune de Lyon. —

de (îasle, propriétaire en Forez et adminis- Ainsi la grande ville n'était représentée que

trateur clu département; Tliévenet, tabou- par trois on quatre noms, et les électeurs

reiu- à Mornant et administi'aleui- du dis- du Forez s'étaient fait une lai'ge part. A un

trict; Sanslaville, notaire à Beaujeu: Duvant, antre point de \ne, il convient de remai-quer

homme de loi à NiTonde-en-Forez , aduii- que le dé])artemenl et le district, en lutte

nistrateur du département; Blanclion, cul- avec la commune de Lyon, avaient obtenu

tivateur; Jovin-Molle, de Saint-Ktienne, six nominations.

administrateur du département; Sage, no- C'était donc, eu somme, une défaite com-

taire et administrateur du département: plète pour Ghampagneux, Roland et leurs

Saulnier , propriétaire à Lmlignié ; Caminet . aniLs.

ment des actions de grâces, tandis qu'on s'en servira pour la garrotter; les bons citoyens feront dans ia législature un parti de l'opposition qui n'aura qu'une faible minorité. Nous n'aurons point de crise, ni de secousse, elles réveilleraient l'esprit public et l'énergie; les ambitieux se garderont bien de les exciter. Le peuple est las, il se laisse aisément persuader que tout est fait et il ne songe plus qu'à ses travaux journaliers.

Nos amis m'apprennent que Biauzat fait des siennes aux Jacobins et qu'il est parvenu à y faire adopter ses motions"'. Quant à nous personnellement, je ne vois pas sans peine que notre ami soit rejeté dans le silence et l'obscurité; il est habitué à la vie publique , elle lui est nécessaire plus qu'il ne pense luimême; son énergie, son activité deviennent funestes à sa santé quand elles ne sont pas employées suivant ses goûts. D'ailleurs, j'aurais espéré, pour mon enfant, de grands avantages du séjour de Paris; j'ai retrouvé mon Eudora bonne et sensible, empressée de me revoir, attendrie de mon retour au delà de toute expression et plus que je n'aurais osé m'en flatter; je n'oublierai jamais le moment délicieux où elle s'est précipitée dans mes bras , où nos pleurs et nos sanglots se sont confondus. Mais, si mon absence lui a fait sentir son cœur, le temps ne lui a encore valu aucune connaissance, donné aucune idée; elle n'a ni mémoire, ni goût, nulle envie de rien savoir, sinon que je l'aime, et peu de faculté pour rien autre que de me payer de retour. Occupée à Paris de son éducation, j'aurais pu lui présenter une foule d'objets capables d'exciter, de développer un goût quelconque: la vie concentrée que je dois mener me fait trembler pour elle. Du moment où mon mari n'a plus d'occupation que dans son cabinet, il faut que je m'y tienne pour l'y distraire et y adoucir ses travaux journaliers, suivant une habitude et un devoir qui ne peuvent être éludés; cette existence est parfaitement contraire à celle qui convient à une fdle de dix ans qu'aucune disposition ne porte à l'étude. Mon cœur se serre à l'idée de cette contradiction, déjà trop éprouvée; je me sens tombée dans toute la nullité de la province, le défaut de secours extérieurs pour suppléer à ce que je ne pourrai faire moi-même, et je vois sur l'avenir un voile attristant. Si je jugeais mon mari bien heureux à sa manière, l'aspect serait tout autre, l'espérance l'embellirait. Enfin, les destins sont fixés; il ne s'agit que de les rendre les plus doux qu'il soit possible,

'') Voir dans Aulard, t. III, p. ii3-ii6, plaiulissemenls redonbJ&i , avait fait aedale compte rendu de cette séance du li sep- mer ia Constitution de 1791, — entendue tembre 1791, oii Biauzat, «au milieu d'ap- comme l'entendaient les Feuillants.

Comme vous le dites fort bien, notre séparation n'est bonne à rien et il est dur d'envisager en même temps qu'elle est nécessaire, toute nuisible qu'elle se trouve à tant de choses et à nous-mêmes. Vous êtes peut-être élu dans ce mo- l ment"' et vous allez être entraîné loin de nous. Que puis-je vous dire sur les biens dont vous parlez, que vous répéter ce que je vous écrivis avant de quitter la capitale? Adieu, mon ami, adieu; mon cœur est triste. J'ai pourtant amené avec moi une femme bien intéressante, avec laquelle je me suis liée à Paris, et qui est venue m'accompagner à cent lieues, comme on va à deux pour ne pas quitter si vite ses amis. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que celui qui nous a mises en liaison s'est fâché d'avoir si bien réussi, tant le cœur des hommes est inexplicable! J'imagine que le vôtre n'est pas si difficile à entendre. Adieu, encore; quand est-ce que nous nous reverrons? Je finis ma causerie, je retiens mon abandon pour faire des lettres indispensables; donnez-moi de vos nouvelles. Mon bon ami partira de Paris vers le ao.

[À BANCAL, À CLERMONT'"

a 4 septembre 1791, — du Clos Laplalière.

Qu'êtes-vous donc devenu, mon ami? Je ne puis expliquer votre silence. Il me paraît être égal pour nos amis de Paris comme pour moi; il m'inquiète et m'afflige plus que je ne saurais vous dire.

Les élections doivent être terminées chez vous, et lors même qu'elles ne le seraient pas encore, vous ne devriez pas nous laisser aussi longtemps sans nous donner de vos nouvelles. Avez-vous déjà oublié combien elles nous sont chères? Je ne puis le croire, et ne saurais dès lors assigner à votre silence ([ue des causes d'impossibilité physique inexplicables sans une maladie.

Hàtez-vous de me tirer de cette anxiété que vous devez bien vous reprocher si elle résulte de quel(|ue négligence. J'attends mon mari demain; il a dû

''' Bancal ne fut pas éiu. — Voir sur les cerabre 1791. De là, l'interruplion qu'on

circonstances et les causes de son échec, va ti-ouver dans la correspondance de Ma-

Mèfje, [). /i8-4(). Il alla alors voyajjer pen- dame Roland avec lui. daut deux mois dans le midi de la France '*' Lettres à Baitcal , p. 'iio; — ms. 9534,

et arriva à Paris au couimeucement de dé- fol. 175.

partir de la capitale le 19, et il l'aura quittée avec la tristesse qui pénétrait la plupart des patriotes témoins de la légèreté, de l'inconséquence et de l'idolâtrie de ses inconcevables habitants, devenus ivres du Roi depuis l'acceptation, et se portant à toutes les bassesses imaginables.

Je n'ai pas le temps de vous parler de Lyon, ce foyer d'aristocratie dont la perfidie a infecté jusqu'à ma retraite par les plus insignes calomnies. J'y ai trouvé (ici) beaucoup de gens attribuant la longueur de notre absence à l'emprisonnement de mon mari , supposé contre-révolutionnaire. Et de telles absurdités ont pu trouver créance dans des êtres témoins de notre patriotisme, de notre dévouement au bien commun, et au leur en particulier! Et de mauvaises têtes ont été jusqu'à des projets nuisibles ou des propos de menaces ! Et j'ai entendu derrière moi chanter v:Les aristocrates à la lanterne v. Etonnez-vous de quelque chose après cela !

Il est vrai que ces cruelles folies n'ont pu séduire la majorité et que les traces doivent en disparaître promptement; mais cela donne une idée désespérante de la stupidité du peuple.

J'ai été, je suis encore si préoccupée de soins économiques à ce temps de récolte, que je n'ai pas un moment à moi; j'en ai perdu, je crois, jusqu'à la faculté d'écrire. Mon ])apier est déchiré par mégarde. Adieu, donnez-moi donc signe de vie; pouvez-vous affliger quiconque désire autant votre bonheur?

Lanthenas reste à Paris. Vous savez la nomination de Brissot; elle m'a fait une grande joie. Puisse-t-il faire le bien qu'il sait vouloir.

[À ROBESPIERRE, À PARIS'''

27 septembre 1791, — du Clos Laplatièrc, paroisse de Thésée.

Au sein de cette capitale, foyer de tant de passions, oii votre patriotisme vient de fournir une carrière aussi pénible qu'honorable, vous ne recevrez pas, Monsieur, sans quelque intérêt, une lettre datée du fond des déserts,

''' L'autographe de cette lettre, publiée fol. ai3-ai5. H a figuré, sous le a° aga, par M. Faugère dans son édition des Me- dans la vente des 9 el 1 o décembre 1 870 , moires, 1. 1, p. 386-3()i , est aunis. gSSS, Et. Cliaravay. expert.

écrite par une main libre, et que vous fait adresser ce sentiment d'estime et de plaisir qu'éprouvent les honnêtes gens à se communiquer. Lors même que je n'aurais suivi le cours de la Révolution et la marche du Corps législatif que dans les papiers publics, j'aurais distingué le petit nombre d'hommes courageux toujours fidèles aux principes, et, parmi ces hommes mêmes, celui dont l'énergie n'a cessé d'opposer la plus grande résistance aa\ prétentions, aux manœuvres du despotisme et de l'intrigue; j'aurais voué à ces élus l'attachement et la reconnaissance des amis de l'humanité pour ses généreux défenseurs. Mais ces sentiments acquièrent une nouvelle force lorsqu'on a vii de près la profondeur des manœuvres et l'horreur de la corruption qu'emploie le despotisme pour asservir et dégrader l'espèce, pour conserver ou augmenter la stupidité des peuples, égarer l'opinion, séduire les faibles, effrayer le vulgaire et perdre les bons citoyens. L'histoire ne peint qu'à grands traits l'action et les suites de la tyrannie, et cet affreux tableau est plus que suffisant pour faire haïr violemment tout pouvoir arbitraire; mais je n'imagine rien d'aussi hideux, d'aussi révoltant que ses efforts, ses ruses et son atrocité déployés en cent façons pour se maintenir dans notre Révolution. Quiconque est né avec une âme et l'a conservée saine ne peut avoir vu Paris, dans ces derniers temps, sans gémir sur l'aveuglement des nations corrompues et l'abîme de maux dont il est si difficile de les sortir.

J'ai fait dans cette ville un cours d'observations dont le triste résultat ressemble à celui qu'on tire presque toujours de l'étude des hommes; c'est que leur plus grand nombre est infiniment méprisable ot qu'il est rendu tel par nos institutions sociales; c'est que l'on doit travailler au bien de l'espèce, à la manière delà Divinité, pour le charme de l'opérer, le plaisir d'être soi, de remplir sa destination et de jouir de sa propre estime, mais sans attendre ni reconnaissance, ni justice de la part des individus; c'est enfin que le peu d'ànies «'levées qui seraient capables de grandes choses, dispersées sur la surface de la terre et commandées par les cirronslances. ne peuvent presque jamais se réunir pour agir de concert.

J'ai trouvé sur la route, comme à Paris, le peuple trompé par son ignorance ou par les soins de ses ennemis, ne connaissant guère ou jugeant mal l'état des choses. Partout la niasse est bonne; elle a une volonté juste parce que son intérêt est celui de tous, mais elle est séduite ou aveugle. Nulle part, je n'ai rencontré de gens avec qui je pusse causer ouvertement et d'une manière utile i\r notre situation politique; je m'en suis tenue à laisser, dans tous les

LKTTBES DE IIADAMf R(ILA\0. 11. 9.5

iMpBiMeiiic mtrioniLE

lieux où j'ai passé, des exemplaires de votre adresse'"; ils auront clé trouvés après mon départ, et fourni un excellent texte aux méditations de quelques personnes.

La petite ville où j'ai une demeure et dans laquelle je me suis arrêtée durant quelques jours, Villefranche, n'a que des patriotes à la toise, qui aiment la Révolution parce qu'elle a détruit ce qui était au-dessus d'eux, mais qui ne connaissent rien à la théorie d'un gouvernement libre, et qui ne se doutent pas de ce sentiment sublime et délicieux qui ne nous fait voir que des frères dans nos semblables, et qui confond la bienveillance universelle avec l'ardent amour de cette liberté seule capable d'assurer le bonheur du genre humain. Aussi tous ces hommes-là se hérissent-ils au nom de République, et un Roi leur paraît fort essentiel à leur existence.

J'ai embrassé mon enfant avec transport; j'ai juré, en versant de douces larmes, d'oublier la politique pour ne plus étudier et sentir que la nature, et je me suis hâtée d'arriver à la campagne.

Une sécheresse extraordinaire avait ajouté tout ce qu'il est possible d'imaginer à l'aridité d'un sol ingrat et pierreux, à l'aspect assez triste d'un domaine agreste que l'œil du maître peut seul vivifier et qui avait été abandonné depuis six mois; le moment de la récolte exigeait ma présence et augmentait mes sollicitudes, mais les travaux rustiques portent avec eux la paix et la gaieté, et je les aurais goûtés sans mélange, si je n'avais découvert que les calomnies, inventées à Lyon pour éloigner mon mari de la législature, avaient pénétré jusque dans ma retraite et que des hommes, qui n'ont jamais eu lieu que de sentir notre dévouement au bien général et au leur en particulier, attribuaient notre absence à l'arrestation supposée de M. Roland, comme contre-révolutionnaire; enfin, j'ai entendu chanter derrière moi kLcs arlstocratos à la lanternes.

Je ne redoulepas les suites de ces absurdes préventions qui n'ont pu gagner la majorité; d'ailleurs, notre seule présence et la reprise de cette vie simple et bienfaisante à laquelle nous sommes habitués, fera bientôt disparaître jusqu'à leurs moindres traces ; mais comme il est aisé d'égarer le peuple et de le tourner contre ses propres défenseurs !

'"' C'est IV Adresse delà Société des Amis Elle est datée du 7 août, et avait été rédi-

de la Conslitulion séante aux Jacobins de fjée par Robespierre, assisté de Pétion,

Pai'is, aux Sociétés affiliées, sur les événe- Itoederer, Brissol et Buzol. (Aulard, Jnco-

nieutsduCliauipde Mars, 17 juillet 1791 1. bins, l. III, p. 65 6172.)

Quant à Lyon, cette ville est dévouée à l'aristocratie; ses élections sont détestables; les députés ne sont que des ennemis de la liberté, des agioteurs, des gens nuls ou malfamés; il n'y a pas un talent, même médiocre; son département est composé à peu près comme sa députation à la législature ; quelques patriotes ont été poussés au district où ils ne sauraient faire grand bien, ni empêcher beaucoup de mal ".

S'il faut juger du gouvernement représentatif par le peu d'expérience que nous en avons déjà, nous ne devons pas nous estimer fort heureux.

La masse du peuple ne 9e trompe pas longtemps grossièrement; mais on achète les électeurs, puis les administrateurs, et enfin les représentants qui vendent le peuple. Puissions-nous, en appréciant les vices que les préjugés et les ambitieux ont fait introduire dans notre Constitution, sentir toujours davantage que tout ce qui s'écarte de la plus parfaite égalité, de la plus grande liberté tend nécessairement à dégrader l'espèce, la corrompt et l'éloigné du bonheur !

Vous avez beaucoup fait. Monsieur, pour démontrer et répandre ces principes; il est beau, il est consolant de pouvoir se rendre ce témoignage à un âge oii tant d'autres ne savent point encore quelle carrière leur est réservée; il vous en reste une grande à parcourir pour que toutes les parties répondent au commencement et vous êtes sur un théâtre où votre courage ne manquera pas d'exercice.

Du fond de ma retraite, j'apprendrai avec joie la suite de vos succès; j'appelle ainsi vos soins pour le triomphe de la justice , car la publication des vérités qui intéressent la félicité publique est toujours un succès pour la bonne cause.

Si je n'avais considéré que ce que je pouvais vous mander, je me serais abstenue de vous écrire; mais sans avoir rien à vous apprendre, j'ai eu foi à l'intérêt avec lequel vous recevriez des nouvelles de deux êtres dont l'âme est faite pour vous sentir et qui aiment à vous exprimer une estime qu'ils accordent à peu de personnes, un attachement qu'ils n'ont voué qu'à ceux qui placent au-dessus de tout la gloire d'être juste et le bonheur d'être sensible.

M. Roland vient de me rejoindre'-', fatigué, attristé de l'inconséquence et de

*'' Les élections pour le district venaient avaient été nomim-s. Blol avait ëté élu pro-

d'a\ oir lieu à Lyon (' \V alil , p. /i 96) et avaient cureur-syndic.

éti; une xicloire poni- le parti municipal. '*' Roland, presse de veiller à ses veu-

modeste revanche de l'échec législatif, ilo- danges, avait quitté Paris le ly, et était

land, Pressavin et huit de leurs amis airivé au Clos le aS.

la légèreté des Parisiens; nous allons ensemble suivre nos travaux champêtres, entremêlés de quelques occupations de cabinet, et chercher dans la pratique des vertus privées un adoucissement aux malheurs publics, s'il nous est réservé d'être témoins de ceux que peuvent faire une Cour perfide et de scélérats ambitieux.

Accueillez, comme nous vous les offrons, nos sentiments et nos vœux.

Roland, née Phlipon.

[À CHAMPAGNEUX, À LYON '''

12 octobre 1791 , — de Villefranclie.

En arrivant à Lyon, il y a eu vendredi huit jours, je me présentai chez vous avant d'entrer chez moi, au sortir de la voiture, tant j'étais préoccupée du désir de vous voir et d'embrasser M™ Ghampagneux. J'ai été toute sotte et me suis sentie contristée en ne trouvant que visage de bois, avec l'aflirmation du voisinage que vous étiez partis du matin de ce jour même. Je trouvai à mon logis votre lettre aimable et touchante; je fis en vain le projet d'y répondre incessamment; j'eus à persécuter des ouvriers parce qu'il fallait précipiter notre séjour, que notre ami s'ennuyait de rester seul et que nous étions pressées de le rejoindre; je courus prodigieusement, ma compagne voulait voir, et elle sait bien voir. Nous sommes allées à la bibliothèque de l'Académie feuilleter les bouquins et chercher des renseignements sur ce qu'il est intéressant de visiter. Nous avons parcouru Fourvières et ses débris d'antiquités ; nous sommes allées jusqu'à Chaponosff^' examiner les superbes restes d'aqueducs des Romains. Que sais-je enfin? Toujours en activité, ne mangeant chez personne pour avoir plus de loisir, nous sommes revenues avant-hier sans nous être trouvé un moment de re])0s , et très fatiguées de nos excursions. Notre ami est venu au-devant de nous dans la petite ville où nous passons quelques jours avant de nous

'"' Ms. 62'4i ,fol. 189-1 4o. — \oh' Révolution française du lA août i8f)5. — ''' Ghaponost, village à 1 a kilomèlres au sud-eslde Lyon.

rendre, nous à la campagne, lui à Lyon, où il va aider le parti patriotique dans la formation du directoire; c'est un devoir à remplir, et il ne peut être négligé (''.

Je vous dirai que je n'ai pas entendu sans étonnement que plusieurs membres du Conseil de la commune étaient scandalisés du retour de mon mari, qu'ils le jugeaient presque indiiTérenl aux intérêts de la ville, puisqu'il avait été délibéré qu'il continuerait de les suivre auprès de la nouvelle législature. J'ai répondu que cette délibération était une nouvelle pour moi; on m'a répliqué que vous aviez été chargé de la communiquer; j'ai juré mes grands dieux que vous n'en aviez rien fait, parce que mon mari m'avait mandé à peu près dans quels termes vous lui aviez écrit, et qu'il n'y avait vu que l'abandon de la question à sa délicatesse. On a fait des exclamations sans nombre. J'ai ajouté tout aussi résolument que je ne voyais là qu'un malentendu qui, pour moi, n'élevait aucun nuage sur voire amitié, parce que je la jugeais aussi bien que je la sentais, et qu'avec un âme on ne se trompe pas en telle matière.

Depuis mon retour, j'ai désiré voir les dernières lettres de la correspondance; j'ai bien retrouvé votre expression modérée qui ne prescrit rien de déterminé; mais, très postérieurement, est une lettre de la municipalité, qui mentionne cette délibération; il s'est trouvé qu'elle a été retardée de dix ou douze jours, que notre ami la reçut à la veille de son départ, et que, dans sa préoccupation, il n'en calcula peut-être pas toute la force. Au reste, si le même jugement subsiste, il est prêt à retourner, sans égard à un voyage que ses affaires ont occasionné.

Je ne vous ai point encore appris que les inspecteurs sont supprimés, sec et net(^', sans qu'on ait fait mention de retraite ou d'indem-

'"' Le directoire du département ne fut actes de la Constituante fut la suppression renouvelé que les i5 et 19 novembre et les des iuspecleiirsi). — Cf. décret du a 7 sepnouveaux membres furent constitutionnels tembre 1791, portant suppression de toutes^ comme leurs prédécesseurs , c'est-à-dire peu les chambres de commerce existant dans tout favorables au parti de Roland. le royaume. . . . Art. a : tfLes commissions

''' Les inspecteurs des manufactures. — données aux préposés chargés du service

Voir Mém.,t. I, p. 66-67 : ffL'un desderniers desdits buieaux, ainsi qu'aux inspecteurs et

nité'''. Il n'est nullement doux de perdre 5,ooo livres de revenu, après quarante années de services, sans le plus petit dédommagement'^'. U n'est pas possible qu'il n'y en ait point, mais il ne faut pas négliger de le solliciter, car dans ce monde on n'obtient justice qu'en faisant valoir ses droits. Je voudrais bien que nous ne fussions pas si éloignés de la capitale.

Dans l'espèce d'incertitude qu'apporte cet événement à notre situation, nous ne saurions, pour l'instant, songer au projet en question. Mais connaîtriez-vous, en Dauphiné, autour de Lyon, quelque bien national qui ne soit pas on vigne '^^ et que l'on puisse affermer, de la valeur d'environ iio,ooo francs?

Si vous découvrez très promptement quelque chose de semblable, hâtez-vous d'en avoir des renseignements détaillés et veuillez nous en faire part. Ne sauriez-vous point si les biens de l'abbaye de Savigny, en ci-devant Lyonnais, sont actuellement vendus**'?

Ne vous étonnez pas, et soyez indulgent stu" mon mauvais caractère d'écriture; je finis ma lettre avec le jour, je ne vois point ce que je trace, mais nos sentiments n'en sont pas altérés, et je vous réitère, pour nous deux à vous deux , un attachement inviolable.

Recevez nos embrassements.

directeurs généraux du commerce et des manufactures sont révoquées . . . » .

<•' Madame Roland se trompait en ce point. L'article h du décret du a 7 septembre stipulait ndes retraites ou secours à celles des personnes supprimées qui en sont susceptibles par la natm-e et la ilurée de leurs services , etc. . . Or Roland établit, dans un mémoire de décembre 1791, publié par M. de Girardot {Les Ministres de la République française , Roland et Madame Roland; Paris, Guillaumin, 1860, p. 7-9), qu'il était alors dans sa trente-huitième année de services.

''' Exactement 5,600 francs, dont 5, 000 rancs de traitement fixe et 600 francs d'in-

demnité de logement ( Girardot, pièce citée). Un pamphlétaire qui a connu et calomnié les Roland, l'abbé Guillon de Mauléon {Mémoires , p. 67), dit huit mille livres, et M. Granier de Cassagnac, qui copie l'abbé Guillon sans y regarder, reproduit ce chiffre. ( Les Girondins et les massacres de septembre , t. I, p. 182.)

''' rfPour rien, je ne veux de vignes», écrivait Roland à Rancal , le 6 septembre précédent. — ir Un bien que l'on puisse affermern ne veut pas dire un bien que Roland prendrait à ferme, mais au contraire un bien qu'il achèterait pour le donner à bail à un fermier.

W Voir lettre du i3 octobre 1790.

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