‹ Lettres; publiées (volume 2)Chapitre 24 sur 103 · À ROLAND, À LYON · texte numérisé non relu

À ROLAND, À LYON

Mercredi, 3o novembre 1791 , à midi — [de Villefranche].

Je reçois ta lettre, mon bon ami, et elle me trouve occupée d'un petit discours que Preverd. *^' m'a priée de lui faire pour une grande occasion; mais nous causerons de ces graves choses, il faut maintenant traiter de nos affaires. Je t'envoie les dernières nouvelles du bon Lantlienas qui s'est déterminé à nous attendre; ainsi je crois qu'à notre arrivée à Paris, il faudra que l'un de nous fasse avec lui le voyage de Moi'temer ('' pour décider une bonne fois s'il faut se fixer ou ne plus songer à cet objet.

On s'attend plus toujours à la guerre, et je ne sais que penser de ses suites, avec un ministère traître, des volontaires mal armés, une Assemblée médiocre et un peuple inconstant. Les prêtres sont furieux, et des gens qui ont faim prennent aisément la rage. Je pense qu'il faut garder .\rnould '*' pour nous aider et nous accompagner jusqu'au dernier instant; mais arrive demain de bonne heure, car j'ai faim de te voir et de faire avec toi nos dernières dispositions.

Tu me dis de changer en petits billets deux assignats de 5o livres; mais tu ne m'en as laissé qu'un; il est déjà échangé, et j'aurai sur lui quelques bagatelles à acquitter.

Ce qui me gêne gros, c'est le compte de M""" Braun que je croyais

*'' Ms. 6389, fol. aag-aSo.

''* Préveraud de Pombreton, cousin de Roland, dpvenu major de la {^farde nationale de Villefranche. — Voii' sa notice, leltredu 10 de'cembre 1784.

''' L'abbaye de Morlenier, en Normandie. C'était un abbaye conunandataire de Cisterciens , dont la France ecclésiastique (aau. 1 786, p. 334) évalue le revenu à 8,000 livres.

Lanthenas, dans une lettre à Bancal du 1 4 octobre 1 791 (ms. 9534 , fol. 263 ) , évaluait le |)rix du domaine à 43.'>,ooo livres, avec un revenu totid de 1 6, 5oo livres, aqu'on pourrait aisément doubler en faisant dans la maison une éducation nationale rurale», et proposait à ses amis de faii-e cette acquisition eu commun.

'•' Nous ne savons rien de ce serviteur.

solder hier; j'ai eu le nez cassé, faute de moyens; il se monte à 160" sur lesquelles je me trouve redevable de plus de 70**. Je voudrais bien terminer cet objet, il me semble dette d'honneur, puisque c'est en avances pour notre enfant, et je voudrais que tu reprisses je ne sais quoi à la campagne plutôt que de le laisser en arrière ; c'est une convenance aussi vivement sentie que justement calculée, à raison des gens et des circonstances.

J'ai lu à ta fille ce qui la concerne; elle est partie en sanglots et s'est écriée d'une façon originale et énergique : tt Ce papa me gronde toujours; ça m'ennuie! 11 J'ai repris comme tu peux croire, en lui faisant observer que, si tu l'aimais moins, tu ne la gronderais guère, que c'était l'extrême envie de la voir bien qui te faisait relever ses défauts, et qu'elle devait en être plus ardente à se corriger, a Cela ne m'encourage pas, a-t-elle répondu, toujours pleurant, au contraire lu J'ai repris mon raisonnement, elle s'est calmée, elle a senti plus juste, et formé de belles résolutions ; mais tu n'auras rien d'elle aujourd'hui. Dans ces moments où elle se prononce, il me semble qu'elle doit avoir quelque rapport avec ce qu'était son lutin de papa à pareil âge, et je crois que cette petite scène, dans son ingénuité, ne te déplaira pas à plusieurs égards. Au reste, nous lisons Y Iliade qui nous amuse beaucoup ; Eudora passe fort bien deux heures du soir à lire ou Homère ou Ovide, tandis que je couds, et lorsqu'il vient quelqu'un nous interrompre, c'est un dépit très plaisant. Je vois que beaucoup de gaieté dilate ce caractère. Depuis quelques jours, si elle ne fait pas grand ouvrage, du moins elle ne fait rien qu'avec plaisir; elle lit beaucoup, elle prend quelques idées et tout est facile. Si je la gardais, je voudrais la rendre aimable à force de la rendre heureuse; mais il faudrait être tout entière à cet être-là, sans aucun partage, et il faut convenir qu'il n'est guère de situatipns en ce monde od l'on puisse se concentrer ainsi et se dévouer uniquement à une éducation.

J'attendrai donc les pruneaux et nous arrangerons le tout pour l'expédier le mieux possible. Reviens vite, je ne sais plus rien faire que tu n'y sois. Notre bonne commence à se tempérer et à prendre son parti;

elle fera notre besogne là-bas, et nous ferons de notre mieux là-haut. Je saurai l'affaire de l'Hôpital'').

Le non-départ de nos marrons serait désolant; quant au prix, j'ai assez couru chez divers marchands pour croire n'avoir payé que ce qu'ils se vendent cette année; j'en avais vu aussi à 5o livres. Mais, de ceux-là aux beaux, la différence était grande. Enfin, si c'est une école, ce sera la dernière de ce genre.

Je t'embrasse de tout mon cœur et t'attends avec impatience '^l

'■' Nous ne savons de quoi il est question. — ■'' Pour retourner à Paris, où ils arrivèrent le 10 décembre (Mém., t. I, p. ûlio).

Les cinquante et une lettres de l'année 1799 ne sont certainement qu'un faible reste de la Correspondance. Sans doute. Madame Roland a eu moins d'occasions d'écrire; aucune absence ne la sépare de son mari; ses amis et correspondants ordinaires, Bosc et Lanthenas,. sont auprès d'elle à Paris; Bancal y fait de longs séjours; Champagneux y arrivera en août, appelé par Roland à une division du ministère. On peut dire aussi que la femme du ministre, prise par les événements, absorbée par les «devoirs» qu'elle s'est créés dans sa nouvelle situation, a manqué de loisirs pour se remettre aux longues causeries d'autrefois. Comment admettre cependant que sa plume si active se soit ralentie au point de ne nous laisser que ces cinquante et une lettres, dont beaucoup ne sont que de simples ])iHets? Il ne paraît donc pas douteux que la plus grande partie de sa correspondance de 1793 nous manque et, sauf quelques trouvailles isolées, nous manquera toujours.

Par contre, ainsi que nous le disions dans notre Introduction, la plupart de .ces lettres «sont des actes» et éclairent l'histoire des deux ministères de Roland. Il nous paraît donc utile, au risque de donner à cet Avertissement une ampleur inaccoutumée, de préciser les événements auxquels se rapportent les plus importantes.

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